RUGBY

Rugby: il est fini le temps des cathédrales

Felix de Montety, mis à jour le 17.10.2011 à 19 h 03

S’il apparaît bel et bien nécessaire de protéger les joueurs en prévenant les pratiques dangereuses, l’évolution qui a fait du plaquage cathédrale non plus un geste spectaculaire mais un geste prohibé est récente.

Le plaquage qui a valu à Warburton son exclusion de la demi-finale, samedi. Davi

Le plaquage qui a valu à Warburton son exclusion de la demi-finale, samedi. David Gray / REUTERS

Les Gallois ont-ils été «volés» par l’arbitre irlandais Alain Rolland, qui a exclu le capitaine gallois Sam Warburton après 19 minutes de jeu pour un plaquage dangereux sur l’ailier français Vincent Clerc? Une grande partie de la planète rugby et le sélectionneur gallois Warren Gatland, très amer après la défaite 9 points à 8 de son équipe face au XV de France, le crie depuis samedi matin.

La question mérite un examen attentif, au regard de l’histoire du jeu, de son esprit et des règles qui l’encadrent. Sam Warburton, 23 ans, est non seulement une des révélations de ce mondial mais également un joueur courtois, loyal et apprécié de ses pairs; le Pays de Galles est une équipe pour qui on ne peut s’empêcher d’avoir de l’admiration et de l’affection; Vincent Clerc n’a pas été gravement blessé.

Dépassons l’affect pour essayer de comprendre les raisons ayant poussé l’arbitre du match opposant la France au Pays de Galles à exclure définitivement le flanker gallois. Si on ne peut établir que le XV du poireau l’aurait emporté sans ce fait de jeu, le carton rouge donné au capitaine gallois pour son plaquage cathédrale a largement rebattu les cartes. Un regard sur les règles et les précédents récents permet néanmoins d’établir que si le XV de France a eu de la chance de pouvoir faire sien le «winning ugly» britannique, le choix de l’arbitre, apparemment excessif au premier abord, ne manque pas de cohérence.

Que s’est-il passé à l’Eden Park ?

Tout est parti d’une touche et d’un lancement de jeu français initié par Dimitri Yachvili. L’idée française, qui était très bonne, n’a pas fonctionné et Vincent Clerc est tombé sur un os. Le joueur français recordman d’essais en bleu s’est retrouvé lancé par son demi de mêlée face au troisième ligne aile adverse qui l’attendait de pied ferme. La conjugaison de la vitesse de Clerc et de la position de Warburton, très bas sur ses appuis, a conduit le plaqueur non à repousser son adversaire sur le plan horizontal mais à le lever quelques instants. 



Warburton a été très efficace car ses appuis lui ont permis de lever son adversaire et de le repousser non sur un côté mais en arrière exécutant ce qui est un indéniablement un véritable plaquage cathédrale. Extrêmement spectaculaire mais interdit par les instances internationales, ce type de geste fait les délices de certains fans de rugby qui recensent les plus violentes tentatives de désinguage retourné et en font des florilèges.

Le Rugbynistère nous en donne une bonne définition:

«Il s’agit de prendre son adversaire par les jambes et de le faire passer “cul par-dessus tête”. Le joueur plaqué se retrouve ainsi les pieds en l’air et la tête en bas jusqu’à ce qu’il retombe de tout son poids sur ses jolies petites cervicales.»

Le même Rugbynistère fait très justement remarquer :

 «Ce geste est évidemment interdit par les règles du rugby car très dangereux pour l’intégrité physique du joueur. Mais il faut savoir qu’il y a 7 ou 8 ans, ce geste était parfaitement autorisé…»

Cette évolution des règles est à l’origine de tous les débats sur l’interprétation des affrontements. Quand certains se félicitent de voir un rugby plus civilisé ou la part belle est donné à la sécurité des joueurs et au jeu lui-même, d’autres craignent d’en voir apparaître une version édulcorée, reniant l’identité du rugby comme sport de combat.

