Culture

«Beur sur la Ville»: (très) bon travail d'arabe

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 16.01.2017 à 15 h 22

Majoritairement, c’est comme ça: ce sont des arabes qui filment le mieux les arabes de France. «Beur sur la Ville», de Djamel Bensallah en est la nouvelle preuve.

Une scène de «Beur sur la Ville» / Carole Bethuel, Stéphan Gladieu © MMC

Une scène de «Beur sur la Ville» / Carole Bethuel, Stéphan Gladieu © MMC

Ce n’est pas la soirée des Césars, mais une réunion à la préfecture d’un département de banlieue –le 9-9– où est intronisée une nouvelle promotion de flics. Tous blancs-gaulois. Donc quand même un peu comme dans les films français.

Djamel Bensallah continue son salutaire travail de modification de ce que les écrans français réfractent de la société actuelle, y compris des publics qui s’assoient devant eux. La discrimination positive, le réalisateur de Le Ciel, les oiseaux et… ta mère! y est passé depuis plus de dix ans. Ce qui ne l’empêche pas d’en voir aussi les travers et les ridicules. Avec Beur sur la Ville, son sixième film en douze ans (si on compte le mémorable Neuilly ta mère, qu’il n’a pas réalisé mais écrit et produit), il poursuit sans faiblir la mise à jour du cinéma français.

Du cinéma français, pas du cinéma beur, ni du cinéma des banlieues.

Les cités et ceux qui les habitent, immigrés ou enfants d’immigrés, ont d’abord un peu conquis droit de visibilité plutôt grâce au cinéma d’auteur, avec le pionnier Mehdi Charef  (Le Thé au harem d’Archimède, 1984), puis Karim Dridi, Malik Chibane, Rachid Bouchareb, et l’éclosion de très grands cinéastes nommés Rabah Ameur Zaïmèche et Abdellatif Kechiche.

C’est important qu’ils portent des noms arabes? Question difficile, sans réponse définitive. Majoritairement, c’est comme ça: ce sont des arabes qui filment le mieux les arabes de France. Il y a des contre-exemples, comme Jean-Claude Brisseau (Un jeu brutal, De bruit et de fureur) ou Jean-François Richet (Etat des lieux, Ma 6-T va cracker). Mais pas beaucoup. Sinon, de Kassovitz (La Haine) à Doillon (Petits Frères), on a plutôt eu le sentiment de touristes, même bien intentionnés. Il ne fallait pas le dire? Tant pis.

Et puis il y aura eu, petit à petit, l’émergence de vedettes qui peu à peu échapperont au statut infamant de rebeu de service, la touche exotique comme il en faut aussi sur toute publicité. Avènement de grands acteurs nommés Jamel Debbouze, Roschdy Zem, Sami Bouajila, et puis Hafsia Herzi, Tahar Rahim, Leïla Bekhti, Booder… Il y aura eu en 2006 le moment Indigènes, qui est un véritable tournant.

L’administration aussi a suivi, il existe aujourd’hui au Centre national du cinéma une commission «Images de la diversité» qui subventionne les films qui…, que… Enfin... vous comprenez, quoi.

C’est à peu près là, dans ce «qui…, que…», que se joue ce que fabrique Djamel Bensallah, et singulièrement Beur sur la Ville. Là, où on se trouve entre trop bien connaître la formule homologuée et ne plus trop savoir comment dire. Là, en banlieue et ailleurs, dans le cinéma français et dans la police française, où du racisme il y en a un maximum, mais pas toujours dans les formes canoniques, et où le politiquement correct, les calculs politiciens, les pulsions d’exclusion et de peur des autres. Et où il y a, aussi, l’obligation de faire avec, avec le réel, avec la bêtise, avec les moyens du bord et pas forcément en se croyant plus malin…

C’est ce qui est fort, et fin, dans Beur sur la Ville, qu’on aurait grand tort de croire comédie simpliste parce qu’elle part des clichés. Les clichés, c’est LE sujet. Les clichés, il faut les prendre au sérieux, pour les combattre de toute la puissance comique disponible. C’est ce que font le réalisateur et ses acteurs «issus des minorités visibles» (au secours!), Booder, Issa Doumbia, Steve Tran et allii. Du coup, Jugnot aussi devient «issu d’une minorité visible», dans son genre, celui du franchouillard pas méchant. Du coup, c’est la complexité, perverse mais pas que, de la formule qui contamine tout le bazar.

Avec ses rebondissements dans tous les sens autour de la haute et forte silhouette de Sandrine Kiberlain filmée comme une sorte de repère stable, de pôle où se fondent force et féminité, cliché de femme-flic modèle TF1 et actrice vive et capable de surprendre, le film arrive à heureusement affoler tout ce qui relèverait d’une assignation, d’une fonctionnalisation de la présence d’arabes, de noirs, d’asiatiques, de gitans dans tous ces cadres qui tendent à figer les humains: une fiction, une cité, une société.

En quoi Bensallah fait bien mieux que «du chiffre» (augmenter la présence des minorités visibles dans le cinéma français grand public, embrayer des acteurs arabes, noirs et asiatiques au courant dominant Balasko, Jugnot, Lemercier, Giraud…). Avec verve et liberté d’esprit –on rigole bien en regardant le film–, il ne cesse de déplacer les ressorts, les plus affreux, bien connus et pas du tout disparus, comme les embarrassants de respectabilité ou d’efficacité à court terme, pas moins problématiques.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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