Life

Le khat, c'est quoi?

Andrea Ostojic, mis à jour le 20.10.2011 à 8 h 08

Le produit tient une place centrale dans la vie sociale de certaines régions, mais est interdit en France et dans beaucoup de pays européens.

Feuilles de khat du Kenya/CIAT via Flickr CC License byAndrea Ostojic

Feuilles de khat du Kenya/CIAT via Flickr CC License byAndrea Ostojic

Retrouvez tous nos articles de la rubrique L'explication ici

Le 27 septembre dernier, les douaniers de l’Est ont arrêté en Moselle un automobiliste qui transportait dans son véhicule 175 kg de khat, produit classé stupéfiant en France depuis 1995. Selon un rapport de l’Observatoire Européen des Drogues et des Toxicomanies datant de juillet dernier, le trafic et la consommation de khat seraient en augmentation en Europe. Qu’est-ce que le khat? Est-il en passe de devenir une nouvelle drogue à la mode en occident?

Le khat est un arbuste cultivé en Afrique Orientale et au sud de la péninsule arabique. Dans ces régions (plus particulièrement en Éthiopie, en Somalie, au Yémen, à Djibouti, au Kenya),  il est l’objet d’un usage rituel ancestral qui consiste à en mâcher les feuilles fraîches, en raison de leur effet stimulant et euphorisant. On estime à environ 20 millions le nombre de consommateurs de khat dans le monde.

Les feuilles de khat contiennent de la cathinone, dont la structure chimique et les effets s’apparentent à ceux de l’amphétamine, bien qu’ils soient deux fois moins puissants.

Même si les recherches sur le khat n’en sont qu’à leurs débuts, il est communément admis qu’une consommation modérée n’a pas d’effets nocifs. De plus en plus d’indices confirment cependant qu’une consommation excessive peut entraîner des comportements agressifs, des hallucinations, des états psychotiques, ainsi que de graves problèmes de santé (atteinte des systèmes nerveux, digestif, respiratoire, circulatoire...).

Stupéfiant

Le khat est considéré comme un produit stupéfiant, donc interdit, dans 15 États membres sur 27, dont la France. Les Pays-Bas et le Royaume-Uni en autorisent l’importation, le commerce et la consommation. Dans les 10 États membres restants, il ne fait l’objet d’aucun contrôle.

Au sein de l’Union, le produit est principalement consommé par les immigrés de première génération originaires d’Afrique subsaharienne. L’usage en dehors de ces communautés demeure restreint.

Les saisies du produit par les douanes françaises ont connu une forte croissance entre 2005 et 2006 et avoisinent depuis les 3 tonnes par an. La consommation en France est très limitée, et le pays est davantage un lieu de transit (entre les pays producteurs et les Pays-Bas, le Royaume Uni, l’Amérique du Nord) que de consommation. Les quelques cas signalés sont le fait de ressortissants de la communauté somalienne et plus largement de la Corne de l'Afrique (Ethiopie, Djibouti).

Un article de la BBC publié en 2009 faisait état d’un intérêt croissant pour le khat chez les jeunes Britanniques, attirés par l’apparence inoffensive et naturelle des feuilles, ainsi que par leur prix modéré et leur facilité d’accès. Selon l’auteur, certains étudiants mâcheraient du khat afin de rester éveillés pour pouvoir étudier toute la nuit.

Aucune étude approfondie n’est venue confirmer ces propos. Les experts de l’OEDT estiment de leur côté que «le khat ne satisfait pas les exigences des consommateurs habituels de drogues en Europe. Ainsi, la possibilité que le khat se propage au marché élargi des stupéfiants semble limitée.» 

Brouté pendant des heures

Plusieurs facteurs expliquent en fait pourquoi le produit a peu de chances de devenir une drogue répandue en Europe.

D’abord, les consommateurs de khat «broutent» pendant plusieurs heures des feuilles qu’ils accumulent dans un coin de la bouche (ils sont ainsi facilement reconnaissables à cette grosse boule qui leur déforme la joue). Un grand volume de feuilles est nécessaire, ainsi qu’un certain temps d’absorption par l’organisme (environ une heure) avant de ressentir les effets stimulants, ce qui fait du khat un produit moins efficace que la plupart des substances disponibles sur le marché, dont les effets sont plus immédiats et plus intenses.

Après plusieurs heures de mastication, les consommateurs novices déplorent des sensations désagréables aux joues et aux mâchoires, sans parler du goût amer et des résidus coincés entre les dents...

Nasr, étudiant yéménite habitant à Sana’a, explique que l’accès aux plaisirs du khat nécessite une certaine initiation: il faut en avoir consommé plusieurs fois pour en ressentir les effets et pour maîtriser la technique de mastication (réussir à maintenir les feuilles serrées dans un coin de la bouche).

Dimension culturelle

«Le khat occupe une place très importante dans la culture yéménite», poursuit Nasr. Dans les pays d’origine du khat, celui-ci est consommé lors des événements importants (mariages, naissances, décès...), mais également au quotidien, les sessions de khat étant des moments d’échange et de partage qui tiennent une place centrale dans la vie sociale.

Cette pratique peut devenir très chronophage. Elle a souvent lieu après le travail, ou pendant les heures les plus chaudes de la journée. Plusieurs études ont fait état d’un impact important de la consommation de khat sur la productivité des travailleurs.

 «La consommation de khat telle que nous la pratiquons me paraît difficilement compatible avec le mode de vie des Européens», affirme Nasr. Ce que confirme l’anthropologue Axel Klein:

«En Europe, la consommation de drogues est généralement récréative, individuelle, et dans un but hédoniste. Ce qui laisse peu de place à un produit consommé en groupe, et plutôt dans une visée contemplative et introspective».

Les recherches indiquent en effet que les consommateurs les plus réguliers de khat en Europe ont contracté cette habitude avant leur arrivée sur le continent. Les immigrés de la deuxième génération sont moins enclins à mâcher du khat.

Aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, la consommation a souvent lieu dans des cafés «mafrish», points de rencontre qui offrent l’occasion d’échanger des informations, de se tenir au courant de la situation dans le pays d’origine et d’organiser des activités pour la communauté.

Ainsi, même si on pourrait envisager le développement d’un usage différent du khat, il apparaît qu’à l’heure actuelle, sa consommation en Europe semble essentiellement communautaire et indissociable d’un contexte culturel spécifique.

Faible durée de vie

Enfin, le principal composant actif de la plante, la cathinone, se dégrade lorsque la feuille se dessèche. Les feuilles doivent donc être consommées moins de 48 heures après avoir été cueillies pour obtenir les effets désirés. Ce caractère hautement périssable représente également un frein au développement de son trafic.

Pour toutes ces raisons, il paraît peu probable que le khat se popularise en Europe, contrairement à son cousin lointain, la méphédrone, drogue de synthèse dérivée du principe actif du khat (mais autrement plus dangereuse), apparue sur le marché européen au milieu des années 2000, et qui a beaucoup fait parler d’elle avant d’être interdite en Europe en décembre 2010.

Andrea Ostojic

L’Explication remercie Julie-Emilie Adès de l’OFDT, Michael Odenwald, docteur en psychologie de l’Université de Konstanz, Nasir Warfa, maître de conférences en psychiatrie transculturelle de l'Université Queen Mary de Londres, Axel Klein, maître de conférences en étude des comportements addictifs de l’Université de Kent, ainsi que Nasr Rizq. 

Vous vous posez une question sur l'actualité? Envoyez un mail à explication @ slate.fr

Andrea Ostojic
Andrea Ostojic (2 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte