Surgi hors de la nuit, son nom est… Hervé Morin

Personne ne croit dans le destin présidentiel du candidat du Nouveau Centre pour 2012. Même pas lui.

Hervé Morin, en 2008, en visite en Suisse. REUTERS/Pascal Lauener

- Hervé Morin, en 2008, en visite en Suisse. REUTERS/Pascal Lauener -

Hervé Morin a annoncé officiellement sa candidature à la présidentielle de 2012 ce dimanche 27 novembre. Nous republions à cette occasion le portrait du centriste, écrit par Titiou Lecoq en octobre dernier.

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Contrairement à Zorro, Hervé Morin n’avance pas masqué. Mais comme Don Diego de la Vega, personne ne le reconnaît. Il a été ministre et, hormis les journalistes politiques, gageons qu’assez peu de Français sont capables de dire de quoi. (La bonne réponse, c’est de la Défense.) Pourtant, il veut être candidat à la présidence de la République.

 Hervé Morin souffre d’un certain nombre de handicaps. En premier lieu, il est centriste. En France. En 2011. Or les centristes ont un gros problème de crédibilité. C’est comme s’il y avait une table de la loi qui énonçait qu’il ne faut jamais se priver d’une bonne blague sur le centre. Parler des centristes, c’est toujours l’assurance de détendre l’atmosphère avec une petite vignette humoristique.

Mais il se trouve qu’en prime, Hervé Morin ressemble à une caricature du stéréotype du centriste (oui, ça fait beaucoup). A savoir un grand échalas avec un net déficit niveau charisme et un flou autour de son visage. Hervé Morin, c’est un peu le voisin du 2e étage qui s’occupe des comptes-rendus des réunions de copropriété. Mais a-t-on envie de voter à l’élection présidentielle pour le voisin du 2e, quand bien même est-il toujours très poli quand on le croise dans l’escalier? 

Et comme si ça ne suffisait pas, Hervé Morin a tendance à en rajouter dans le registre du voisinage. Souvenons-nous de la vidéo de ses vœux du nouvel an 2011. Une vidéo entièrement tournée dans sa cuisine et au cours de laquelle on le voit déplacer des éléments de sa batterie de cuisine de façon totalement aléatoire (à 1’28 il prend et repose tout de suite un truc non identifié, à 4’10 il prend un plat et le fait tinter :

Un registre de la proximité-sympa qu’on retrouve également quand il achète des lots de caleçons (il fait du 42) :

Bref, Hervé Morin a l’air d’un homme normal. C’est-à-dire pas d’un homme politique. Comme beaucoup de cadres, sa femme a mis son CV en ligne sur LinkedIn. Lui était un cancre qui a réussi à se faire virer de plusieurs lycées, dont un établissement privé à deux mois du bac. «De ces années d'école buissonnière, le ministre garde une faiblesse au tendon de la main droite, usé par les flippers Depuis quelques semaines, sans doute pour préparer sa candidature à la fonction suprême, Hervé Morin a lancé sur ses comptes Facebook et Twitter une séquence intitulée: un jour, une photo. L’occasion de découvrir son fils Jules, son chien Athos et son quotidien de travail:

Morin capture twitter

Mais qui se cache derrière l’homme qui présente ses vœux depuis sa cuisine?

Pour mieux le comprendre, j’ai lu son livre «Arrêtez de mépriser les Français!» (Nota Bene aux politiques : svp arrêtez de mettre des ! dans les titres de vos livres – merci d’avance.) Sauf que comme il s’agit de Hervé Morin, j’ai été chagrinée de constater que l’exemplaire que j’ai acheté en occasion chez Gibert avait été revendu par un autre journaliste malgré la dédicace:

dédicace morin

JF Pécresse – s’agit-il de Jean-Francis Pécresse, journaliste aux Echos et beau-frère de Valérie Pécresse. En tout cas, ça m’a rendu un peu triste pour Hervé. Si ça avait été le bouquin d’un politique pris au sérieux dans les médias, ça ne m’aurait pas touchée mais là, j’y ai vu une allégorie de ses problèmes de positionnement. Du coup, c’est avec une attention accrue que j’ai décidé d’étudier son programme politique et de vous présenter:

