France

Primaire: le scrutin à la carte

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 13.10.2011 à 18 h 41

Les centre-villes d'Aubry, les campagnes de Hollande, le «rayonnement» régional de Montebourg... Quelle a été la géographie du vote de dimanche dernier?

Martine Aubry vote lors du premier tour de la primaire, le 9 octobre 2011. REUTERS/Pascal Rossignol.

Martine Aubry vote lors du premier tour de la primaire, le 9 octobre 2011. REUTERS/Pascal Rossignol.

Deux jours pour finir de dépouiller 2.665.013 bulletins, la faute à des remontées du terrain et à des validations plus compliquées que d’habitude: la Haute autorité de la primaire a attendu le mardi le 11 octobre pour publier les résultats officiels du scrutin qui donnent François Hollande (39,17%) et Martine Aubry (30,42%) qualifiés, devant Arnaud Montebourg (17,19%), Ségolène Royal (6,95%), Manuel Valls (5,63%) et Jean-Michel Baylet (0,64%). Mais comment toutes ces voix se répartissent sur le plan géographique? Slate a fait tourner sa calculette.

Qui domine où?

Plusieurs médias, chercheurs et sondeurs ont déjà élaboré des cartes du vote, en tenant compte des scores en eux-mêmes ou des écarts par rapport à la moyenne nationale. «Montebourg rayonne par rapport à la Saône-et-Loire, les bastions d’Aubry vont de la Seine-Maritime aux Ardennes et Hollande reprend la "grande chiraquie"», résume Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Ifop. «Les zones de force de François Hollande mélangent les terres du radicalisme de gauche et du rocardisme», ajoute Bernard Sananès, président de l'institut CSA et co-auteur du site La France Electorale. Les trois autres candidats, eux, ont des zones d’influence plus limitées centrées sur leur région: le Poitou-Charentes pour Royal, l’Ile-de-France pour Valls, Midi-Pyrénées pour Baylet. (Cliquez sur les cartes pour les voir en plus grand)

Les fiefs locaux sont-ils tenus?

Les ténors ont tué le match dès le premier tour dans leur fief: 54% pour Aubry dans le Nord, 56% pour Montebourg en Saône-et-Loire, 86% pour Hollande en Corrèze… «Les six candidats sont tous des élus locaux très identifiés à leur région. On constate donc des effets d’amitié locaux qu’on a un peu tendance à oublier dans une élection nationale, le plus net étant Hollande en Corrèze, avec un score où on dépasse évidemment toute forme d’idéologie», explique Michel Bussi, spécialiste en géographie électorale à l’université de Rouen. Selon Jérôme Fourquet, cet effet «régional de l’étape» a été renforcé par la relative proximité idéologique des candidats, qui favorise la dimension de proximité.

En revanche, en dehors de leur département natal et des départements voisins, les scores sont moins contrastés que lors d'un vote des militants PS: Aubry, par exemple, est devant Hollande dans la Seine-Maritime fabiusienne mais avec seulement deux points d’avance, là où en 2006, l’ancien Premier ministre avait complètement inversé la tenance nationale (60% contre 24% à Royal). «On n’est ni complètement dans un encadrement fédéral classique, ni dans un vote national classique», explique Michel Bussi. «Il y a peu de départements qui détonnent, c’est un vote assez lissé, moyenné, avec des petits bonus», affirme Bernard Sananès.

Qui engrange dans les bastions de gauche?

46%: c’est le score de Hollande en Ariège, qui est à la fois le département qui avait le plus voté Royal au second tour de la présidentielle 2007 et celui du nouveau président du Sénat, Jean-Pierre Bel. Le chiffre est assez représentatif des performances du leader du premier tour, qui devance en moyenne Aubry de plus de quatorze points dans les 33 départements «royalistes» de mai 2007.

Et dans les bastions de droite?

Le 6 mai 2007, dix départements avaient accordé plus de 60% des voix à Nicolas Sarkozy, essentiellement dans le quart sud-est du pays (Ain, Haute-Savoie, Var, Vaucluse, Alpes-Maritimes...). Dans ceux-ci, les deux qualifiés perdent 1,5 point chacun par rapport à leur score national, et celui qui se distingue est Arnaud Montebourg, avec un score moyen de 19,5%.

Pour quelles raisons? L’hypothèse d’un vote «démondialisateur» est nuancée par Jérôme Fourquet, selon qui «sur ce thème, son équipe visait plutôt le grand Nord-Est que la région Paca et la vallée du Rhône». Arrive ensuite celle d’un vote «anti-clientélisme», ou anti-Guérini selon Bernard Sananès, hypothèse que Montebourg soulevait lui-même dans Libération mardi en affirmant avoir «pris des voix […] au MoDem, aux sarkozystes et à l’extrême droite sur le thème de la corruption». Enfin, celle de moindres efforts des deux grands candidats dans ces zones: «Il a pu se déployer là où on lui laissait de la place, là où le territoire n’est pas tenu», estime Jérôme Fourquet.

Existe-t-il toujours
une fracture européenne?

Sept ans après le référendum interne qui avait vu les militants voter à 59% pour le «oui» à la constitution européenne quelques mois avant que le pays ne vote «non» à 55%, cette fracture est difficile à repérer. Aubry, qui compte plusieurs lieutenants nonistes (Benoît Hamon, Laurent Fabius, Henri Emmanuelli), fait mieux dans les départements «oui» de 2005 que «non», et c’est l’inverse pour Hollande, le premier secrétaire qui avait mené la bataille du «oui». Les deux cumulent en fait dans leurs zones de force des territoires du «oui» (grand Ouest pour Hollande, région parisienne pour Aubry) et du non (centre et sud-ouest pour Hollande, Nord-Pas de Calais pour Aubry).

