Life

Sociologie du dancefloor

Pierre Ancery et Clément Guillet, mis à jour le 13.10.2011 à 10 h 48

Individualiste, libérale, informelle: la danse de boîte de nuit version 2011 est le reflet de son époque, comme l'ont été jadis la valse ou les danses collectives.

Silhouettes on the dancefloor / James Nash via FlickrCC License by

Silhouettes on the dancefloor / James Nash via FlickrCC License by

«Murder on the dancefloor»: le titre de cette chanson de Sophie Ellis Bextor rappelle que la discothèque n’est pas seulement un lieu de défoulement. C’est aussi un espace de rencontre amoureuse qui est parfois le théâtre d’une implacable compétition sexuelle, comme le montre par exemple Michel Houellebecq dans le très noir Extension du domaine de la lutte.

Dans ce court roman publié en 1994, le héros de Houellebecq est un informaticien médiocre qui ne possède aucune des caractéristiques requises pour plaire au sexe opposé. Lors d'une scène mémorable dans une boîte de nuit, au cours de laquelle il n'arrive pas à trouver de partenaire de danse, il obtient la confirmation de sa disqualification totale sur le marché de la séduction et assiste, résigné, au succès de ses congénères mieux placés dans la hiérarchie sexuelle.

La danse de boîte de nuit, qui s'apparente souvent à une parade amoureuse, est le reflet de cette «lutte» dont parle Houellebecq. Car la danse a évolué à l’image de la société: elle est aujourd’hui plus individualiste et plus libérale. Plus sélective, diront certains... En tout cas, le sociologue Christophe Apprill confirme cette évolution globale dans son ouvrage Sociologie des danses de couple (2006):

«L’histoire sociale du bal au XXe siècle semble dessiner une évolution en miroir entre la société et la danse: lorsque la vie est imprégnée de solidarités, les danses sont collectives, lorsque émerge le couple, les danses de couple se développent, et lorsque l’individualisme s’impose, les danses individuelles l’emportent.» 

La danse évolue en même temps que la société

Les gesticulations parfois aléatoires des clubbers reflèteraient donc l'état de notre société, et en particulier celui des rapports hommes-femmes? Une chose est sûre, les codes qui régissent la façon de danser ont toujours été extrêmement révélateurs. Alors que dans l'Antiquité grecque et romaine, la danse revêtait un caractère sacré et désexualisé, et qu'elle était soumise au Moyen-Age à une morale sévère limitant le moindre contact physique, elle a commencé à s'érotiser en Europe aux XVe et XVIe siècles avec l'apparition des premières danses à deux. Mais à l'époque, les couples restent ouverts et leur répartition est soumise à une étiquette très stricte.

Basse danse à la cour de Bourgogne

C'est avec le succès de la valse dans les milieux aristocratiques, au XIXe, que la danse devient un moment social particulièrement «hot», comme le rappelle Jean-Claude Bologne dans son Histoire de la conquête amoureuse. Sa forme rapide et resserrée provoque la griserie et symbolise le déchaînement impétueux de la passion. Les couples sont isolés dans le tourbillon des danseurs: pour la première fois, la séduction s'invite dans la danse, au cours d'une parenthèse sociale (le bal), dans laquelle ce qui est permis ne l'est plus au-dehors. C'est aussi le triomphe des danses de couple sur le danses collectives.

En 1920, lorsque le tango arrive en Europe, il fait scandale car les corps sont si proches que la danseuse ne peut rien ignorer des sentiments de son cavalier... Dans les années 1960, le slow impose lui aussi un contact étroit entre les danseurs (joue contre joue). La danse est alors le théâtre rêvé de la séduction, puisque, comme le note Christophe Apprill:

«L’ambiguïté du moment du couple qui danse permet de donner le change: l’indétermination règne entre le divertissement à caractère ludique (le plaisir de la danse) et fonctionnel (danser pour se rencontrer).»

Dans un contexte de développement de l’individualisme associé à un affranchissement générationnel, le twist quant à lui marque une rupture car il se pratique entre jeunes, mais surtout il se pratique seul: la danse devient un plaisir solitaire.

«Il permet de s’éclater sur la piste, entouré de personnes de l’autre sexe, explique Christophe Apprill. Plus besoin de l’inviter, on s’engage seul dans cette danse, dont le régime physique intense est radicalement opposé à celui des danses de couple fermées.» Les corps se libèrent, la danse aussi. Depuis, les danses individuelles se sont multipliées: le ragga, le hip hop ou encore l’electro se dansent seuls au milieu d’autres danseurs isolés. Une logique poussée à l’extrême avec la techno des rave party qui se danse seul, la tête contre les enceintes. 