C’était notamment le cas il y a encore quelques jours, à la suite de la suspension pour trois semaines donnée à Fabrice Estebanez pour avoir effectué un plaquage en renversant les appuis d’un adversaire tongien. Pour l’ancien arrière du XV de France Xavier Garbajosa, les mesures actuelles sont bien trop sévères : 

«C’est quand même un sport de combat. Il faut arrêter. Bientôt on va jouer à “touché” avec un foulard... »

Le plaquage cathédrale, un geste potentiellement dangereux

S’il apparaît bel et bien nécessaire de protéger les joueurs en prévenant les pratiques dangereuses, l’évolution qui a fait du plaquage cathédrale non plus un geste spectaculaire mais un geste prohibé est récente. Plusieurs affaires concernant des plaquages dangereux ont mis en lumière leur dangerosité potentielle. La plus célèbre d’entre elles concerne le centre irlandais Brian O’Driscoll, victime d’un «attentat» commis (semble-t-il de sang froid) par les All Blacks Tana Umaga et Keven Mealamu en 2006.

Le plaquage cathédrale qu’ils avaient réalisé à deux lors d’une tournée des Lions britanniques et irlandais en Nouvelle-Zélande était visiblement mal intentionné. Non seulement O’Driscoll avait été sérieusement blessé et écarté des terrains pendant cinq mois, mais ses agresseurs n’avaient pas été inquiétés, ni pendant par des exclusions temporaires ou définitives, ni après la rencontre, par des semaines de suspension.

Néanmoins, le précédent avait abouti à une prise de conscience et contribué à une modification des règles. A la même époque en Australie, Jarrod McCracken, un joueur néo-zélandais de rugby à XIII avait été gravement blessé au cou et contraint de mettre fin à sa carrière suite à un plaquage cathédrale. 

Il avait poursuivi en justice les plaqueurs et obtenu 90.000$ de dommages et intérêts... Dans le rugby  à XV comme dans le XIII, c’est donc pour des raisons de sécurité que les normes internationales ont tendu dès lors à bannir les plaquages impliquant un renversement total des appuis. 

Les amendements à la règle effectués par l’IRB en 2006 puis en 2010 ont donc mis fin au plaquage cathédrale de papa, celui qui cassait le moral des adversaires. Naturellement, les sanctions prévues pour les joueurs non-respectueux de cette évolution n’ont pas tardé à être revues à la hausse, à la fois du point de vue de l’arbitre (pénalités, cartons jaunes et rouges) et des instances internationales (semaines de suspension).

Vers la tolérance zéro ?

Les arbitres ont été les premiers à devoir faire face à cette évolution. En première ligne face aux critiques, assumer leurs responsabilités a dès lors impliqué une forme d’interprétation. En effet, réaliser un bon plaquage offensif implique souvent de saisir son adversaire très bas et de le lever légèrement pour lui faire perdre ses appuis et mieux le repousser. Il est donc nécessaire pour le plaqueur non seulement d’accompagner le plaqué dans sa chute, mais également de ne pas le laisser chuter dans une position où ses épaules sont situées sous son centre de gravité. 

C’est souvent cette donnée qui conduit donc l’arbitre à pénaliser le plaqueur incriminé par une pénalité contre son équipe, voire une exclusion temporaire de dix minutes (carton jaune) ou définitive (carton rouge). Le plus souvent, c’est un carton jaune qui est brandi, comme lors du match des Tri-nations 2010, quand le Sud-Africain Jaque Fourie puis l’Australien Quade Cooper furent successivement invités à reprendre leurs esprits 10 minutes sur la touche pour de tels gestes. Tous deux récoltèrent également quelques semaines de suspension pour ces plaquages.

