La «sale guerre» de la Turquie menée contre les Kurdes
Pressant la Turquie de reconnaître le génocide arménien, Nicolas Sarkozy s’est vu rappeler le passé colonial de la France en Algérie par le ministre turc des Affaires étrangères. Or Ankara mène aussi une «sale guerre» contre les quelque quinze millions de Kurdes qui vivent dans le pays et, à bien des égards, la politique du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan ne diffère pas beaucoup de celle des précédents gouvernements turcs.
- Une manifestation pro-Ocalan à Istanbul, en mai 2011. REUTERS/Murad Sezer -
C’est, également, une «guerre qui ne dit pas son nom». Comme la démocratie française dans les années 1950-60, la démocratie turque est gangrénée par le problème kurde depuis 1984, depuis que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a pris les armes.
Considéré comme une organisation terroriste par la Turquie, les Etats-Unis et l'Union européenne, le PKK combat pour obtenir plus de droits culturels et politiques pour les quelque 15 millions de Kurdes (sur 73 millions d’habitants) qui vivent en Turquie ainsi que pour obtenir l’autonomie du sud-est du pays où la majorité d’entre eux résident.
Selon Servet Mutlu, professeur à l’Université d’Ankara, le coût de cette guerre aurait avoisiné les 65 milliards d’euros pour la période allant de 1984 à 2005. C’est «une somme substantielle pour une économie en développement», de quoi construire 6.000 kilomètres d’autoroutes, précise Servet Mutlu.
Aucun gouvernement n’est encore parvenu à trouver une solution. L’actuel Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2002, semble aussi impuissant que les précédents alors même qu’il possède désormais autorité sur l’armée, laquelle avait auparavant fait de la question kurde son «domaine privilégié».
Pis: ce conflit, 45.000 morts à ce jour, connaît un regain de violence depuis le début de l’été. Les attaques contre des bâtiments officiels, ainsi que les affrontements meurtriers et les enlèvements de fonctionnaires, d’instituteurs en particulier conduits par le PKK se sont multipliés depuis la mi-juin.
«Une résolution pour faire la guerre»
Depuis six mois, la police a procédé à l’arrestation de plus de 4.000 Turcs d’origine kurde –dont plusieurs parlementaires– emprisonnés, accusés de liens avec la rébellion. Une nouvelle escalade se dessine: le Parlement turc vient d’approuver le renouvellement pour un an de l'autorisation de procéder à des raids aériens contre les caches du PKK en territoire irakien. Et le gouvernement turc menace de lancer une opération terrestre à l’intérieur de l’Irak ainsi qu’il l’avait fait pendant huit jours en 2008. «Ce n’est pas une plaisanterie. Il s’agit d’une résolution pour faire la guerre», a souligné Hasip Kaplan, un député du parti pro-kurde, le BDP.
«Nous sommes revenus 20 ans en arrière, nos ennemis à l’intérieur du pays comme à l’étranger peuvent de nouveau jouer la carte kurde contre nous», déplore un analyste turc. «Exit Syria, Iran and Israël. PKK in» titrait ces jours-ci un éditorial du Milliyet (opposition, centre gauche). Résumé: c’en est fini du rapprochement de la Turquie avec l’Iran et la Syrie, et de la coopération stratégique avec Israël; on s’est mis à dos ces trois pays et à la place voilà le PKK qui revient en force.
Kadri Gürsel, l’auteur de cet éditorial sait de quoi il parle quand il évoque un retour en arrière. Alors journaliste à l’AFP, il avait été kidnappé par le PKK en 1995. A l’époque, Israël et la Turquie n’avaient pas encore signé les accords de coopération militaire de 1996, la Syrie abritait le chef du PKK, Abdullah Ocalan, tandis que l’Iran était dans la ligne de mire turque.
L’«ouverture kurde» de 2009 semble n’être plus qu’un lointain souvenir. De sa prison, sur l’île d’Imrali, Abdullah Ocalan avait pourtant établi une feuille de route, amendée puis finalement acceptée par le PKK. Plusieurs rounds de négociations entre le service de renseignement turc, le MIT, et le commandement du PKK ont eu lieu.
Mais selon l’universitaire turc d’origine kurde, Mesut Yegem, qui a eu accès aux minutes de ces négociations, les deux parties n’étaient pas parvenues à un accord en bonne et due forme; on ne peut donc accuser le Premier ministre turc d’avoir refusé de le signer, comme le suggèrent certains responsables kurdes.
