Economie

Argentine - Grèce, retour sur expérience

Anne Denis, mis à jour le 14.10.2011 à 10 h 07

Les affrontements de ces dernières semaines en Grèce ressemblent aux manifestations de désespoir dans les rues de Buenos Aires fin 2001, quand l’Argentine, acculée au défaut, a explosé, abandonnée de tous. Dix ans après, le pays, qui se prépare à réélire le 23 octobre sa présidente Cristina Kirchner, s’est redressé, seul.

La présidente Cristina Fernandez de Kirchner, ici à Buenos Aires en mars 2011, s

La présidente Cristina Fernandez de Kirchner, ici à Buenos Aires en mars 2011, sera sans doute réélue le 23 octobre. REUTERS/Enrique Marcarian

C’était il y a dix ans. En décembre 2001, le Fonds Monétaire International (FMI) refuse à l’Argentine un prêt d’1,26 milliard de dollars. Etranglé par ses dettes, ce pays industrialisé de 40 millions d’habitants, qui fut l’un des douze plus riches du monde dans les années 50, ne peut plus assumer ses obligations.

Pour tenter d’enrayer la fuite des capitaux, le gouvernement instaure le «corralito», autrement dit le gel des avoirs bancaires, officiellement pour 90 jours (il durera jusqu’en décembre 2002). Cette décision jette dans les rues de Buenos Aires des dizaines de milliers de personnes, petits épargnants et, plus globalement, toute une classe moyenne exaspérée et appauvrie par 4 années de récession et d’austérité. L’agitation culmine les 18 et 19 décembre avec la multiplication des barrages de «piqueteros» (des groupes de chômeurs bloquant les routes), des émeutes et une répression policière très dure qui fait plus de 20 morts.

Le 20 décembre, le président Fernando De La Rua démissionne, remplacé par Adolfo Rodriguez de Saa. Ce dernier sidère le monde entier en annonçant un moratoire de l’Argentine sur ses 132 milliards de dollars de dette. Ce sera d’ailleurs sa seule décision de Président puisqu’il est débarqué à son tour 7 jours plus tard et remplacé par le sénateur péroniste Eduardo Duhalde. Le peso, qui était arrimé au dollar depuis 10 ans, est dévalué de 70%.

Durant les 6 premiers mois de 2002, le pays s’enfonce dans le chaos, au rythme des grèves, des manifestations, des saccages de commerces, mais aussi de l’essor des «assemblées de quartier». Les gens conspuent leur classe politique en criant le célèbre «Que se vayan todos!» (qu’ils s’en aillent tous), maudissent les banques, les Etats-Unis et, par-dessus tout le FMI, dont l’Argentine fut une élève si zélée. Les usines sont arrêtées ou tournent au ralenti, les rues de Buenos Aires se vident de leurs voitures…

Quand Nestor Kirchner, alors obscur gouverneur de la province Santa Cruz en Patagonie, est élu à la présidence en 2003, le pays est exsangue : la moitié des Argentins vit dans la pauvreté et le quart est au chômage.

La Grèce face au scénario argentin

La comparaison avec la Grèce d’aujourd’hui, dont «le sauvetage» est toujours en suspens au sein de l’Union européenne, est assez nette pour que plusieurs économistes se soient déjà livrés à l’exercice. Les deux pays ont un PIB comparable, même si le déficit budgétaire grec (10% du PIB en 2010) est bien plus lourd que celui de l’Argentine d’alors (autour de 3%). Les créanciers argentins n’ont récupéré qu’un tiers de leur mise et de même, le président de l’Eurogroupe Jean-Claude Juncker envisage désormais une décote de 60% de la dette grecque.

Surtout, souligne une étude de Natixis, les deux pays ont tous les deux été écrasés par un taux de change fixe. En Grèce, il s’agit de son entrée dans la zone euro en 2001 (sur la base de comptes maquillés) et en Argentine, de l’instauration en 1991 de la parité peso-dollar par son président Carlos Menem. Cette mesure va certes permettre de juguler l’hyperinflation qui minait le pays mais se révèle vite un piège lorsque le dollar se met à monter en 1998 et que le Brésil, son principal partenaire dévalue sa propre monnaie, le réal.

