France

La laïcité en a marre d'être détournée

Gilles Bridier, mis à jour le 13.10.2011 à 6 h 45

La Fédération nationale de la Libre Pensée présidée par Marc Blondel a participé à la création d’une internationale pour la laïcité. Au moment où, en France, l’objet de la loi de 1905 est de plus en plus dénaturé.

Un manifestant devant le Vatican, en 2003. REUTERS/Dylan Martinez

Un manifestant devant le Vatican, en 2003. REUTERS/Dylan Martinez

En août dernier à Oslo en Norvège, 150 libre penseurs et athées de 18 pays ont fondé l’Association internationale de la Libre Pensée (AILP). Un manifeste a vu le jour, déjà ratifié par les associations et militants de 41 pays. Louable initiative pour les humanistes de tout poil, mais malgré tout confidentielle à l’échelle internationale et qui, d’ailleurs, passa inaperçue au cœur de l’été.

Une initiative contre les communautarismes et les dogmatismes

Sauf que cette internationale a vu le jour dans un pays où, pour dénoncer une politique jugée trop favorable à l’émigration, un massacre avait été perpétré trois semaines auparavant dans l’île Utøya près d’Oslo par Anders Behring Breivik, présenté comme un fondamentaliste chrétien, hostile au multiculturalisme et proche des milieux d’extrême droite. «L’intégrisme conduit au communautarisme, qui conduit lui-même à la guerre civile; j’en suis convaincu», explique Marc Blondel, figure du syndicalisme français du temps où il était à la tête de Force ouvrière, aujourd’hui Président de la Fédération nationale de la Libre Pensée (FNLP). Le tueur froid de l’île Utøya avait déjà traversé le miroir.

La FNLP a été particulièrement active dans la construction de cette internationale pour la liberté de conscience. On lui en prête d’ailleurs l’initiative, avec pour objectif principal d’organiser la défense de la laïcité. «Si on ne veut pas que les régimes retombent dans des structures dirigées par des dogmatiques, il faut réagir», commente Marc Blondel. 

La loi de 1905, un rempart fragile pour la laïcité

En France, la loi de 1905 organise la séparation des églises et de l’Etat («La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte») tout en assurant la liberté de conscience et en garantissant le libre exercice des cultes. La République française peut ainsi revendiquer sa laïcité. Et devrait, à ce titre, être la mieux armée pour faire taire les dogmatismes religieux.

Or, ce n’est pas le cas. Les intégristes accentuent les pressions pour exercer leur culte hors de la sphère privée et ouvrir des brèches dans la sphère publique. Catholiques comme musulmans, ils ouvrent des brèches dans cette loi.

Côté catholique, lorsqu’une loi de 1951 autorisa les collectivités locales à se porter caution dans la construction de lieux de culte, le problème n’était pas celui des mosquées mais bien celui des églises. Plus récemment, la subvention d’Etat pour la cathédrale d’Evry et le financement d’une église par la municipalité des Lilas aux portes de Paris en sont la démonstration.  

Côté musulman, le bail emphytéotique conclu à Marseille pour favoriser la construction d’une grande mosquée est l’exemple qui fait bondir les adversaires des minarets. Les débats autour du port du voile dans les lieux publics, de la viande halal dans les cantines ou des prières de rue, ont bousculé les fondamentaux de cette loi. Et les propos du président de la République en faveur d’une laïcité positive ont même un moment laissé présager une révision de cette loi: déjà en 2005 en tant que ministre de l’Intérieur et à ce titre ministre des cultes, Nicolas Sarkozy avait mis en place la commission Machelon pour plancher sur une réforme.

Interprétations et accommodements

Les litiges se multipliant, le Conseil d’Etat a été finalement saisi pour interpréter la loi de 1905 au regard de la diversité des situations et de leur évolution.  «Ni obsolescence, ni inadaptation: la loi de 1905 reste pleinement opérante», commente Jean-Marc Sauvadé, vice-président du Conseil d’Etat. Mais problème: chacun, aujourd’hui, en livre sa propre interprétation. Les détournements ne sont pas si compliqués.

A la suite d'une circulaire d’avril 2011 du ministre de l’Intérieur Claude Guéant, la Fédération nationale de la Libre Pensée dénonce le début d’une dérive:

«La liberté de conscience des citoyens est rabaissée à n’être plus que la liberté religieuse des communautés de croyants.»

Alors que le texte ministériel préconise une sensibilisation des élus aux intérêts des communautés religieuses et de leur chef, l’association se dresse contre une tendance à «quitter le terrain de la séparation pour celui des arrangements clientélistes, c’est le régime des accommodements raisonnables québécois dont le bilan est un renforcement des dérives et enfermements communautaires».

Détournements et instrumentalisations

Le Front national réclame aussi le respect de la loi de 1905. Mais il poursuit un objectif radicalement opposé. En affirmant qu’elle l’appliquerait si elle accédait à l’Elysée, sa présidente Marine Le Pen part en guerre contre les prières de rue de fidèles musulmans et l’intervention de collectivités pour trouver une solution au problème.

Il est vrai que, en relançant le débat sur la place de l’islam en France, Nicolas Sarkozy lui a offert une tribune. Mais la référence à la laïcité est tronquée: «Marine Le Pen ne parle de laïcité que lorsqu’elle rencontre un musulman. Il s’agit d’une instrumentalisation de la laïcité au profit d’idées rétrogrades qui ne font pas partie du corpus républicain minimum»commente Jean-Michel Quillardet, président de l’Observatoire international de la laïcité contre les dérives communautaires.

La position prise par l’association Riposte laïque –organisatrice des apéritifs républicains contre le «péril islamiste»– l’éloigne également de la laïcité dont elle se réclame. Par la voix de son président Pierre Cassen, l’association considère que «l’islam n’est pas une simple religion, mais un code juridique et moral» dont il faut remettre en cause les fondamentaux sans établir de distinction entre islam et islamisme. Elle affirme également qu’il faut s’opposer à la construction des mosquées, alors qu’elle approuve la restauration des églises au nom de la sauvegarde du patrimoine et de la tradition catholique française.

On n’est plus ici dans le domaine de la laïcité, mais dans une philosophie de l’exclusion au nom de la sauvegarde de la République. Ce qui n’est pas sans soulever quelques contradictions.

Une ambition humaniste

La laïcité, servie à toutes les sauces, est attaquée. En France, alors qu’elle est devenue indissociable du fonctionnement de la démocratie. Mais aussi dans d’autres pays, où la montée des intégrismes est plus rapide que la tolérance sur la pluralité des cultes. L’ambition de l’Association internationale de la Libre Pensée pour enrayer les dérives semble bien démesurée face l’ampleur du problème. AILP… combien de divisions? Heureusement, l’efficacité dans un débat d’idées ne se mesure pas en termes quantitatifs.

Gilles Bridier

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Journaliste
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