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Lana Del Rey, les lèvres de la discorde

Lana del Rey, via sa page Facebook.

Lana del Rey, via sa page Facebook.

Derrière la chanteuse «marketée» authentique, une bataille de fans fait rage sur les pages Facebook des adultes redevenus adolescents.

Son premier «quatre titres» (dont deux remixes) est sorti la semaine dernière. Elle n'a donné qu'un concert dans une salle minuscule. Il n'est sorti aucune vidéo. Aucun journaliste qui aurait pu en parler avec un regard critique ne s’y trouvait. Elle n'est pas passée à la télé, vous n'avez vu aucune affiche d'elle ni ici, ni à Londres ou New York. Jusqu'à il y a quelques jours, il était même difficile de savoir quel label allait sortir ses disques.

C'est pourtant l'une des artistes les plus tweetée, facebookée, recherchée. Les blogs et réseaux sociaux s'écharpent depuis des mois à son sujet, elle a des fans enamourés à travers le monde. Elle s'appelle Lana Del Rey, elle joue le 7 novembre prochain à Paris, son concert est complet depuis longtemps bien évidemment.

Tout a commencé par une chanson. Pour être plus précis, une chanson et une vidéo, la première n'ayant pu d'abord être écoutée qu'en regardant la seconde. Comme nombre de blogueurs et de journalistes, je l'ai découverte via un e-mail d'une attachée de presse américaine qui prétendait quitter ses gimmicks de métier et le formatage habituel de ses mails pour nous faire découvrir un «coup de cœur».



La chanson s'appelait Video Games. Elle était réussie, vénéneuse, maniant avec habileté des orchestrations luxuriantes, un désespoir lancinant. La voix était chaude, suave, un poil maniérée, mais assez lasse, distanciée pour faire son effet. La vidéo, elle, était un montage d'images d'archives, salies, brouillonnes, montrant principalement des rues de Los Angeles, des starlettes, des skateboarders, des jeunes filles dansant dans l'herbe, et Lana elle même, se filmant elle-même avec sa webcam, apprêtée, boudeuse. Ces images d'elle-même mettaient mal à l'aise, comme une mise en scène quasi pornographique de sa personne.

Je relatais alors sur la Blogothèque ce malaise, cette malsaine fascination. Très vite, le billet était l'un des plus lus sur le site. Je m'apercevais alors que son nom était devenu la requête la plus fréquente menant à lui depuis Google. Les articles se multipliaient, sa page Facebook débordait de fans, alors que les blogs qui les premiers avaient parlé de Lana (gorillavsbear.net en particulier) en étaient déjà à se défendre contre ceux qui leur reprochaient leur engouement pour cette chanteuse «fausse», cette star préfabriquée.

Car Lana Del Rey a une particularité. Un signe distinctif que l'on pourrait penser anodin et superficiel, qui est pourtant le cœur du débat, des amours et des haines. Lana Del Rey a une bouche incroyablement pulpeuse. Une bouche refaite, qui pour certains suffit à la discréditer.

Lana > Lizzy

Car l’on s'aperçut bien vite que Lana n'avait pas toujours été Lana. Elle s'appelait Lizzy Grant, elle avait déjà enregistré un album qu'elle a depuis fait disparaître. Elle n'a pas toujours eu cette peau satinée, ces yeux de biche ni cette bouche. Les photos de Lizzy avant Lana sont apparues, et cette bouche devint le pied de biche qui ouvrit la brèche du scepticisme.

