Monde

Egypte, Syrie: l'avenir incertain des chrétiens arabes

Henri Tincq, mis à jour le 13.10.2011 à 9 h 07

Un massacre de coptes a eu lieu au Caire. En Egypte, en Syrie, dans le monde arabe, les minorités chrétiennes sont écartelées entre dictature militaire et montée de l’islamisation.

Une femme copte en deuil au Caire, le 11 octobre 2011. REUTERS/Mohamed Abd El-Ghany

Une femme copte en deuil au Caire, le 11 octobre 2011. REUTERS/Mohamed Abd El-Ghany

En Egypte, les chrétiens coptes enterrent leurs morts. Avec un vif sentiment d’amertume et de frustration. Ils avaient participé à la révolution qui a abouti, le 11 février, à la chute du régime Moubarak. La croix et le croissant avaient cheminé ensemble, prêtres et cheikhs avaient prêché main dans la main pour le changement.

Neuf mois après, ils se sentent volés de leur victoire, victimes d’un régime de transition politique où, par incompétence des autorités militaires en place, renaissent les tensions intercommunautaires. Dimanche 9 octobre au Caire, dix-sept coptes ont été tués par balles ou écrasés par des véhicules de l’armée, et enterrés le lendemain, dans la fièvre, à la cathédrale copte de la capitale égyptienne.

Ils manifestaient pacifiquement contre l’incendie d’une église près d’Assouan et pour le respect de leurs droits, menacés par la poussée des salafistes, ces extrémistes musulmans apparus sur la scène politique à la faveur de la révolution. Mais la répression brutale de l’armée, qui ne veut plus tolèrer la moindre manifestation avant les élections de la fin novembre, a abouti à des affrontements qui, au total, ont fait 25 morts et 329 blessés.

Ce sont les baltagui, ces hommes de main infiltrés dans toutes les manifestations, qui auraient provoqué les forces de l’ordre. La minorité chrétienne d’Egypte –de 8 à 10 millions– ne s’estime plus protégée par un pouvoir militaire incapable de tenir le pays et de contrôler l’avancée des forces islamistes dans un contexte post-révolutionnaire.

La promesse de la protection des dictateurs

Jamais l’Egypte d’après-Moubarak n’avait connu une telle tragédie, même si l’escalade des violences antichrétiennes n’a pas cessé depuis un an. Le 1er janvier 2011 à Alexandrie, un attentat avait fait 23 morts à la sortie d’une église copte qui venait de célébrer la messe du Nouvel an. Des églises ont été attaquées à Sol, dans le quartier de Mokattam au Caire, puis à Imbaba où des musulmans radicaux voulaient «délivrer» une jeune chrétienne prétendument convertie à l’islam. Quatorze personnes ont été tuées. A Qena, en Haute-Egypte, le seul gouverneur copte du pays a été la victime d’incessantes pressions et manifestations musulmanes et mis à l’écart par les autorités du Caire qui ont fini par céder. Début octobre, l’église Saint-George, à Merinab près d’Assouan, qui venait d’être rénovée avec toutes les autorisations requises, a été prise d’assaut: c’est une manifestation de solidarité pour ce village qui a dégénéré en carnage le dimanche 9 octobre au Caire. «Encouragés par le laxisme des autorités, déplore l’association Egyptiens contre la discrimination religieuse, les salafistes redoublent de violence dans leurs discours de haine contre les chrétiens. Ils les traitent de dhimmis, vont jusqu’à exiger, au nom du Coran, qu’ils paient l’impôt autrefois exigé des non-musulmans

L’avenir des minorités chrétiennes, dans un monde arabe soulevé par les promesses de la révolution et de la démocratie, est de nouveau une question cruciale. Selon l’Union égyptienne des droits de l’homme, 100.000 coptes auraient quitté le pays depuis le mois de mars, émigrant aux Etats-Unis et au Canada, en Europe (20.000), en Australie. Ils ne mettent pas en cause les musulmans modérés, ni même les Frères musulmans désormais tolérés, mais des groupes islamistes qui «insultent» les chrétiens sur leurs chaînes satellitaires, s’attaquent aux églises, contestent la revendication copte à l’unification de la loi sur la construction des lieux de culte.

Cette menace, qui pèse sur la minorité chrétienne la plus nombreuse et la plus influente du Moyen-Orient, s’ajoute à la longue liste des épreuves déjà subies par les Eglises locales –dont l‘origine remonte aux premiers siècles et est donc bien antérieure à l’islam– dans tout le monde arabe.

En Irak, depuis l’invasion anglo-américaine de 2003, le pays s’est vidé de ses chrétiens, pris pour cibles par des groupes islamistes et totalement marginalisés par les nouvelles autorités. Au moins 400.000 d’entre eux ont trouvé refuge en Occident ou campent dans des banlieues d’Alep ou de Damas en Syrie.

En Syrie précisément, et dans le reste du monde arabe, leur avenir est très incertain, coincés sont-ils entre des régimes de «protection», prétendument assurés pendant des décennies par les dictatures en place, et les menaces de l’islamisation qui succèdent aux promesses du «Printemps arabe».

Les chrétiens sont méfiants devant les processus révolutionnaires amorcés et ils ne sont pas les plus actifs dans le soulèvement syrien. Ils craignent l’explosion de l’équilibre confessionnel, tant bien que mal mis en place, entre sunnites, chrétiens et alaouites. Si les Frères musulmans instaurent la charia en Egypte, en Syrie, que deviendrons-nous? se demandent-ils.

Se mobiliser davantage

Récemment en visite à Paris, où il a été reçu par le président Sarkozy, Mgr Bechara Raï, nouveau patriarche des maronites du Liban, a fait scandale en tenant des propos de soutien au président syrien Assad:

«Assad a engagé des réformes. Il faut lui donner plus de chances et favoriser le dialogue interne. Il ne s’agit pas pour nous de soutenir le régime. Ce que nous craignons, c’est la transition.»

Les chrétiens du monde arabe ont peur. Depuis des années, en Irak, en Syrie, en Egypte, ils ont cherché leur salut dans une «loyauté» aux régimes en place, convaincus que ceux-ci étaient les meilleurs remparts contre l’islamisme. Mais comment ignorer le prix dont cette loyauté et cette fidélité ont été payées par ces minorités arabes chrétiennes? Comment oublier les atteintes à leurs droits les plus élémentaires, les chicaneries administratives opposées à la construction des églises, leur sous-représentation dans l’appareil politique, dans la fonction publique, à l’université, dans l’armée?

Le statut du chrétien dans le monde arabe ne diffère guère de celui du dhimmi que lui réservait l’empire ottoman, où un traité de «reddition» déterminait les droits et les devoirs des non-musulmans. Le Liban seul, où la Constitution leur garantit une représentation dans les instances politiques, fait exception.

Chrétien opposant de longue date au régire syrien, emprisonné à plusieurs reprises par le père comme par le fils Assad, Michel Kilo a publié un article très remarqué, le 12 août dernier, dans le quotidien libanais As-Safir, dans lequel il a appelé les Eglises de Syrie à se mobiliser davantage dans le soulèvement anti-Assad: les chrétiens, qui ont le sentiment de n’avoir d’autre choix, pour se soustraire à l’islamisation du monde arabe, que de gagner la protection de dictateurs, n’ont-ils pas eux aussi leur mot à dire dans la démocratisation du monde arabe?

Henri Tincq       

Henri Tincq
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Journaliste
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