Depuis 2010, la persistance de tels gestes a conduit l’IRB à demander aux arbitres d’être plus vigilants, et à ne pas hésiter à sortir des cartons rouges pour les plaquages les plus graves. Une directive adressée aux arbitres spécifiquement pour cette Coupe du monde laisse peu de doute sur ce qui leur est demandé:

«L’accent sera mis sur les fautes telles que les plaquages haut, le fait d’attraper et de tordre la tête et les plaquages cathédrale, et les arbitres devront partir du rouge et travailler àp partir de là.»

Pourtant, les joueurs ne semblent pas toujours conscients de leur faute et sont souvent surpris,, par les sanctions, à l’image de l’ailier australien Digby Ioane, passé très près du carton rouge après un plaquage cathédrale contre sur le centre néo-zélandais Casey Laulala.

Parmi les arbitres les plus stricts quant à l’application de cette règle, on ne pouvait pas être surpris de trouver Alain Rolland. L’arbitre irlandais, ancien demi de mêlée international, est connu pour être à la fois très tourné vers la communication avec les joueurs et la continuité du jeu, mais aussi pour sa sévérité quant au respect des règles. 

Il est indéniable que le plaquage de Sam Warburton, quoique qu’exécuté sans intention de blesser, était bien plus dangereux que le plaquage de Florian Fritz lors du match de H-Cup du Stade toulousain contre les Wasps au printemps dernier. Pourtant, le centre des rouge-et-noir avait été exclu définitivement par un carton rouge et avait écopé de plusieurs semaines de suspension. Ce jour-là, l’arbitre sur le terrain s’appelait Alain Rolland, et bien peu de gens s’étaient insurgés du côté de Londres, Cardiff ou Dublin...

L’arbitre a parfois tort, mais c’est l’arbitre

Souvent, les observateurs les moins impartiaux, les entraineurs et les joueurs les premiers, soulignent leurs bonnes intentions, comme Warburton, comme les plaqueurs du treiziste Jarrod McCracken. Pour les arbitres, ce facteur n’est pas atténuant et c’est la dangerosité du geste qu’il s’agit d’abord de juger. Un carton jaune, et a fortiori un carton rouge, cela coûte cher, surtout lorsque le match ne fait que commencer.

Lors du tournoi des six nations 2010, les Gallois avaient pris l’eau contre l’Angleterre en dix minutes, lors de l’exclusion temporaire de leur deuxième ligne Alun Wyn Jones, coupable d’un croche-patte inutile et idiot  sur un joueur anglais. On ne s’étonnera pas de noter que ce jour-là, c’était… Alain Rolland qui officiait au sifflet. Les joueurs doivent tenir compte du fait que certains arbitres sont plus sévères que d’autres, et ne pas se mettre en situation d’être pénalisé ou exclu en commettant des fautes.

Alors bien sûr, l’interprétation de l’arbitre aurait pu être différente et la face du match en eut sans aucun doute été changée, mais l’arbitre ne prend pas de décisions pour satisfaire les spectateurs, mais parce qu’il est certain que celles-ci sont justes et conformes à la règle. Alain Rolland, voué aux gémonies de l’ovalie depuis samedi, ne s’est pas encore exprimé mais il n’aurait pas besoin de changer un mot à son discours expliquant l’exclusion de Florian Fritz il y a quelques mois. Il avait alors déclaré :

«C'était un geste dangereux et interdit à double titre : le plaqueur soulève délibérément le porteur et le lâche une fois en l'air. Malheureusement, il n'y avait aucune hésitation à avoir sur cette action. C'est pour cela que j'ai sorti immédiatement le carton rouge qui s'imposait». 

Peut-être la loi est-elle dure, mais c’est la loi et c’est la même qui s’applique à tous. Les contradicteurs de Rolland — soutenu par le responsable des arbitres — ne peuvent affirmer le contraire aujourd’hui. Samedi matin, devant sa télé, supposément écarté du XV de France pour sa propension à l’indiscipline, Florian Fritz a dû doucement rigoler.

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