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le Nouveau Centre sans jamais avoir le courage de le demander

Morin vs Borloo vs Bayrou vs Sarkozy

Hervé Morin est maudit même dans son camp. D’abord, les membres de son parti lui ont préféré Jean-Louis Borloo — avec cette très élégante déclaration de Jean-Christophe Lagarde, président exécutif du Nouveau Centre, soit le parti dont Hervé Morin est le président:

«Pour traverser le désert, vous choisissez un chameau, pas une chèvre»

La chèvre, c’est Hervé. On aurait pu penser que l’abandon de Jean-Louis Borloo-chameau allait laisser la place à Hervé Morin-chèvre pour exister. Et bien non. Même dans ce contexte, finalement, certains semblent prêts à se tourner vers François Bayrou. Ou en tout cas laissent entendre qu’ils donnent à Morin jusqu’en décembre pour les convaincre de la légitimité de sa candidature.

Mais Morin n’est pas un sous-Bayrou. Leurs deux candidatures seraient très différentes. D’abord, Hervé Morin est lucide. Il ne se présentera pas pour devenir Président, contrairement à Bayrou qui garde chevillée au corps la conviction de son destin. Ensuite, et Morin le dit très justement lui-même: Bayrou appellera sans doute à voter PS au deuxième tour, alors que lui-même appellera à voter UMP. Déjà une des raisons de la rupture de la famille centriste rangée derrière Bayrou pendant la campagne 2007.

Cela, Morin l’annonce sans ambages. Il est de droite et passablement allergique à la gauche. Il reproche à Mitterrand d’avoir fait basculer la France dans le chaos économique. («Mon père a perdu 12 kilos pendant l’hiver 1982, il était au bord de la faillite. (…) Avec les années, les affaires de mon père comme celles du pays ne sont jamais revenues comme avant.» p12) Mais alors pourquoi se présenter au premier tour et prendre le risque d’éparpiller les voix de droite dont Nicolas Sarkozy aura absolument besoin?

Parce que c’est un vrai centriste. Dans l’âme. D’abord, il croit que la personnalité du chef de l’Etat nécessite d’être tempérée. Le forcer à nouer une entente serait une solution pour le ramener un peu à la raison et l’entourer de garde-fou. Mais plus profondément, outre ce qui le dérange dans l’exercice du pouvoir de l’actuel Président, Hervé Morin pense que les gouvernements de coalition sont par essence meilleurs pour la démocratie parce qu’ils induisent un contre-pouvoir au sein même de l’Etat.

La logique du parti unique concentrant tous les pouvoirs (maintenant que les temps législatif et présidentiel sont alignés) lui semble toujours néfaste, lui qui promeut la concertation sur tous les sujets.

De quoi le morinisme est-il le nom?

Sur le fond, Hervé Morin n’a pas ce qu’on appelle traditionnellement une «vision de la France». Il n’a pas d’idée forte en économie ou en politique étrangère. Si on prend simplement son bilan au ministère de la Défense, il s’est contenté d’appliquer la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) – décidée en amont par le gouvernement.

Il le dit d’ailleurs lui-même dans son livre mais tient à souligner que sa différence résidait dans ses méthodes d’application de la réforme. Et de tacler au passage Rachida Dati qui, elle aussi, a dû appliquer la RGPP au ministère de la Justice mais l’aurait fait de manière trop brutale, alors que lui-même a préféré la concertation avec les intéressés.

Une autre droite

Pour autant, il affiche un certain nombre de divergences avec le discours de la majorité et du Front national. Ses propos ne stigmatisent jamais les minorités. Il dénonce les attaques contre les musulmans ou les roms, le débat inepte sur l’identité nationale. «Cette stratégie se fonde sur une idée profondément ancrée chez Nicolas Sarkozy : la France, à ses yeux, est un marché segmenté. Il s’adresse donc à des ‘catégories’ ou à des ‘clientèles’ sans souci de cohérence globale. » (p69)

Hervé Morin, lui, insiste uniquement sur l’aspect positif de l’immigration et refuse d’opposer les Français et les autres. D’ailleurs, il propose de ne plus parler de la France «issue de l’immigration» mais «héritière de l’immigration» parce que c’est une richesse. Loin de l’habituel discours sécuritaire, il privilégie toujours une explication sociale et économique des problèmes de société comme la délinquance.