Montebourg, qui rappelait durant la campagne son engagement pour le «non», voit lui son score moyen baisser si on ne prend en compte que les départements «ouistes», mais est loin de réaliser ses meilleurs scores dans les bastions du non.

Peut-on faire des parallèles
avec la primaire de 2006?

Des trois candidats de la dernière primaire, seule Royal l'était à nouveau. Fabius s’est rangé derrière Aubry, de même que DSK, dont le courant s’est en revanche éparpillé entre la maire de Lille et François Hollande. Montebourg et Valls, qui soutenaient Royal, sont cette fois-ci partis en solo. Résultat: si, sans surprise, Royal réalise ses maigres meilleurs scores dans ses bastions de 2006 (Poitou-Charentes, Outre-mer), ce sont François Hollande et Arnaud Montebourg qui font les meilleurs scores dans les départements où elle était au plus haut: partout où Montebourg dépasse 20%, Royal était au-dessus de sa moyenne nationale en 2006.

Aubry, elle, ne rattrape pas de voix sur Hollande dans les départements fabiusiens de 2006, mais dans les départements strauss-kahniens: dans ceux où l'ancien patron du FMI était à plus de 25% des voix (Ile-de-France et Alsace notamment), l’écart moyen avec Hollande se réduit à quatre points… Et, accessoirement, Valls, longtemps prêt à soutenir DSK à la présidentielle, y passe devant Royal.

A-t-on affaire à une «primaire de bobos»?

Au premier tour de la présidentielle 2007, 336.000 Parisiens avaient glissé un bulletin Royal dans l’urne; cette fois-ci, ils ont été 164.000, presque la moitié de ce chiffre, à se déplacer. De quoi donner raison à Christian Jacob et à sa célèbre sortie sur les «primaires de bobos» («Il vaut mieux être né dans le 8e, dans le 7e ou dans le 6e arrondissement de Paris pour participer aux primaires que dans le midi viticole, dans le Limousin ou dans la Haute-Vienne»)? Pas vraiment, puisque des départements cités par le chef de file des députés UMP, comme la Corrèze, la Haute-Vienne ou l’Aude, ont énormément voté.

«La participation a été plus forte en ville qu’en zone rurale, sauf mobilisation locale pour un candidat», précise Michel Bussi. Mobilisation qui a par exemple joué à plein en Saône-et-Loire, département dont la plus grande ville, Chalon-sur-Saône, plafonne à 50.000 habitants, mais qui comptait un candidat du cru et 200 bureaux de vote: plus de 7% des électeurs s’y sont déplacés, mieux que la moyenne nationale. Et la Corrèze a carrément le deuxième taux de participation national derrière Paris: plus de 11%!

La primaire a-t-elle dilué
les grosses fédérations?

Au moment du dernier congrès du PS à Reims, les dix plus grosses fédérations, les «faiseuses de roi» du PS (Nord-Pas-de-Calais, Bouches du Rhône, Hérault, Ile-de-France, Haute-Garonne…), représentaient 34% des votants; elles ont cette fois-ci représenté 27% des électeurs. Avec l’ouverture du scrutin, seules celles de la région parisienne, qui ont fortement mobilisé, ont renforcé leur poids dans la désignation du candidat, alors que les autres grosses fédérations se sont plus ou moins diluées au profit d'autres régions qui ont gagné en importance (Bretagne, Pays de la Loire, Normandie, Rhône-Alpes...).

«Martine des villes»
contre «François des champs»?

Si l’on ne tient compte que des 25 départements les mieux «maillés» en bureaux de vote, Aubry réduit nettement son retard sur Hollande (33,1% des voix contre 36,1%). A l’inverse, dans les 25 les moins bien «maillés», Hollande creuse un écart de plus de vingt points avec son adversaire (46,4% contre 25,8%).

Un résultat qui fait écho, en ce qui concerne l'élu corrézien, à celui d’une étude de l’Ifop sur la primaire de 2006, qui notait les «scores plus modérés» obtenus à l’époque par Royal «à Paris et dans la petite couronne et également, mais dans une moindre mesure, […] dans quelques départements abritant une grande agglomération». «On savait que l’électorat de François Hollande était plus âgé et celui de Martine Aubry plus féminin, il n’est donc pas surprenant que François Hollande domine dans les zones rurales et semi-rurales», estime aujourd’hui Bernard Sananès.

Jérôme Fourquet estime cependant qu’il ne faut pas tomber dans une «caricature» qui opposerait frontalement «Martine des villes» et «François des champs» —l'expression est de François Kalfon, le «M. Sondages» (aubryste) du PS. Hollande arrive en effet en tête dans six des dix plus grandes villes dirigées par la gauche, dont quatre dont le maire soutenait Aubry: Reims, Montpellier, Toulouse et Rennes.

Et dans ces deux dernières villes, les deux candidats sont au coude-à-coude mais avec une géographie très différente. A Toulouse, où Hollande devance Aubry de cinquante voix, lui est en tête dans les quartiers populaires, elle dans le centre ville. A Rennes, où l’écart n’est que de deux voix en faveur de Hollande, le contraste est aussi net, comme le montre notre carte: à Aubry tous les bureaux du centre-ville et des quartiers résidentiels récents à l'ouest et à l'est; à Hollande ceux des quartiers périphériques plus anciens au nord et au sud, comme le Blosne, seul canton de la ville où le FN s’était hissé au second tour des dernières cantonales.

Jean-Marie Pottier


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Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (943 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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