Monde

Les gagnants et les perdants de la libération du soldat Shalit

Jacques Benillouche, mis à jour le 21.10.2011 à 14 h 32

Succès des diplomaties américaine et allemande, échec des Français, mise à l'écart d'Abbas au profit du Hamas... Et si on assistait aux prémices d'un printemps palestinien?

Une Palestinienne passe devant un graffiti représentant Gilad Shalit dans les rues de Gaza, le 12 octobre 2011. REUTERS/Ismail Zaydah

Une Palestinienne passe devant un graffiti représentant Gilad Shalit dans les rues de Gaza, le 12 octobre 2011. REUTERS/Ismail Zaydah

Benjamin Netanyahou n’a pas caché que le prix payé pour la libération du soldat Shalit était élevé car plusieurs dizaines de terroristes seront libérés alors qu’ils avaient été condamnés lourdement pour leur participation à des attentats sanglants contre des civils sur le sol israélien. Le Premier ministre israélien a estimé qu’il a dû prendre «une décision difficile, mais que le leadership est testé dans ces moments-là, sur sa capacité à prendre des décisions difficiles». Il a expliqué que, depuis son arrivée au pouvoir, il était hanté par la libération de Gilad Shalit, quitte à transgresser le dogme du refus de négocier avec des preneurs d’otages.

Netanyhaou a estimé que les turbulences liées aux révolutions arabes et les difficultés que rencontrait le Hamas avec la perte du soutien syrien lui offraient une opportunité. Il sait qu’après avoir supporté la présence des parents de Gilad Shalit dans une tente installée près de son bureau, il aura à présent à faire face aux parents des victimes, furieux de voir que les assassins de leurs proches sont en cours de libération. La famille Shalit vient d’ailleurs d’annoncer qu’elle quittait la tente de protestation à Jérusalem pour rejoindre son domicile en Galilée.

Fort du soutien de l’armée qui tenait à respecter son dogme de porter secours à tout soldat en difficulté sur le champ de bataille, quels que soient les risques, Benjamin Netanyahou a bataillé avec les responsables de la sécurité intérieure qui craignaient les actions futures des experts terroristes libérés. Les dirigeants politiques et sécuritaires ont fini par accepter la libération de 1.027 Palestiniens en échange d’un seul soldat dans le cadre d’une première dans l’histoire d’Israël.

Pari risqué, car l’expérience passée démontre que les terroristes reprennent parfois du service. Samir Kuntar avait été libéré en 2008 par le gouvernement israélien en échange des dépouilles de deux soldats israéliens, Eldad Regev et Ehud Goldwasser. Il avait vite retrouvé l’action violente.

La diplomatie efficace des Américains

Les négociations ont été menées par deux équipes différentes pour garantir une fin rapide. Les Américains ont pris une part importante dans un dialogue secret. Le nouveau secrétaire à la Défense, Leon Panetta, a cautionné les négociations entre Israël, l’Égypte et le Hamas au Caire à l’occasion de son voyage les 3 et 4 octobre. Il a exploité la situation précaire à Damas du chef politique du Hamas, Khaled Mechaal, désormais au Qatar, en le persuadant d’être partie prenante dans la discussion.

La diplomatie secrète des Américains a été efficace. L’approche des élections législatives en Égypte et l’influence croissante des Frères musulmans ont poussé l’administration Obama à ouvrir le dialogue avec les leaders islamistes pour les couper de l’influence iranienne. En effet, des diplomates américains ont précédé Leon Panetta, le 2 octobre au Caire, pour prendre langue avec des représentants des Frères musulmans. Ainsi la délégation américaine conduite par Prem G. Kumar, de la Maison Blanche, directeur des affaires israéliennes et palestiniennes au Conseil national de Sécurité, anticipait le dialogue avec les Frères musulmans.

