Économie

Taxe sur les transactions financières: un défi contre la pauvreté pour Sarkozy au G20

Temps de lecture : 4 min

Nicolas Sarkozy entrerait dans l’histoire au G20 s’il faisait aboutir un projet de taxe pour réduire les inégalités entre pays riches et pauvres. L’Europe est prête à avancer dans cette direction. Le chantage à la délocalisation financière ne fonctionne plus.

A Jakarta en février 2011. Beawiharta Beawiharta / Reuters
A Jakarta en février 2011. Beawiharta Beawiharta / Reuters

Faut-il taxer les 3 millions de milliards d’euros échangés chaque année dans la finance? La taxe sur les transactions financières, improprement appelée taxe Tobin, revient dans le débat. Depuis quinze ans, les altermondialistes et quelques économistes comme l’ancien chef économiste de la Banque mondiale Joseph Stiglitz la réclament. Mais les cercles libéraux et les investisseurs internationaux étaient parvenus à en empêcher la mise en œuvre, arguant du déficit de compétitivité que créerait cette taxe dans les pays qui l’appliqueraient, avec le risque de se trouver contournés par les flux financiers.

Avec la crise de la dette souveraine et l’obligation pour les pays de contenir leurs dépenses publiques, l’idée reprend forme. Non que cette taxe soit destinée à renflouer les budgets nationaux: elle a comme objectif de financer le développement et de réduire les inégalités entre pays riches et pays pauvres. «A économie globalisée, solidarité mondiale», résume Philippe Douste-Blazy, au secrétariat général de l’ONU.

Mais l’aide mondiale est loin des ambitions affichées pour réduire de moitié l’extrême pauvreté et la faim. L’Europe, par exemple, avait prévu de consacrer 0,7% de son PIB à l’aide publique au développement en 2015 ; elle n’en est qu’aux deux tiers, constate l’OCDE.

Pérenniser l’aide aux pays pauvres malgré l’austérité budgétaire

L’austérité budgétaire imposée par cette crise empêchera d’atteindre les objectifs. Malgré tout, la faim progresse. D’où la résurgence de la taxe sur les transactions financières (TTF), qui permettrait de progresser dans la lutte en faveur du développement malgré le resserrement des politiques publiques. Et de transférer une partie de l’aide incombant aux contribuables sur les flux financiers.

L’Union européenne, progressivement, se convertit à cette idée. Un sondage Eurobaromètre indique que 61% des Européens sont favorables à cette taxe. Le Parlement européen devrait confirmer la résolution adoptée en ce sens en mars dernier; le Parlement français l’a rejoint en juin. Même la très libérale Commission souscrit maintenant au projet. Et Nicolas Sarkozy, en sa qualité de président du G20 cette année, l’a inscrit parmi ses priorités dans les travaux qui vont conduire au prochain sommet de Cannes. Bref, l’idée d’une «taxe Robin des Bois» prend forme.

Les arguments contre sa mise en œuvre tombent progressivement. Entraînerait-elle des délocalisations financières? On peut noter que Londres, l’une des trois principales places financières mondiales, pratique une taxe financière, le Stamp duty reserve tax. Elle concerne 20% des opérations et sa collecte rapporte de l’ordre de 3 milliards de livres par an. Son application n’a pas fait rétrograder la place britannique sur la planète finance. A contrario, il existait un «impôt de bourse» à Paris; sa suppression en 2008 n’a pas modifié le statut de la place parisienne et la vision qu’en ont les opérateurs.

Une taxe sur les transactions financières ne se révèle donc pas plus ou moins contre-productive si son taux reste bas. Par exemple, les Etats-Unis, Hong-Kong, Singapour, Taïwan, le Brésil ou la Chine, qui disposent de taxes unilatérales sur les transactions financières, n’ont pas été désertés par les opérateurs. Tout dépend de l’environnement économique et boursier dans lequel s’inscrit cette taxe.

Des contre-exemples contre les critiques

Jean-Pierre Jouyet, président de l’Autorité des marchés financiers (AMF), le gendarme de la bourse en France, en défend le principe:

«Cette taxe se justifie techniquement et permettra d’améliorer la transparence des opérations financières. Il n’y a aucun risque qu’elle porte préjudice au financement de l’économie».

Le Japon, membre du G20, soutient aussi le principe d’une taxe, et d’autres pays comme l’Espagne et la Norvège. Mais certains restent opposés comme les Etats-Unis ou le Canada, soit par conviction libérale soit parce qu’ils en appliquent déjà une.

Toutefois, on pourrait imaginer un système de taxe différenciée, qui frapperait plus lourdement les opérations les plus opaques (les «subprimes», par exemple) et épargnerait les plus transparentes. «Dans ces conditions, Washington pourrait adhérer au projet», commente Jean-Pierre Jouyet. Mais en attendant, l’Union européenne a les moyens de se déterminer : «Mettre cette taxe en place déjà dans la zone euro, c’est possible», insiste cet ancien secrétaire d’Etat aux affaires européennes. Sans craindre une désaffection des opérateurs financiers.

Une collecte deux fois supérieure à l’aide mondiale aux pays pauvres

L’association Unitaid a vocation à permettre aux pays pauvres d’accéder aux traitements contre les maladies qui déciment les populations (sida, paludisme, tuberculose). Pour mener sa mission, elle profite de la taxe sur les billets d’avion dont Jacques Chirac fut un initiateur en 2005 et à laquelle souscrivent maintenant 25 pays. Or, «on voyage toujours autant», note Philippe Douste-Blazy qui préside l’association. Aujourd’hui, Unitaid milite en faveur d’une TTF.

L’association a réalisé une étude qui analyse les taxes existantes sur les opérations financières, évalue les enjeux et analyse un mode d’emploi pour la France. Différents scénarios sont disséqués, avec des taux variant majoritairement à l’intérieur d’une fourchette allant de 0,001% à 0,1%, suivant les opérations.

Retenons que, avec une pression fiscale de 0,01%, le produit de cette TTF serait de l’ordre de 265 milliards d’euros par an si elle était appliquée par tous les pays du G20, dont 28 milliards pour la France et l’Allemagne réunies. Des sommes à rapprocher de l’aide aux pays pauvres de 129 milliards de dollars (environ 92 milliards d’euros) versée en 2010 par les 23 principaux états bailleurs de fonds de la planète.

S’il débloque le principe et, mieux, s’il fixe un calendrier, Nicolas Sarkozy au G20 «entrera dans l’Histoire», glissent les tenants de la TTF – parfois banquiers eux-mêmes à l’instar d’Arielle de Rothschild, associé gérant de Rothschild et Cie. D’ores et déjà, un groupe bancaire comme le Crédit coopératif a décidé d’appliquer une taxe de 0,01% à ses transactions financières pour aider les pays pauvres. D’ici à la tenue du sommet de Cannes début novembre, les initiatives devraient se multiplier pour pousser à franchir le pas. L’Europe pourrait, cette fois, montrer la voie.

Gilles Bridier

Gilles Bridier Journaliste

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