Monde

Indignés de Wall Street et Tea Party, même combat?

Jacob Weisberg, mis à jour le 18.10.2011 à 12 h 24

Le mouvement des indignés new-yorkais est plus cool, celui du Tea party plus propre sur lui. À l’opposé du spectre politique, ils veulent tous deux changer leur monde.

Un manifestant du mouvement «Occupy Wall Street» baillonné symboliquement par un billet d’un dollar se tient dans Zuccotti Park au sein du quartier d’affaires de New York le 30 septembre 2011. REUTERS/ L. JACKSON

Un manifestant du mouvement «Occupy Wall Street» baillonné symboliquement par un billet d’un dollar se tient dans Zuccotti Park au sein du quartier d’affaires de New York le 30 septembre 2011. REUTERS/ L. JACKSON

Le Tea Party est né le 19 février 2009, quand Rick Santelli, journaliste financier de CNBC qui fait ses reportages depuis l’enceinte du Chicago Mercantile Exchange, s’est mis à vitupérer contre le renflouement par le gouvernement des propriétaires qui n’arrivaient plus à payer leurs emprunts immobiliers. Le mouvement de protestation Occupy Wall Street a émergé deux ans et demi plus tard, quand des rédacteurs en chef du magazine anti-capitaliste canadien Adbusters se sont inspirés des événements du Moyen-Orient pour appeler à une manifestation massive contre l’industrie financière le 19 septembre 2011.

 Leurs origines en disent beaucoup sur les différences entre ces deux mouvements. Le Tea Party est resté une histoire purement américaine, tandis qu’Occupy Wall Street s’inscrit dans une dynamique mondiale. Le Tea Party est né de façon spontanée, au moment où un type de la télé s’est emballé contre les pique-assiette.

Occupy Wall Street a été coordonné par mails interposés par des organisateurs expérimentés. Le Tea Party est une révolte des nantis, Occupy Wall Street une révolte des démunis. Et pourtant, ils ont des points communs. Les deux sont en colère contre ce qui est à leurs yeux une injustice économique -le Tea Party à cause des manquements aux principes de l’économie de marché, les indignés à cause de l’application démesurée du même principe. Les deux manifestent de l’hostilité envers l’élite de la société, bien que leur définition de cette élite ne soit pas la même. Les deux sont frustrés par le système politique américain.

Explorons cette comparaison un peu plus en détail.

 La voix du peuple

 Les critiques du Tea Party n’ont pas mis longtemps à dénoncer le fait que ce mouvement soit dirigé d’en haut. Fox News a utilisé sa puissance médiatique pour lui faire de la publicité et encourager les manifestations du Tax Day, la première grande sortie du Tea Party. Deux personnalités de la chaîne, Glenn Beck et Sarah Palin, sont devenus les chouchous du mouvement. Il est financé par des conservateurs fortunés comme les frères Koch, et les politiciens républicains se sont précipités pour tâcher d’attraper le train en marche.

Difficile d’établir ici un parallèle ici avec Occupy Wall Street, qui n’est pas représenté par un personnage médiatique et ne bénéficie d’aucun soutien institutionnel. Le 13 octobre, Reuters a publié un article peu convaincant qui tentait de faire le lien entre le financier progressiste George Soros et le mouvement des indignés par le biais d’une connexion ténue entre son Open Society Institute, association à but non-lucratif de San Francisco, et Adbusters. Mais Soros affirme n’avoir jamais entendu parler d’Adbusters et Adbusters déclare qu’il n’a jamais reçu le moindre sou de la part de Soros. Les dirigeants des syndicats veulent s’intégrer au mouvement, mais ils n’ont pour l’instant pas franchement réussi à avoir un impact sur les manifestations.

 Cohérence du message

 À ce stade, la vision du monde selon le Tea Party est bien claire: ils réclament un gouvernement moins puissant, moins d’impôts, moins de dépenses publiques et moins de réglementation. On ne peut pas en dire autant d’Occupy Wall Street, qui expose tout un éventail de griefs: il faut punir les banquiers, moins les payer, le gouvernement devrait leur imposer une réglementation plus stricte; les inégalités sociales se creusent; les gens sont au chômage; la politique ne doit pas être dominée par l’argent; le capitalisme a échoué, etc. Mais Occupy Wall Street n’a pas un mois, et quand il en était au même point, il était bien plus difficile de définir les principes directeurs du Tea Party en dehors de «la liberté» et de la Constitution. Les dirigeants du mouvement Occupy Wall Street, si l’on considère qu’ils existent, ont promis que des demandes plus spécifiques allaient être émises. Le problème est que beaucoup des récriminations les plus acerbes de ces militants, comme les salaires excessifs des PDG par exemple, sont difficiles à traduire en programme politique.

