Culture

La démondialisation, imaginaire utopique

Jean-Marc Proust, mis à jour le 30.09.2013 à 11 h 44

La démondialisation sera peut-être le mot-clef de la campagne présidentielle 2012. Mot vague, aux promesses incertaines. Mais peu importe ce qu’elle recouvre: le hors-monde s’inscrit dans un imaginaire utopique où chacun peut rêver d’un monde meilleur.

La Lune vue de la Station spatiale internationale. REUTERS/NASA

La Lune vue de la Station spatiale internationale. REUTERS/NASA

La démondialisation a fait une entrée remarquée dans le vocabulaire politique. Sous ce joli mot, encore plus radical que l’altermondialisme, se nichent quelques préconisations fort prosaïques (nationaliser des banques, imposer des barrières douanières…) qui n’expliquent pas ce succès symbolique.

En fait, le mot donne à rêver parce qu’il réveille le mythe de la cité idéale et celui de Robinson Crusoé (Daniel Defoe, 1719), faisant de nous d’éternels adolescents.

La possibilité d’une ville

La démondialisation trouve sans doute ses sources dans les premiers textes utopiques où sont décrites des cités idéales, situés dans des lieux éloignés ou inconnus, comme la Cité du Soleil (Campanella, 1602), La Nouvelle Atlantide (Francis Bacon, 1627) et, surtout Utopia (1509), premier du genre. Cet ouvrage a été inspiré à Thomas More par l’observation des inégalités sociales. Voilà ce qu’il imagine, comme le relève ce cours de lettres en ligne:

«Une société où la propriété privée n’existerait pas, où la terre appartiendrait à tous. Cet aspect “communiste” de l’humanisme de More marque profondément son Utopie: les habitants doivent intervertir leurs habitations tous les dix ans et sont dans l’obligation de trouver un métier utile à la communauté. More trouve en effet révoltant que certains groupes oisifs de la société (bourgeoisie rentière des villes et des campagnes, noblesse, clergé) s’enrichissent sur le dos d’une majorité laborieuse. Ainsi, les habitants d’Utopie sont religieux, mais leurs prêtres et leurs hommes politiques doivent se plier à la loi commune. On ne trouve ni riches évêques, ni rentiers, ni domestiques en Utopie.»

Dans ce monde idéal, tout n’est qu’harmonie:

«Les Utopiens entretiennent admirablement leurs jardins, où ils cultivent des plants de vignes, des fruits, des légumes et des fleurs d’un tel éclat, d’une telle beauté que nulle part ailleurs je n’ai vu pareille abondance, pareille harmonie.»

Utopie: l’étymologie renvoie au grec «ou-topos» («nulle part») ou encore «eu-topos», «lieu du bonheur». Thomas More pose ainsi le principe de la perfection introuvable (1).

A leur tour, les Lumières (que l’on songe à l’Eldorado dans Candide de Voltaire,  à L’Ile des esclaves de Marivaux…) explorent le thème. Sade lui-même, lumière sombre, s’en empara (Aline et Valcour).

Jules Verne, l’utopie des hauts fourneaux

Avec la Révolution industrielle et le positivisme, ces cités idéales trouvent à la fois un élan nouveau et une caution scientifique. Jules Verne en tira quelques œuvres mémorables, à commencer par L’Ile mystérieuse (1874), roman qui reprend l’argument de Defoe pour en faire un modèle de développement économique et humain.

Arrachés de leur sol natal par un ouragan, cinq Américains se retrouvent sur une île inconnue, prodigue en richesses naturelles, éloignée de toute route navigable. Sous l’impulsion d’un ingénieur, Cyrus Smith, ils vont la coloniser pour atteindre un standard of living idéal. A chaque pas, Cyrus Smith découvre un végétal ou un minéral digne d’être exploité:

«Mes amis, ceci est du minerai de fer, ceci une pyrite, ceci de l’argile, ceci de la chaux, ceci du charbon. Voilà ce que nous donne la nature, et voilà sa part dans le travail commun!»

Agriculture, industrie (forge…), rien ne résiste à Cyrus Smith et aux autres colons qui font de l’île un véritable Jardin d’Eden.

La démondialisation –ici accidentelle– permet d’atteindre au bonheur scientifique parfait (2), mais loin, hors du monde. La preuve supplémentaire en est donnée avec la survenue d’autres hommes, animés d’intentions belliqueuses, qu’il faudra repousser.

Jusqu’aux derniers chapitres où les colons retrouvent le Capitaine Nemo, misanthrope génial qui a passé une vie heureuse 20.000 lieues sous les mers, refusant de vivre parmi les hommes. Vive l’autarcie!

De l’utopix à Sim city

Eric Le Boucher a déjà expliqué dans ces «colonnes» pourquoi il fallait préférer César à Astérix. Le village gaulois est en effet (comme celui des Schtroumpfs) est un exemple parfait de démondialisation.

Le repli sur soi autarcique est revendiqué car le monde extérieur représente une menace, qui détruit l’équilibre économique et social. Il n’est pas indifférent que les Romains amènent l’urbanisme destructeur (Le Domaine des Dieux), les impôts (Astérix et le chaudron) et la crise économique (Obélix et Cie). Il faut déromaniser.

