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Jobs, Steinman, géographie des cancers du pancréas

Jean-Yves Nau, mis à jour le 14.10.2011 à 9 h 32

L'emblématique figure d'Apple et le prix Nobel de médecine 2011 sont tous les deux décédés, la semaine dernière, d'un des deux types de cancer du pancréas.

Le pancréas. DR

Le pancréas. DR

Tout en chair» selon son étymologie grecque, le pancréas remplit plusieurs fonctions essentielles au sein de l’organisme. A la différence du foie (dont il est anatomiquement très proche) le pancréas est un organe abdominal profond, pratiquement impalpable, et à bien des égards largement méconnu dans la géographie anatomique commune.

Rappelons donc qu’il est situé dans un carrefour très habité, à la fois  en arrière de l’estomac, en avant et au dessus du rein. Pesant une petite centaine de grammes, constitué d’une tête, d’un corps et d’une queue, d’une longueur d’une quinzaine de centimètres, il est annexé au tube digestif. Le pancréas est  aussi et surtout une glande mixte assurant deux types de sécrétions, ce qui explique l’existence des deux types, radicalement différents, de cancers pancréatiques.

On distingue ainsi, au sein de ce même organe, le pancréas exocrine et le pancréas endocrine. Le premier assure la production d’enzymes pancréatiques et leur excrétion dans le duodénum où elles vont jouer un rôle majeur dans la digestion des aliments, notamment carnés. Le second sécrète différentes hormones au premier rang desquelles l'insuline et le glucagon qui remplissent  différentes fonctions vitales dans la régulation de la concentration en sucre dans le sang circulant.

Les spécialistes de médecine interne, d’endocrinologie et de gastro-entérologie sont généralement passionnés par la richesse et la complexité de cet organe. Ils distinguent, le concernant, trois grands chapitres de pathologie. 

Les pancréatites

Ces inflammations du tissu pancréatique sont généralement classées dans les catégories aiguës et chroniques. Les premières associent des douleurs très vives siégeant dans l’épigastre (et pouvant irradier dans différents territoires anatomiques) à des anomalies biologiques caractéristiques. Le diagnostic des secondes (qui peuvent être d’origine alcoolique dans un nombre élevé de cas) est nettement plus difficile à porter. 

Les tumeurs du pancréas exocrine

Elles représentent la très grande majorité des cancers pancréatiques. C’est de l’une d’elles dont était atteint Ralph Steinman et dont il est mort trois jours avant sa nomination au Nobel de médecine 2011. On en recense près de 3.000 nouveaux cas chaque année en France (44.000 cas aux Etats-Unis) et leur pronostic est qualifié d’«effroyable» (un terme rarement utilisé en médecine) dans la quatrième édition du prestigieux Traité de Médecine Godeau-Herson-Piette édité par Flammarion.

Ce cancer apparaît généralement entre 60 et 80 ans, touche plus fréquemment les hommes et sa fréquence est plus élevée chez les noirs. Le diagnostic est souvent porté alors que la tumeur est très développée (voire quand elle a atteint un stade métastatique), ce qui réduit d’autant l’espérance de vie et les possibilités de guérison (moins de 4% des malades sont vivants cinq ans après le diagnostic). 

Les stratégies thérapeutiques (variables selon les pays et les équipes médicales) sont définies en fonction de l’état des malades, du degré d’évolution de la tumeur et de sa localisation dans l’organe pancréatique.

Différentes options sont possibles, incluant chirurgie (parfois uniquement palliative), radiothérapie et chimiothérapie. Les autorités sanitaires françaises mais surtout américaines  fournissent une série de conseils destinés aux personnes concernées en incluant les données disponibles issues des différents essais cliniques actuellement en cours.

Les recherches  actuelles visent  à améliorer les capacités de diagnostics précoces  par des marqueurs génétiques et à élaborer de nouveaux médicaments antitumoraux «personnalisés».  

The Scientific American rappelle que Ralph Steinman a vécu quatre années après que le diagnostic a été porté. Spécialiste d’immunologie, il avait tenté sur lui-même plusieurs nouveaux protocoles expérimentaux qui n’en n’étaient encore qu’aux tout premiers stades (phase I) de leur développement ; au total huit tentatives différentes semble-t-il. Les médicaments aux quels il a eu recours visaient à stimuler son système immunitaire pour augmenter ses capacités à lutter contre des cellules cancéreuses devenues étrangères à son propre organisme. Ont-ils eu un effet positif ? Nul ne semble pouvoir répondre. 

 Les tumeurs du pancréas endocrine

Comme leur dénomination l’indique elles apparaissent dans la partie endocrine de la glande pancréatique. Elles sont, et de très loin, beaucoup plus rares que les précédentes et sont souvent d’un meilleur pronostic. C’est une tumeur de ce type dont souffrait depuis huit ans Steve Jobs, 56 ans. La mort du co-fondateur d’Apple a été annoncée le 5 octobre. Aucune autopsie n'a été réalisée mais il ne fait aucun doute qu’il est mort des complications de cette lésion cancéreuse.

Cette dernière avait été diagnostiquée durant l’automne 2003 et son existence publiquement révélée en 2004 par celui qui en était porteur. Après une première intervention chirurgicale, une greffe de foie avait été pratiquée en 2009. Cette pratique est généralement considérée comme étant à risque compte tenu de la nécessité d’un traitement ultérieur prolongé par des médicaments immunosuppresseurs. Rien, selon les spécialistes américains, ne permet de conclure que cette transplantation hépatique a permis ou non d’augmenter l’espérance de vie du célèbre patient.

La durée de survie de Jobs, double de celle de Steinman, ne surprend nullement les spécialistes. Ces formes tumorales, d’évolution moins rapide, sont en effet connues pour généralement mieux répondre aux traitements que celles qui affectent le pancréas exocrine. 

Mais sans doute faut-il aussi compter, dans les deux cas, à la volonté acharnée manifestée par ces deux hommes pour combattre coûte que coûte contre leur maladie. Les critères psychologiques sont certes rarement pris en compte (pour des raisons plus méthodologiques qu’idéologiques) dans les analyses des différences observées dans les courbes de survie des malades atteints de cancer (ou d’autres affections mettent en jeu le pronostic vital).

De nombreux éléments convergent toutefois pour laisser raisonnablement penser que cette volonté, cet instinct de survie, peuvent  (en complément des thérapies classiques) jouer un rôle déterminant. Reste à définir ici la part qui revient au malade lui-même, à son entourage et aux soignants qui accompagnent au quotidien dans ces combats contre la souffrance et la mort.

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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