 Impact

L’énergie produite par le Tea Party est en partie responsable du grand revirement électoral de 2010 en faveur des républicains. Mais l’influence du Tea Party à l’intérieur du parti républicain a aussi eu pour conséquence la nomination de candidats qui n’avaient aucune chance de gagner et qui ont probablement coûté le Sénat à leur parti. La plus grande réussite du Tea Party à ce jour est sans doute d’avoir empêché John Boehner, le président de la Chambre des représentants, de conclure un accord sur le plafonnement de la dette avec le président Obama, qui aurait inclus une modeste augmentation des impôts. Au final, le mouvement aura fait du parti républicain un parti un peu plus obstinément à droite sans pour autant avoir rien réalisé de notable. Son influence pourrait bien être sur le déclin. Les républicains semblent d’ailleurs prêts à désigner un candidat peu apprécié du Tea Party. Occupy Wall Street est sans doute à un stade plus précoce de son cycle de vie, mais se dirige déjà vers le même genre de rôle: dynamiser la base progressiste et tirer le parti démocrate vers la gauche, sans provoquer d’événement particulier.

Style

 Là où le Tea Party a un principe anarchique et un style conservateur, Occupy Wall Street a un style anarchique et un principe progressiste. Les ralliés du Tea Party sont dirigés par des hommes blancs d’âge mûr de la classe moyenne, qui remballent leurs glacières et rentrent à la maison à la fin de la journée. Le campement d’Occupy Wall Street, que je suis allé voir deux fois la semaine dernière, ressemblerait plutôt à un concert de Phish qui n’aurait pas jugé bon de s’arrêter. Le Tea Party, souvenez-vous, a été lancé par un gars en costume dans l’enceinte de la Bourse; c’est un mouvement rétrograde organisé par des gens qui ont peur de perdre leur place dans la société. Occupy Wall Street est né d’une affiche représentant une danseuse perchée sur le taureau en bronze de Wall Street. C’est un mouvement conscient de son image, tourné vers l’avenir, animé par des gens qui ont peur de ne jamais vivre dans le pays de leurs aspirations. Occupy Wall Street paraît plus cool. Le Tea Party est plus propre sur lui.

 Structure et tactiques

 Le Tea Party a évolué vers une structure hiérarchique; Occupy Wall Street tient au principe d’horizontalité et au consensus. Les deux mouvements sont non-violents, à quelques exceptions près. Les «Tea Partiers» ont été les acteurs d’une scène répugnante au Capitole l’année dernière: ils ont été accusés d’avoir proféré des injures à caractère raciste et d’avoir craché sur des membres du Congrès. Les indignés de Wall Street se sont colletés avec la police, et on leur reproche de vivre comme des cochons et d’être une gêne pour le quartier de Lower Manhattan. Leurs tactiques comprennent la désobéissance civile, la confrontation avec les autorités, et un empressement à se faire arrêter—ce qui n’intéresse absolument pas les membres du Tea Party. Cette tactique a fait ses preuves pour attirer à la fois l’attention et la sympathie du public. L’utilisation violente de gaz lacrymogène par un policier new-yorkais a fortement contribué à rallier un plus grande frange de la population à leur cause.

 Le Tea Party et Occupy Wall Street ne s’entendent pas sur grand-chose hormis sur le fait qu’ils sont très dissemblables. Leurs immenses différences culturelles et idéologiques font que les deux groupe s'opposent à toute comparaison. Pourtant, en tant que mouvements spontanés et imprévisibles refaçonnant le paysage politique, ils ont davantage en commun que ce qui saute aux yeux à première vue. Et les analogies sont bien plus nombreuses que ce qu’aucun des deux mouvements n’est prêt à admettre.

Jacob Weisberg

Traduit par Bérengère Viennot

Jacob Weisberg
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