Pourquoi n'a-t-elle donné qu'un concert? Pourquoi personne n'en a vu une image, entendu un son? Pourquoi quasiment aucune des personnes présentes ce soir là n'a écrit de compte-rendu? Pourquoi les seules photos de l'événement, publiées par Pitchfork, sont elles stylées à l'extrême, comme une pub pour parfum? Si elle est si sincère, si elle s'est effectivement débrouillée seule, comment se fait-il que le succès soit si soudain? Que tout semble planifié à l'extrême? Aux Etats-Unis, Hipster Runoff, un blog qui raille les tics de la scène indé, a fait de Lana son sujet préféré…

Il est facile de deviner, presque autant de confirmer, que Lana Del Rey n'est pas sortie de la cuisse de Jupiter. Alors que les premiers échos de sa vidéo datent de juin, on apprend que les agents et tourneurs connaissent son existence depuis mars. Que certains festivals se sont battus tôt pour la programmer cet automne. Qu'une agence de RP la soutient, que c'est une major qui la distribuera en France. Étrangeté ultime: la version karaoké de Video Games est sur Spotify depuis des mois.

Le clip de Video Games a été soudainement retiré de YouTube pour être remplacé par une version quasi similaire, mais légalement clean. Une seconde chanson, Blue Jeans, est sortie dans les mêmes conditions, avec une tonalité similaire. Toujours bien. Une vidéo prétendument live est sortie la semaine dernière, comme pour dissiper les soupçons, mais elle est tellement travaillée (et victime d'une légère désynchro) que cela ne marchera pas. Comme le dit Hipster Runoff:

«C’est ce que font les artistes mainstream quand ils veulent prouver qu’ils sont “vrais”, “talentueux”et qu’ils “peuvent chanter”. […]. C’est un gimmick tellement mainstream. Elle devrait au moins prétendre qu’elle sait jouer du piano sur une chanson, comme ça ils pourraient la vendre sous l’argument du “singer-songwriter”. Peut-être faudrait-il une vidéo amateur où on la voit gratouiller un ukulélé.»

La Justin Bieber des grands

Jeudi soir, elle a fini par faire le grand pas, un live, à la télévision britannique, chez Jools Holland. Pas d’effet, rien à masquer. On dirait une biche prise au piège. De la biche, elle a les yeux, et c’est, durant sa prestation, la seule chose qu’elle maîtrise de bout en bout. Son corps, lui, est figé, comme s’il y avait un grand vide derrière elle. Et, même si elle arrive à placer l’intégralité de ses gimmicks vocaux (la voix soudainement grave, la lolita mutine), elle dérape, trébuche souvent sur le rythme, et est à la limite du faux à plusieurs reprises. Bref, elle n’est pas exactement prête.

Mais qu’importe, la partie est déjà gagnée. La polémique même, l’attente perverse de ses premiers faux pas, participent à son succès. La stratégie était parfaite, tout était prêt: le buzz qui semble sorti de nulle part alors que le moindre détail est parfaitement pensé (elle s’est décrite comme une «Gangster Nancy Sinatra»), les vidéos au look amateur, la personnalisation extrême de sa page Facebook sur laquelle elle entremêle les posts promos et les confidences de solitude, les shows conçus pour être des événements rares et exceptionnels (elle jouera son premier concert parisien au très select Silencio).

Surtout, Lana del Rey suscite une réaction. Car si beaucoup la détestent, autant l’aiment avec une égale intensité. Le moindre post sur sa page Facebook suscite des centaines de commentaires adulateurs, dans lesquels les fans s’adressent à elle comme si elle était une proche. La majorité de ces fans sont des adultes, mais ils se comportent avec elle comme des ados avec Justin Bieber: ils n’aiment pas seulement la musique, mais la personne, le mythe, les mystères. Ils jouent une proximité rêvée, ils projettent sur elle leurs fantasmes de grandeur, de fragilité, leurs velléités protectrices.

Ils savent déjà que certains la détestent, ils savent que cela continuera, et qu’ils seront là pour la défendre. Ils comprennent qu’elle tremble à la télé, ils l’imaginent accessible, humaine, tout en adorant cette bouche qui la place dans un au-delà. Dans leur comportement, on devine les raisons du succès à venir de Lana Del Rey, au delà des stratégies : elle est la première chanteuse star de l’ère Facebook. L’émancipation, la validation «adulte» de ce que les adolescents avaient entamés avec leurs idoles.

Christophe Abric

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