Et conséquemment se déclare en faveur de la discrimination positive fondée sur des critères sociaux et non raciaux. Sur le sujet récurrent des droits des homosexuels, il n’est pas forcément en faveur du mariage mais pour le droit à l’adoption pour les couples homos - une prise de position rare à droite.

Le reste est un peu flou…

Mais avouons-le, Hervé Morin manque de souffle. La plupart de ses propositions sont surtout de belles déclarations d’intention: il faut redresser la France, rétablir la confiance, s’aimer les uns les autres, se laisser de la liberté mais tout en restant solidaires et soutenir les entreprises familiales. Ses propositions sont assez peu détaillées et elles laissent tout de même poindre certaines contradictions fondamentales.

Prenons le cas de l’Education. Il prône d’élargir la réforme de l’université à tous les niveaux scolaires. Autrement dit d’accorder l’autonomie à toutes les écoles, et ce dès la maternelle, pour que chaque chef d’établissement décide de son côté de ce qui est le mieux en fonction de la réalité de son terrain. Dans le même temps, il ne cesse de parler de République. Or cette autonomie des écoles va à l’encontre du principe républicain: un même enseignement, de la même manière, pour tous, sur tout le territoire français. C’est le socle même de la République, et Morin ne semble pas avoir conscience du paradoxe dans lequel il s’enlise.

Ce n’est qu’un exemple mais significatif de la manière dont il présente les choses: en le lisant, tout semble simple et facile et il faut un effort de concentration pour se dire «non mais attends Hervé, tu résous pas du tout le problème de fond là… Tu fais l’impasse sur les contradictions. »

Caractéristique de cette méthode, son livre prend la forme d’une suite d’exemples tirés de ses rencontres (avec son ami Rodolphe, chef d’entreprise, ou Pierre, marin-pêcheur de Saint-Guénolé). Il écrit : «il est toujours inquiétant de constater combien le réel a du mal à s’imposer aux politiques.» (p225) Il veut dire par là que les politiques sont coupés de la réalité vécue par les citoyens alors que lui, avec le tour de France qu’il a entrepris depuis qu’il a quitté le gouvernement, est au contact des Français.

Mais la compréhension du réel ne se limite à une liste de cas particuliers. Il y a aussi en jeu des mécanismes plus généraux et profonds. Et ces mécanismes-là sont totalement absents de son livre. Exemple de cette facilité page 234: les paysans et les écologistes devraient être soudés par leur amour de la nature. Oui. Voilà. Ça ne règle pas une seconde le problème de la rentabilité économique, de la concurrence des produits agricoles et comment la concilier avec les impératifs environnementaux.

Disons-le tout net: Hervé Morin ne va pas révolutionner la politique française. D’ailleurs, ce n’est pas son objectif. Ce n’est pas un théoricien du changement, ni un économiste de pointe, ni un diplomate hors pair.

Mais il a l’avantage pour les électeurs de droite de faire entendre une voix discordante de l’UMP et de son discours de plus en plus extrême – ce qui au vu de l’ambiance qui s’annonce pour les élections de 2012 n’est pas rien, surtout dans un paysage politique où le choix à droite risque fort de se limiter à l’alternative Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy.

Evidemment, il faudra tout de même expliquer à Hervé Morin que porter des vestes trop grandes ne suffira pas à régler son problème d’épaisseur politique. 

Titiou Lecoq

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L'AUTEUR
Titiou Lecoq est journaliste indépendante et blogueuse sur Girls and geeks. En 2011, elle a publié un roman, «Les Morues» (Au Diable Vauvert), et avec Diane Lisarelli, «L'Encyclopédie de la Web Culture» (Robert Laffont). La suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 17/10/2011
Mis à jour le 27/11/2011 à 12h06
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