Empêcher la représentation nationale
En fait, le PKK s’est toujours méfié des politiques d’ouverture et n’était en vérité guère enclin à abandonner les armes, malgré ce qu’annonçaient alors les médias turcs. Pour l’avoir écrit en 2009 dans un hebdomadaire indépendant, Express, le journaliste turc d’origine kurde Irfan Aktan vient d’être condamné à 16 mois de prison.
«En 2011, le PKK garde toujours la même position “pas de solution sans la lutte”. Comme l’indique un militant, que nous avions interviewé pour cet article, il est hors de question de rendre les armes “avant que les droits kurdes ne soient garantis par la Constitution”. C’est du moins, le sens de toutes les déclarations de la direction de l’organisation à Kandil (Irak du nord), chaque mois, depuis trois ans», argumente Irfan Aktan, qui connaît très bien le terrain kurde.
Si le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan a bien accordé quelques droits culturels à la minorité kurde, il s’est en revanche bien gardé de toucher à la loi électorale, et en particulier au seuil des 10% que tout parti doit atteindre au niveau national pour être représenté au Parlement.
Ce seuil inaccessible pour le parti pro-kurde du BDP (même s’il remporte bien plus que 50% des suffrages dans les régions kurdes) oblige les députés kurdes à se présenter sous l’étiquette d’indépendants et constitue une entrave sérieuse à la représentation politique de ce groupe minoritaire. 36 candidats kurdes du BDP ont été élus lors des élections de juin dernier, ce qui constitue un beau succès. Mais le maintien de cette barre des 10% garantit au Parti de la Justice et du développement (AKP) au pouvoir de remporter la mise et «présenter des candidats kurdes soigneusement triés sur le volet par Recep Tayyip Erdogan lui-même. Ainsi, les 70 députés kurdes que compterait l’AKP ne se distinguent pas par leur combativité en faveur des droits des Kurdes!», avance l’universitaire Mesut Yegem.
L'illusion de la «fraternité»
La stratégie de l’AKP consiste plutôt à jouer la carte de la fraternité musulmane sunnite. Ce qui explique son relatif succès électoral auprès de la classe moyenne et aisée des Kurdes pieux. Le gouvernement turc favorise financièrement ces derniers comme il le fait pour la classe moyenne turque pieuse. Les Kurdes les plus défavorisés sont quant à eux attirés par les services de santé gratuits ou par les distributions de charbon auxquels procèdent les représentants locaux de l’AKP.
«Les rapports entre l’AKP et les Kurdes démunis sont menés à travers les communautés religieuses. Puisque les communautés jouent ce rôle d’intermédiaire, on a l’illusion que les Kurdes sont séduits par le discours de “fraternité musulmane”. Alors que dans le fond, il ne s’agit pas d’islam, mais de la nécessité pour les plus pauvres de se ranger du côté des communautés et du gouvernement par misère et désespoir», décrypte Irfan Aktan.
Dans le même temps, le gouvernement et les préfectures empêchent le mouvement d’opposition kurde d’intervenir légalement auprès des Kurdes défavorisés. Exemple: jusqu’à il y a peu, l'association kurde de lutte contre la pauvreté de Sarmasik, située à Diyarbakir, était financièrement soutenue par la mairie BDP de Diyarbakir. Alors que cette association essayait d’aider 24.000 familles qui se trouvaient sous le seuil de pauvreté, la préfecture a interdit à la mairie de la financer. Par ce biais, le gouvernement AKP renforce le rôle des communautés religieuses.
Quels que soient les débordements et les excès du PKK, celui-ci est toujours largement soutenu par la population. «La grande erreur du gouvernement AKP, comme des gouvernements précédents, c’est de croire qu’il peut détacher le peuple du PKK», déplore Mesut Yegem. Le BDP constitue, de fait, la branche politique du PKK et c’est en tant que telle qu’il remporte des suffrages.
Car il n’est pas une famille kurde qui n’ait un enfant, cousin ou neveu parti rejoindre les rebelles du PKK. Et tous les conscrits kurdes racontent l’angoisse qu’ils éprouvent quand ils partent patrouiller dans les montagnes: «C’était notre cauchemar à nous tous! Qu’au cours d’une patrouille dans les montagnes, nous nous retrouvions face à notre frère ou à notre cousin et que nous devions tirer sur lui», se souvient Mustafa, dont le cousin a quitté la ville d’Hakkari, il y a quelques années, pour rejoindre les rangs du PKK et dont il n’a plus de nouvelles.