Avec Brigadoon, le cinéma a également mis en scène une société parfaite, c’est-à-dire parfaitement isolée du monde extérieur. Un sortilège fait de ce village écossais une sorte de Belle au bois dormant qui ne s’éveille que tous les 100 ans. Tout y est paix, joie, harmonie, jeux et ris. Sauf que Gene Kelly y entre par hasard et tombe amoureux d’une habitante de Brigadoon (3)...

De Pharaon à Sim city, les jeux vidéo ont décliné avec succès le concept de cité idéale. Les règles sont plus ou moins simples, mais surtout détachées du réel, c’est-à-dire de l’imprévu.

Dans Sim City, le joueur peut décider ou non d’actionner les catastrophes naturelles, il investit ou non dans ses infrastructures. Rien de ce qui survient ne peut être imputé à cette force malveillante qu’est le monde extérieur. Sauf lorsque l’on s’adonne aux jeux en réseau –lequel réintroduit un peu de mondialisation dans ces univers parfaits.

Démondialiste: arrache-toi!

Les années 1970 sont un terreau particulièrement fertile pour l’utopie (L’An 01…) et la démondialisation. La BD y consacre deux ouvrages singuliers, fruits de la collaboration entre Pierre Christin et Enki Bilal.

Dans La Croisière des oubliés, menacés par l’implantation d’un camp militaire, cernés par les usines de pâte à papier, les habitants d’un village landais voient leurs maisons décoller les unes après les autres. Des forces telluriques mystérieuses arrachent le village du sol:

«Et sous la brise paisible qui souffle sur les landes, survolant de longues étendues de forêts, traversant parfois une sombre surface dévastée par un incendie ou ravagée par les fumées et les déchets industriels, Liternos continue son impensable voyage...»

Dans cette fable anarcho-écologiste, les villageois sont emportés à leur corps défendant. Mais ils y trouvent bien vite leur bonheur. D’où, dans le volume suivant, Le Vaisseau de pierre, la peinture de Bretons qui, eux, choisissent radicalement de se démondialiser pour échapper à un projet monté par des promoteurs immobiliers véreux.

«Une intense activité s’empare de Tréhoët... ardoise après ardoise... poutre après poutre... pierre à pierre... c’est le village tout entier qui disparaît...»

Tout est démonté puis, dans leur château devenu navire, les villageois s’en vont. Tréhoët est reconstruit en Terre de Feu, c’est-à-dire loin, ailleurs. Un autre monde est possible (4). Un monde endogène puisque les habitants sont partis avec tous leurs ancêtres, ressuscités pour l’occasion. Peut-être se mêleront-ils aux Fuégiens...

L’autre monde, vertige adolescent?

Partir, c’est fuir. Se réfugier dans les rêves, aussi. En 1984, le groupe de rock Téléphone sort son dernier album Un Autre Monde, avec une chanson éponyme. Les paroles évoquent une démondialisation gentille.

«Je rêvais d'un autre monde

Où la Terre serait ronde

Où la lune serait blonde

Et la vie serait féconde.»

Mais la réalité rêvée est finalement acceptée, comme un passage de l’adolescence à l’âge adulte.

«A la rêver immobile

Elle m'a trouvé bien futile

Mais quand bouger l'a faite tourner

Ma réalité m'a pardonné»


Un Autre Monde Téléphone (Clip officiel) par ccv144

Et si Téléphone, se souvenant de la devise de l’abbaye de Thélème, «fay ce que voudras», (Gargantua, Rabelais, 1532) nous invitait à prendre notre vie en mains? En politique, c’est peut-être: «fay ce que pourras» et, au Parti socialiste, ça s’appelle le possibilisme.

Démondialiser, une machine à remonter le temps?

Bien sûr, la démondialisation se décline en programme et n’est pas qu’utopie, mais elle y renvoie inconsciemment. Sans oublier qu’elle éveille dans nos mémoires le monde d’avant. Dé-mondialiser: sortir du monde, redevenir comme avant. Le passé, jeunesse enfuie, est notre monde idéal.


CHARLES TRENET - DOUCE FRANCE par Francis-Albert

Jean-Marc Proust

1. Il est évidemment impossible de citer ici toutes les utopies et... contre-utopies (Le Meilleur des mondes, 1984...). Retourner à l’article

2. Soit dit en passant: sans aucune femme… D’autres utopies sont notables chez Jules Verne: une cité minière souterraine (!) dans Les Indes noires, la ville idéale, Franceville, construite en… Amérique dans Les 500 millions de la Bégum (avec Paschal Grousset)… Retourner à l’article

3. Société parfaite signifie aussi fermée. Un habitant de Brigadoon tente de s’échapper, menaçant la survie du village: à l’issue d’une chasse à l’homme, il est abattu. Retourner à l’article

4. Un troisième volet, La Ville qui n’existait pas, montre l’envers de l’utopie avec une ville factice, où le bonheur permanent devient vite ennuyeux... Retourner à l’article

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (173 articles)
Journaliste
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