Sports

Exploits et gueules de bois du XV de France

François Mazet et Sylvain Mouillard, mis à jour le 15.10.2011 à 17 h 43

Habituée aux exploits sans lendemains, l’équipe de France a eu, une nouvelle fois, du mal à gérer son succès (contre l’Angleterre il y a une semaine) en demi-finale face au Pays de Galles. De très peu, et avec de la chance, elle a réussi à éviter la décompression qui a coûté si cher à ses devancières.

Les joueurs de l'équipe de France après leur victoire face à l'Angleterre le 8 octobre 2011, REUTERS/Stefan Wermuth

Les joueurs de l'équipe de France après leur victoire face à l'Angleterre le 8 octobre 2011, REUTERS/Stefan Wermuth

L’équipe de France de rugby s’est qualifiée pour la finale de la Coupe du monde de rugby en battant le pays de Galles 9 à 8, samedi à Auckland. Petit score pour un petit match des Bleus, pourtant en supériorité numérique pendant près d’une heure. Nous republions un article du 12 octobre 2011.

***

L’orgueil. La qualité première, et primaire, de tous les gallinacés manieurs d’ovale. Celle qui permet au XV de France de relever la tête quand on ne l’attend plus. L’arbre qui cache la forêt d’un plan de jeu inexistant derrière une performance retentissante. Mais que faire après l’exploit, quand la fierté n’est plus un ressort suffisant pour entraîner le groupe? Comment gérer les lendemains qui chantent pour empêcher la désillusion du week-end suivant?

C’est là toute la question pour le XV de France et pour le staff, confronté au risque de rechute face au Pays de Galles, après la victoire rageuse face à l’Angleterre (19-12). «On ne peut pas refaire une semaine basée sur le thème du conflit. Je ne vais pas inventer du conflit là où il n y en a pas. C’est une question de confiance et d’être très exigeant au jour le jour.»

Pour Marc Lièvremont, il faut savoir gérer le contrecoup d’un succès probant dans le «crunch», pour se tourner vers une équipe du Pays de Galles qu’on trouvera toujours a priori plus faible. «Se dire qu’on les a battus lors de nos trois derniers matchs, quelque part, c’est déjà perdre», grogne le sélectionneur.

Sa tâche est claire: garder les joueurs dans l’axe, empêcher tout cocorico hâtif et une démobilisation, même inconsciente. Son message est limpide, il le serine depuis le lendemain du quart de finale:

«Le risque c’est de se satisfaire des félicitations, d’écouter les agents qui vont promettre monts et merveilles, de se croire des super joueurs de rugby alors qu’on est les mêmes qu’après le match contre Tonga. C’est juste qu’on a joué avec une grosse paire (sic) en plus.»

En plus de sa franchise, Marc Lièvremont a un atout dans sa manche: il était là en 1999, parmi les héros de Twickenham. Et son adjoint Emile Ntamack aussi. Des furieux capables un dimanche de châtier les All Blacks (43-31), des enfants de choeur la semaine d’après face aux Wallabies (12-35), pour des regrets éternels. Tous les acteurs de l’époque ont reconnu après coup qu’ils avaient été incapables de sortir de l’euphorie du moment pour se focaliser sur une équipe australienne programmée pour gagner: «On avait passé la semaine à lire les messages de congratulations -c’était des fax, il n y avait pas d’e-mails à l’époque- et on avait basculé très tard, trop tard, dans la préparation de la finale», se remémore Marc Lièvremont. L’ancien ailier Philippe Bernat-Salles abonde:

«Il est clair que c'est très difficile de revenir dans la compétition après un tel exploit. On a eu beau se dire que c'était fini et qu'il y avait la finale contre l'Australie, je pense qu'il y a eu inconsciemment un relâchement (...). On s'est peut-être pris pour d'autres mais nous n'avons pas non plus été aidés par tout le tapage autour de nous.»

Comme son entraîneur de l’époque Jean-Claude Skrela, dont il est proche, Lièvremont a décidé, (et c’est une première en quatre ans et quarante-trois rencontres à la tête des Bleus), d’aligner le même XV de départ d’une semaine sur l’autre. La maxime «On ne change pas une équipe qui gagne», a déjà trahi les Bleus quatre fois. En 1999, mais aussi en 2007. Même scénario: triomphe improbable contre les Blacks, défaite rageante le week-end suivant face à l’Angleterre avec la même équipe. Et 2003, ce succès d’une immense maîtrise contre l’Irlande (43-21) puis des Bleus noyés sous la pluie de Sydney et la botte de Jonny Wilkinson (7-24). Sans oublier 1987: la victoire au bout du suspens contre l’Australie à Sydney, et une finale où les Bleus se livrent en pâture à la Nouvelle-Zélande. L’ex pilier Jean-Pierre Garuet se souvient:

«Je pense qu'il y a eu un certain relâchement. On avait battu les Blacks 16-3 à Nantes en 1986, ils s'en sont rappelés et ont trouvé la motivation. Cela a eu l'effet inverse de notre côté car on ne les bat pas souvent.»