«Déconnecter» la population du PKK paraît d’autant plus difficile, selon Mesut Yegem, que «désormais, les Kurdes sont beaucoup moins enclins à quitter le sud-est de la Turquie; ils veulent rester “chez eux”». Les ratonnades contre les Kurdes se sont multipliées ces derniers mois, à la suite de la reprise des attentats du PKK et de la mort de plusieurs dizaines de jeunes conscrits turcs. «Ces ratonnades ont lieu dans les quartiers ou les villes de l’ouest du pays où les Kurdes venus récemment s’y installer sont minoritaires dans un environnement de plus en plus nationaliste», précise Mesut Yegem.
Le geste de Guéant
Ahmet, un jeune étudiant francophone de père kurde et de mère turque vit à Istanbul. Il est encore sous le coup de ce qu’il a découvert sur la page Facebook de l’un de ses copains:
«Ce copain qui ne connaît pas l’origine de mon père a écrit qu’il regrettait qu’Hitler et ses chambres à gaz ne soient plus là pour y enfermer les Kurdes. Voilà aussi pourquoi Erdogan manque de courage sur la question kurde, il sait qu’il risque de perdre le soutien des nationalistes.»
Vendredi, au moment même où d’Erevan Nicolas Sarkozy sommait la Turquie de reconnaître le génocide arménien, Claude Guéant était en visite à Ankara en soutien au gouvernement turc. Une situation paradoxale qui ne doit rien au hasard. Afin de désamorcer la polémique autour des déclarations du président de la République, et d’éviter des mesures de rétorsion économique contre les hommes d’affaires français, le ministre de l’Intérieur devait donner quelques gages à Ankara. Ce qui fut fait, en signant un vaste accord de coopération sécuritaire, a déclaré le ministre français qui a fait part de la «détermination totale, indéfectible de la France à lutter aux côtés de la Turquie contre le terrorisme du PKK».
Malgré ce geste français de bonne volonté, la réplique turque aux propos de Nicolas Sarkozy a été cinglante: «Ceux qui disent à la Turquie de se réconcilier avec son passé doivent d'abord se regarder dans un miroir», a asséné Ahmet Davutoglu, le ministre turc des Affaires étrangères, faisant référence au passé colonial de la France en Algérie.
Tandis que des centaines de Kurdes vivant en France ont organisé à Paris une manifestation pour protester contre l’accord signé la veille à Ankara et dénoncer les nombreuses arrestations –plus de 70 depuis 2010– de militants kurdes chargés de récolter des fonds pour le PKK, parfois sous la menace. Comme le faisaient de nombreux Algériens vivant en France dans les années 1950 pour le FLN.
Ariane Bonzon
Mis à jour le 10/10/2011 à 18h22
















































Votre nationalisme transpire de chacune de vos élucubrations et de vos délires (plusieurs milliers d'euro d'amende ? Ben Voyons). Quand on se sent morveux, on a tendance à montrer le nez des autres : veuillez s'il vous plaît nous détailler ces "ratonnades de maghrébins ou de noires" dont les Français auraient selon vous été si friands. Et dites nous par la même occasion si vous pensez que le génocide arménien a bien eu lieu, ou si vous préférez la version "iranienne" d'une réalité historique.
Bref, votre réaction est malheureusement emblématique d'une certaine Turquie toujours handicapée par son lourd complexe d'infériorité, qui s'arc-boute sur son passé.
Le traité de sèvres (accepté par le sultan mais refusé par Mustapha Kemal) a été signé en août 1920 par toutes les Puissances. Il procèdait au démembrement de l'empire ottoman en décidant notamment : . Le détachement de l'empire de ses parties arabophones qui devinrent théoriquement indépendantes, mais passèrent en fait de la tutelle des Turcs à celle des Européens. . La Société des Nations octroya à la France un mandat sur la Syrie et le Liban (Le mandat français sur la Syrie fut organisé en un «Grand Liban» composé de quatre provinces : les sandjaks de Damas, d'Alep et l'État alaouite (1920), et l'État du djebel druze (1921), auxquels s'ajouta, en mars 1923, le sandjak d'Alexandrette (au nord) détaché d'Alep et peuplé d'une minorité turque.) . La Grande-Bretagne reçut un mandat sur les territoires de Palestine (habitée depuis des siècles par des Juifs et des Chrétiens, mais conquise et investie par les Arabes en 638, soit 16 ans seulement après le début de l'Islam), de Transjordanie et d'Irak. . Le traité prévoyait la création d'une Grande Arménie indépendante par le regroupement des territoires arméniens de Turquie (les vilayets d’Erzeroum, Trébizonde, Van et Bitlis) . Il prévoyait aussi un KURDISTAN autonome, sinon indépendant, dans les parties orientales de l'Anatolie.