La compétitivité de l’industrie argentine est laminée, les exportations s’effondrent, les déficits s’emballent, l’accès aux capitaux internationaux se ferme et le FMI entre en scène. Sous son égide, Menem a déjà privatisé une bonne partie des services publics. L‘organisation internationale conditionne la poursuite de son aide à des mesures d’austérité toujours plus drastiques (dont une baisse sévère des salaires et des pensions des fonctionnaires) qui entrainent dès 1998 le pays dans une récession dont il ne sortira qu’en 2002. Une fuite en avant qui ressemble beaucoup au scénario grec.

Manifestation hostile au président de la Rua, en novembre 2001. REUTERS/Enrique Marcarian

Mais la comparaison a ses limites, ne serait-ce que parce que la Grèce peut encore compter sur la solidarité européenne et que la crise systémique qu’entrainerait sa chute la protège, non d’un défaut, mais au moins d’une débâcle à l’argentine. Au contraire, quand ils évoquent la fin 2001, les Argentins parlent d’un sentiment vertigineux d’abandon, et d’une fureur dirigée contre la planète entière.

L’aubaine des matières premières

Cette colère d’un pays lâché par le reste du monde explique en partie la façon délibérément hétérodoxe et souvent jugée intransigeante avec laquelle Nestor Kirchner a conduit son spectaculaire redressement du pays, avec l’aide cruciale de son ministre de l’Economie Roberto Lavagna (jusqu’en 2006). Dès 2002, la croissance a rebondi fortement pour atteindre 7,8% en 2003 (un ordre de grandeur qui se maintiendra — 2009 excepté — jusqu’à aujourd’hui).

Le pays a bénéficié évidemment à plein du coup de fouet que la dévaluation de 70% du peso donne à sa compétitivité, assez pour relancer l’appareil économique. Mais il profite surtout d’une nouvelle donne: la flambée des prix des matières premières. La puissante agroindustrie du pays (le «campo»), soja en tête, voit ses recettes d’exportation s’envoler et le tandem Kirchner-Lavagna invente alors l’impôt super efficace qui va remplir les caisses de l’Etat: les taxes à l’exportation.

Les exportateurs protestent contre ces «rétenciones» qui peuvent atteindre 20%, voire 40% mais Lavagna est inflexible: « la dévaluation du peso leur a offert des bénéfices extraordinaires; il est naturel que l’Etat en prélève une partie», expliquait-il aux Echos en 2005, non sans ajouter que ces taxes permettaient aussi de lutter contre l’inflation.

Aujourd’hui, les cours sont toujours hauts et le campo continue de s’enrichir avec ses excédents tout en payant la rage au ventre de fortes retenciones (1). Quant au peso, la banque centrale le surveille comme le lait sur le feu, soucieux de maintenir la parité autour d’1 dollar contre 4 pesos.

Fort de la reconstitution de ses réserves dès 2002, Buenos Aires a négocié sans états d’âme la restructuration de la dette, au tiers de sa valeur. En 2006, elle a ainsi remboursé crânement par anticipation sa dette de 10 milliards de dollars au FMI, pour se libérer d’une tutelle honnie et affirmer son indépendance.

Un an avant, les trois quarts des créanciers privés (très diversifiés) avait accepté le deal. L’Argentine a attendu juillet dernier pour proposer aux autres (20 milliards de dollars de créances) un nouvel accord un peu plus favorable — une moins-value de 50% — qu’ils ont été de nouveau 70% à accepter. Quant aux négociations sur la créance du Club de Paris (7,5 milliards de dollars) bloquées depuis plusieurs années en raison du refus de l’Argentine de laisser le FMI auditer ses comptes, elles devraient démarrer enfin, le Club de Paris ayant, semble-t-il, fini par accepter de se passer de l’avis du Fonds. Une bonne nouvelle pour l’Argentine, qui, ayant restructuré plus de 90% de sa dette, devrait bientôt pouvoir se financer de nouveau sur les marchés internationaux.

Avec les entreprises étrangères aussi, Nestor Kirchner s’est montré inflexible. De grandes entreprises françaises comme Suez, EDF ou France Telecom, qui s’étaient jetées sur les concessions de service public lors des privatisations de Carlos Menem, se sont retrouvées dans l’impasse après la dévaluation, leurs dettes restant libellées en dollars et leurs recettes en pesos, d’autant plus réduites que toute hausse de tarifs a été exclue d’emblée par Buenos Aires. Elles n’obtiendront rien et partiront plus ou moins piteusement.

Le bras de fer entre Suez, qui gérait la distribution d’eau de Buenos Aires, durera même jusqu’en 2005. Les plaintes déposées au Cirdi, l’instance d’arbitrage international de la Banque Mondiale, se multiplient, et le gouvernement Kirchner les ignore superbement. Cette brutalité n’a néanmoins pas longtemps refroidi les investisseurs, attirés par les taux de croissance du pays et la reconstitution du marché intérieur.

Le système «K»

Parallèlement, les «K» (Nestor et son épouse Cristina, qui lui a succédé en 2007) ont multiplié les initiatives de relance de la consommation, entre programmes sociaux et soutien de l’emploi, souvent à coups de décrets. Parmi les mesures sociales les plus populaires, la renationalisation des retraites, une allocation universelle pour enfant créée en 2009 qui a bénéficié à 4 millions d'enfants pauvres selon Buenos Aires — enrichie cette année d’une allocation pour les femmes enceintes en difficulté — ou la réforme de la loi sur les faillites.

Dernière mesure en date: l’obligation pour les entreprises implantées en Argentine d’équilibrer leurs importations avec des exportations ou, à défaut, des investissements dans le pays. Objectif: défendre, en ces temps troublés, l’industrie nationale et, surtout, l’excédent commercial, source vitale de devises pour le pays. «Les Kirchner incarnent l’essence même du péronisme, estime un bon connaisseur du pays : un mélange de nationalisme antiaméricain, de caudillisme, d’interventionnisme d’Etat et de populisme, fortement teinté de protectionnisme».

C’est tout ce que les économistes de banques ou de l’OCDE détestent, qui prédisent périodiquement la rechute de l’Argentine.

A tort jusqu’à présent. A quelques jours des élections générales du 23 octobre prochain, le système «K» parait plus fort que jamais. La présidente sortante Cristina Kirchner, 58 ans, est créditée par tous les sondages de plus de 50% des voix, score qui lui permettrait même de se passer de second tour. La plupart des analystes expliquent cette popularité, certes par la division de l’opposition et par son réel charisme (accru depuis la mort brutale de son mari il y a un an) mais avant tout par son bilan économique et social.

Le pays a, il est vrai, très vite récupéré après la crise mondiale de 2008, affichant dès l’an dernier une croissance de 9,1%, un taux de chômage maitrisé autour de 7%, un budget quasi équilibré, un taux d’endettement de l’ordre de 45% du PIB et des perspectives à l’international portées par des cours du soja toujours très hauts. La classe moyenne, particularité historique de l’Argentine dans la région, s’est «refaite» et consomme de nouveau à l’américaine.

Inflation, évasion fiscale

Et pourtant, l’économie est en surchauffe permanente depuis 2006. Les dépenses publiques augmentent bon mal an de 35% (plus que jamais en cette année électorale) et l’inflation atteint au moins 25%, selon tous les experts indépendants, 10% selon l’institut de statistiques argentin, l’Indec. La crédibilité internationale de l’Argentine est écornée mais « l’inflation réelle est quasi stabilisée et l’ensemble de l’économie, y compris informelle, s’est peu ou prou indexée sur elle, relativise, sous couvert d’anonymat, un analyste étranger qui juge que «l’Argentine peut vivre avec».

Autre gros point noir, la pauvreté, qui touche entre 4 millions (9,9% de la population) selon l’Institut national et de 10 millions de personnes (25,6 à 29,6%) selon l’UCA qui relativise tout de même la portée du miracle argentin.

On pourrait citer d’autres ombres au tableau, tel le niveau de corruption encore élevé au sein des partis politiques et, surtout, l’évasion fiscale, véritablement inscrite dans les gènes d’une Argentine toujours profondément inégalitaire. On retrouve là deux points de comparaison avec la Grèce. A chaque alerte ou avant chaque élection, les Argentins les plus aisés «se dollarisent». «On sort les drapeaux tout en plaçant son argent à Miami ou en Europe», ironise un observateur. Il y aurait aujourd’hui 200 milliards de dollars de capitaux à l’étranger. C’est toute l’ambivalence du patriotisme des Argentins dont, selon le sociologue Anibal Jozami, 25% possèderaient toujours un passeport étranger, en général de leur pays «d’origine»...

Anne Denis

(1) Le campo a cependant fait subir, en 2008, un interminable conflit à la présidente Cristina Kirchner, quand celle-ci a voulu rendre ces taxes mobiles, réforme à laquelle elle a dû finalement renoncer.

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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