Serge Blanco, auteur de l’essai victorieux en demie, se souvient «avoir bien fait la fête» après l’Australie. Pas idéal pour préparer une finale...

En clair, aucune génération n’a su renouveler l’engagement nécessaire après une qualification au forceps. «Nous sommes des latins, beaucoup moins pragmatiques que les anglo-saxons», concède Marc Lièvremont, pas ravi du constat. L’histoire va-t-elle se répéter? «Au-delà de l’affectif, si j’avais eu le sentiment qu’il fallait changer quelque chose ou que certains étaient cramés, je l’aurais fait», se justifie le sélectionneur, qui dit avoir appris des erreurs de Skrela et Laporte, qui avaient reconduit des joueurs physiquement amoindris. Ce que confirmait d’ailleurs Imanol Harinordoquy l’hiver dernier:

«Après le quart remporté contre la Nouvelle-Zélande, les mecs qui avaient joué étaient défoncés, vraiment morts. Ce match avait laissé des traces. Pourtant, les mêmes ont été alignés en demie et on a perdu. On l'avait senti arriver dans la semaine. Je crois qu'il aurait fallu un roulement, l'apport de fraîcheur. Tout le monde l'aurait accepté.»

Ils sont une douzaine à avoir subi l’affront de 2007, et quatre ont connu les deux dernières éliminations (Traille, Harinordoquy, Rougerie, Poux). Il y a quatre ans, «c’était la finale avant l’heure, se souvient Aurélien Rougerie. On était euphoriques. On était dans la légèreté à l’entraînement alors que ce n’est pas du tout le cas aujourd’hui. J’espère que c'est de bon augure pour samedi.»

Les joueurs ont enclenché plusieurs leviers pour éviter la décompression. Le premier, c’est de relativiser: «Ce n’est pas un exploit», tranchait Julien Pierre à la sortie des vestiaires. Pour dire que l’Angleterre, on la joue tous les ans et on la bat régulièrement, plus régulièrement en tout cas que la Nouvelle-Zélande ou l’Australie. Ensuite, ils ont abordé dès le coup de sifflet final le match suivant, ce piège gallois, autour de Lièvremont et Dusautoir. Les Bleus les ont vus jouer contre l’Afrique du Sud (courte défaite 17-18), les Samoa et l’Irlande. Ils savent qu’ils doivent s’en méfier et font tous part de leur respect et de leur admiration pour le jeu très complet des diables rouges.

Enfin, les joueurs seraient en meilleur état physique qu’il y a quatre ans, à en croire Dimitri Szarzewski: «A part les habituelles contusions, je nous sens beaucoup moins mâchés», explique le talonneur remplaçant, qui vit sa deuxième campagne mondiale. Marc Lièvremont aussi trouve ses troupes en bonne forme:

«Les joueurs étaient assez frais dès le lendemain du match, car la demande énergétique du quart de finale a été dans la moyenne d’un match international, pas plus.»

Le temps de jeu effectif (les moments où l’on joue vraiment) a été de 34,8 minutes contre l’Angleterre. Dans la (petite) moyenne d’une rencontre internationale, en effet, mais 7 minutes en dessous d’Irlande-Galles. Une différence de rythme qui risque de mettre la France en difficulté si les Gallois parviennent à enchaîner les temps de jeu samedi.

Marc Lièvremont poursuit aussi son travail de responsabilisation des joueurs. Depuis la déroute tongienne (14-19) et une mise au point musclée, les cadres ont été sommés d’augmenter leur investissement. Et la bande de bons copains de se muer en professionnels assoiffés de victoires. Ce sont eux, les Rougerie, Harinordoquy, Bonnaire, Nallet, Dusautoir, qui ont haussé le ton après la déroute de Wellington, et leur niveau de jeu sur le terrain contre les Anglais. S’il est «sur le siège passager», comme l’a dit Jean-Baptiste Lafond sur TF1, le sélectionneur n’est pas pour autant à l’écart. Pour filer la métaphore, il a les double pédales de l’instructeur d’auto-école. Reste à savoir s’il pourra empêcher ses apprentis de s’enliser dans un champ de poireaux.

François Mazet et Sylvain Mouillard

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte