Economie

Oui, une autre démondialisation est possible...

Eric Le Boucher, mis à jour le 15.10.2011 à 9 h 09

Trois millions d'emplois devraient être relocalisées de Chine vers les Etats-Unis d'ici à 2020. L'inversion de balancier de l'économie mondiale est en cours, la mondialisation aborde une phase nouvelle. Tout va bien, alors? Non.

Des ouvriers du BTP chinois, lors d'une cérémonie à Huaxi, connu pour être la ville la plus riche de Chine. Octobre 2011. REUTERS/Carlos Barria

Des ouvriers du BTP chinois, lors d'une cérémonie à Huaxi, connu pour être la ville la plus riche de Chine. Octobre 2011. REUTERS/Carlos Barria

Le plus comique chez les matamores de la politique est quand ils arrivent en général d'opérette pour nous promettre, pompeux, une victoire déjà acquise. Ainsi d'Arnaud Montebourg qui veut «démondialiser». Il ne dit pas d'ailleurs comment le faire sauf de s'entendre avec les Allemands: bonne chance!

Que n'a-t-il été en Chine récemment ou lu la dernière étude du Boston Consulting Group (BCG) qui prévoit une «relocalisation» de 3 millions d'emplois de Chine vers les Etats-Unis d'ici à 2020 en raison des coûts du travail qui vont s'équilibrer. Inversion de tendance vraie pour tous les secteurs ou presque, dit le BCG: l'électronique comme les meubles, le métal comme les pneus. Du coup, le déficit commercial américain vis-à-vis du grand dragon va naturellement se réduire de 360 milliards de dollars en 2010 à 260 milliards à la fin de la décennie. Point n'est besoin d'élever des barrières douanières pour ça...

Le PIB par tête en Chine ne s'élève encore qu'à 25% du niveau des Etats-Unis en moyenne. Mais les régions industrialisées, à commencer par la plus avancée, Shanghai, donnent l'impression d'être déjà «plus développées» que nombre d'Etats américains ou de régions d'Europe. Les autoroutes sont neuves, le train aussi, les tours sont plus belles, tout fonctionne; bref, l'infrastructure est en Chine bien «plus moderne» que sur les rives de l'Atlantique. Un top manager y gagne désormais 250.000 euros par an, autant qu'ici. Le «rattrapage» de l'économie chinoise sur l'occidentale est, vu de Shanghai, déjà achevé. Il est normal que le mouvement de «délocalisation» des emplois vers la Chine se ralentisse, puis, en effet, commence à s'inverser.

L'inversion de balancier de l'économie mondiale est en cours, la mondialisation aborde une phase nouvelle. Tout va bien, alors? Non. Le mouvement devrait en réalité aller beaucoup plus vite et c'est ce qui inquiète. En clair, la Chine n'arrive pas à aborder cette nouvelle phase où son moteur sera moins l'exportation que la consommation intérieure. L'ensemble des mécanismes de pouvoir freine la transformation.

Un bon ouvrier gagne en moyenne 2.500 euros par an, le centième de ce que gagne son patron. L'évolution est rapide, 15% par an, ce qui accroît le turnover: l'augmentation est obtenue souvent en allant voir l'usine d'en face. Pourtant, paradoxe, ces revenus en hausse ne se transforment pas en boom de consommation.

Pékin doit se réorienter

Le manque de systèmes de retraite et de sécurité santé impose aux Chinois d'épargner une large part de leur paie (40% en moyenne, quatre fois plus qu'en France). Pour offrir aussi à leur enfant unique les cours du soir complémentaires devenus quasi-obligatoires (comme ici!). Le tour de passe-passe est que cette épargne est placée dans les banques d'Etat et rémunérée à 3% quand l'inflation est à 6% (au moins).

Les banques survivent grâce à ce gain facile et elles prêtent l'argent aux organismes publics ou aux villes pour construire des infrastructures ou bien encore aux promoteurs immobiliers. Lesquels, corruption aidant, obtiennent des terrains, en expulsent les habitants, et construisent des tours à perte de vue. Tours souvent assez vides.

La croissance de l'économie chinoise repose encore sur ce modèle: l'exportation (10% de la croissance) mais surtout les investissements en infrastructure et en immobilier (45% de la croissance). La part de la consommation est très faible, 35%, et elle baisse depuis dix ans! Les autorités de Pékin savent leur impuissance. «Il y a un manque d'équilibre, de coordination et de solidité dans la croissance de la Chine», a reconnu le Premier ministre, Wen Jiabao, en septembre. Visiblement, Pékin a du mal à imposer le nécessaire changement de modèle aux villes et aux profiteurs du système.

Jusqu'à quand les épargnants ouvriers et employés vont-ils tolérer de se faire gruger 3% de leurs économies par an? Pourquoi la Chine ne met-elle pas plus vite en place un grand système «socialiste» de santé et de retraite? Sans doute pour ne pas alourdir les coûts du travail et accélérer les «délocalisations» dans les pays du Sud-Est asiatique. Le dilemme pour les pouvoirs en place est, on le devine, considérable.

Le monde entier aurait besoin que Pékin arrive enfin à imposer le virage et réoriente son économie sur une croissance intérieure. Pour paraphraser les altermondialistes qui souhaitaient «une autre mondialisation», il faut aujourd'hui souhaiter «une autre démondialisation» que celle des protectionnistes: celle d'un changement en Chine qui soit, comme disait Mao, «favorable aux masses».

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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