Les représentants du gouvernement américain n’en étaient pas à leur premier contact avec les membres de la branche politique égyptienne des Frères musulmans. Ils avaient assisté, avec le premier secrétaire de l'ambassade américaine au Caire, à une réunion au siège du parti  Liberté et Justice. L’administration du président Barack Obama ne croit pas que les Frères musulmans soient une menace pour la région et elle fait confiance à leur désaveu du terrorisme. Elle a pris la décision de traiter le mouvement islamiste comme un parti politique et non comme une organisation qui prône la destruction d'Israël et l'établissement d'un gouvernement conforme à la charia égyptienne.

Dans une interview à la chaîne égyptienne Al-Hayat TV [3], Hillary Clinton avait expliqué comment elle entendait traiter avec les islamistes en Égypte:

«Nous serons prêts à ouvrir le dialogue et à travailler avec un gouvernement qui a des représentants qui se sont engagés à la non-violence, qui sont attachés aux droits de l'homme et qui se sont engagés à la démocratie émergée à la place Tahrir.» 

Le nouveau secrétaire à la Défense a donc reçu pour mission d’engager des négociations avec les Frères musulmans. A son arrivée au Caire le 4 octobre, Leon Panetta avait trouvé un accord pratiquement scellé ébauché par la deuxième équipe de négociateurs.

L'intervention allemande

L’accord a été arraché grâce à la ténacité du négociateur allemand et au soutien inconditionnel d’Angela Merkel qui a mis tout son poids dans la balance. Sous l’œil bienveillant des Allemands, le représentant du Premier ministre israélien, David Meidan, a négocié directement les noms des prisonniers libérables avec le commandant de l'aile militaire du Hamas, Ahmed Jabri qui se trouve au Caire depuis le mois d’avril pour des entretiens avec le chef des services de renseignements égyptiens.

La signature de cet accord conforte les Israéliens dans leur volonté de négociation directe qui vient de prouver son efficacité. Le Hamas et Israël se sont trouvés à la même table pour marchander, point par point, les termes de leur accord. En menant une série de discussions directes et indirectes, ils ont démontré que les intermédiaires n’avaient pas vocation à favoriser rapidement une solution.

L'échec de la voie française

Par ailleurs la libération de Shalit consacre l’échec de la diplomatie française au Proche-Orient. Nicolas Sarkozy a été disqualifié pour intervenir comme arbitre en raison de ses nombreuses prises de position pro-palestiniennes et de son attitude ambiguë. Le communiqué laconique du président de la République ne masque pas sa déception:  

«Depuis le 25 juin 2006, la France n’a cessé d’agir, en coopération avec les autorités israéliennes et celles d’autres pays, pour que Gilad Shalit, ressortissant franco-israélien, soit libéré.»

Le Quai d’Orsay, suspect de sympathies pro-arabes depuis l’arrivée d’Alain Juppé à sa tête, n’a pas été mis dans la confidence, ni inséré dans le processus de libération. L’échec français a été ainsi consommé car le soldat franco-israélien a été libéré grâce à l’efficacité, à la neutralité et au silence politique d’Angela Merkel qui a démontré que la diplomatie discrète allemande savait s’élever au-dessus des intérêts personnels des États.  

Le Hamas supplante Abbas

Cet accord consacre aussi l’échec politique de Mahmoud Abbas qui se voit voler la vedette par son concurrent direct, le Hamas. Ismael Haniyeh, le leader de Gaza, sort renforcé de son bras de fer avec le président puisqu’il va bénéficier de l’impact de la libération du millier de prisonniers dont la plupart vont le rejoindre. Il devient ainsi le champion de la cause palestinienne. Mahmoud Abbas paie son entêtement à vouloir défier Barack Obama et semble avoir été volontairement écarté de ces négociations car il n’avait pas tenu compte des menaces américaines qui lui conseillaient de surseoir à son projet de reconnaissance par l’ONU d’un État palestinien.

Le contact direct entre Israël et le Hamas pourrait présager d’une nouvelle ouverture politique tendant à insérer les islamistes dans le processus de paix moribond. Israël n’a par ailleurs plus de raison de maintenir le blocus de la bande de Gaza, imposé en raison de l’enlèvement de Guilad Shalit. Un printemps palestinien est peut-être en marche.

Jacques Benillouche

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Journaliste
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