Le libéralisme à l’échelle de la piste de danse

Avant que les discothèques ne s'imposent, les bals, leurs danses de couple très codifiées et leur protocole d’invitation garantissaient un cadre strict et rassurant au déroulement des interactions entre les sexes. Hommes et femmes n’avaient pas souvent l’occasion de se rencontrer dans la vie courante, le bal était cette occasion. La danse mettait en scène les relations de genre entre homme et femme: l’homme guide, la femme suit. Le tout sous le regard des autres: les bals sont intergénérationnels.

Mais les boîtes de nuit et l’avènement des danses individuelles ont marqué la fin de ces règles strictes. Le danseur n’a plus à suivre son partenaire, ses pas sont donc moins normalisés, plus flous, s'apparentant parfois à de simples déhanchements désordonnés. Plus de regard parental non plus: ce sont surtout les jeunes qui occupent la piste. Le dancefloor est le lieu par excellence où s’exprime l’hédonisme contemporain: les danseurs «kiffent la vibe» seuls, comme bon leur semble.

Enfin, il n’y a plus systématiquement de mise en scène de genre. Par exemple, la danse electro est unisexe: hommes et femmes dansent de la même manière sur du David Guetta. Mais à l’opposé, certaines danses sont très sexuées et particulièrement explicites (zouk, dancehall…),  elles confinent parfois presque à une démonstration d’«air sex», comme le caricature ce clip. Le temps où Elvis choquait par son déhanchement suggestif est bien loin.

Pon De Floor featuring Afro Jack & VYBZ Cartel from Mad Decent on Vimeo.

Depuis la mort du quart d'heure américain, il n’y a plus de procédure d’invitation –on se débrouille comme on peut pour attirer l’attention de l’autre– et plus aucun règle d'étiquette n’entoure la rencontre. «Le bal et ses vieilles danses, comme territoire privilégié de la rencontre des sexes sous contrôle social, est devenu hors-jeu», note Apprill. La technique de danse devient secondaire, même si des scientifiques britanniques ont récemment reconstitué les pas de danse masculins les plus susceptibles d'attirer les femmes. Ça donne ça, accrochez-vous:

Un micro-marché de la séduction

La piste devient rapidement le lieu où s'étale le potentiel physique de chaque danseur, et se transforme peu à peu en un libre marché où chacun est à tout moment autorisé à se délocaliser d’un bout à l’autre de la piste et à faire jouer l’offre et la demande. Voire à faire du dumping social en se soldant soi-même (à grand renfort de minijupe et autres petits body) au fur et à mesure de la soirée: l’exigence du danseur débarquant en club n’est pas la même qu'à 5h du matin. Le premier contact est primordial puisque la multiplicité des choix oblige à une sélection rapide. Il faut donc soigner le packaging (coupe de cheveux travaillée, accessoires divers) pour se vendre plus efficacement.

Certaines formes de protectionnisme sont cependant autorisées, comme de se rassembler en cercle, dos aux autres, tel un troupeau de brebis cherchant à se protéger des loups du dancefloor. Ou de danser sous l'œil inquisiteur du petit copain, c’est-à-dire en aguichant tout le monde mais en ne se donnant qu’à un. Mais l’état d’esprit général est libéral: tout le monde peut danser avec tout le monde.

Il n’y a donc plus de partenaire défini. Auparavant, dans les danses fermées, on formait un couple le temps d'un morceau. Aujourd’hui, il n’y a plus d’implication dans un duo figé, chaque danseur peut draguer plusieurs partenaires en dansant au milieu d’un groupe ou en papillonnant d’un partenaire à l’autre. Plus d’engagement non plus, ne serait-ce que le temps d’une chanson, dans un face-à-face exclusif, ni d’invitation claire à danser: on frôle, on glisse un mot à l’oreille, mais on ne demande rien clairement.

Ajoutons qu'en boîte, la communication orale, rendue difficile par le volume sonore, est remplacée par le langage corporel. Si l’on veut traduire certaines danses, on obtient:

L'espace du club devient alors un lieu de transgression sociale, un exutoire dans lequel on encourage l'expression des pulsions physiques que l'on maîtrise dans la vie de tous les jours –toucher l'autre, s'agiter. 

Cela dit, depuis l'avènement des boîtes de nuit, des alternatives se sont développées: «Si ce schéma peut être observé sur un temps long, il est remis en cause depuis le début des années 1980; les danses de couple, mais aussi les danses collectives, fleurissent de plus en plus dans une société individualiste», indique Christophe Apprill. Ainsi, le renouveau de danses plus traditionnelles et codifiées comme la salsa, ou l'engouement revivaliste pour les danses collectives –lors des festnoz bretons, par exemple– sont une réaction à cette individualisation croissante.

Mais le phénomène reste marginal. Il n'est pas encore indispensable, pour briller sur la piste, d'apprendre à danser sur un air de cornemuse tout en tenant ses partenaires par le petit doigt. Plus de règles de danse bien définies, plus de partenaires figés: le dancefloor est libéral. Désormais, Adam Smith est le DJ et sa main invisible place les disques sur les platines.

Clément Guillet

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