Mais Le traité de Lausanne, signé en juillet 1923, revint sur certaines décisions du précédent en raison de la victoire remportée en 1922 par Mustapha Kemal sur les Grecs qui avaient envahi l'Anatolie. Cette victoire entraina le massacre de 350.000 Grecs pontiques et anatoliens ainsi que d'énormes transferts de populations : 1,6 million Grecs d'Anatolie furent expulsés et durent rejoindre la Grèce, tandis que 400.000 Musulmans grecs durent émigrer vers la Turquie. Ces événements, qui ont marqué très profondément la sensibilité des Grecs, sont cependant peu connus des autres Européens malgré leur importance factuelle et symbolique majeure : après le génocide des Arméniens et l'exode forcé des Grecs anatoliens et pontiques, il n'y avait plus de Grecs là où leur présence remontait parfois aux temps homériques ; plus de Chrétiens là où s'étaient écrites les premières pages du catholicisme (Nicée devenue Iznik ; Antioche devenue Antakya ; Ephèse devenue Efes). La purification ethnico-religieuse de l'antique empire romano-byzantin a été quasiment totale. Les principales modifications apportées par Lausanne sur Sèvres otn été la reconnaissance du régime de Mustapha Kemal Ataturk installé à Ankara (anciennement appelé Angora), ainsi que le tracé des frontières de la Turquie moderne qui annulaient les indépendances (et même les autonomies) du KURDISTAN et de l'Arménie. Les détroits des Dardanelles et du Bosphore ont été ouverts sans restriction au commerce. Le 29 octobre 1923, la République Turque fut proclamée ; Mustapha Kemal Ataturk est élu président : l'empire ottoman a cessé d'exister. En 1924, Kemal Ataturk démit Abdülmecit II de son titre de calife. Depuis, le califat n'existe plus. Depuis les Kurdes ont le malheur d'être occupé par l'Iran, la Syrie, la Turkie et l'Irak qui lança contre eux, en 1988, « l'opération Anfal » (le Butin), un massacre à l'arme chimique qui fit 180.000 victimes civiles Kurdes. (A l'époque, l'Irak avait donc des armes de destruction massive...) On imagine difficilement quel Etat, ou quelle organisation internationale, consentirait à irriter quatre pays de cette importance pour la cause d'un peuple...
Mais la question d'Orsu n'était pas ridicule : l'exode des protestants français (près de 40% de la population), et leur persécutions continuelles ont été justifiés a posteriori par les idéologues de l’État-nation. Elles ont aussi marqué l'identité française et les problèmes que soulève l'Islam aujourd'hui y sont liés : l'identité française s'est forgée en partie sur l'unification religieuse du pays et sur l’Église catholique, et cela même si ces évènements datent du XVIIe siècle. C'est précisément cette approche de l'identité que je trouve dangereuse, en France comme en Turquie (et elle existe dans les deux cas, y compris aujourd'hui).
Si je comprends bien le gvt pour s'attirer les faveurs des Kurdes favorise financièrement les Kurdes aisés et aide les Kurdes démunis (CMU, bourse d'études dès l'école primaire, électricité gratuite, distribution de charbon etc...). Et ça c'est mal ? Que fait le PKK pour les Kurdes ? Les leaders du BDP (parti pro-kurde et soi-disant indépendant du PKK) viennent d'annoncer que le PKK serait prêt à renoncer à la lutte armée si Ocalan était libéré. La lutte pour les droits des Kurdes se limiterait-elle à la personne d'Ocalan ?
Parler de 10.000 manifestants est franchement exagéré. Vers 11h30, il n'y avait déjà plus grand monde sur la place. Je suis vite partie tellement j'ai été triste de croiser des regards amicaux et accueillants d'hommes et de femmes qui me semblaient si proches sur le plan culturel qui en même temps avaient des intérêts tellement divergents des miens. Je crois que je ne regarderai plus les Kurdes de France de la même manière désormais.
Les nationalistes kurdes tentent de briser la fraternité, bien réelle quoiqu'en dise Madame Ariane Bonzon, entre Turcs et Kurdes.
Si vous voulez savoir, dans la plupart des manifestations kurdes de France, nous retrouvons des turcs dans les cortèges. Des turcs démocrates qui défendent les droits de leurs camarades! J'y ai moi même déjà participé, et je peux vous assurer que tous ceux qui manifestent ne soutiennent pas la division du pays mais se battent pour une meilleure représentation, un respect qu'ils n'ont pas et le sens de la justice sociale.
Tout d'abord, comparer la Turquie à l’Égypte n'a à mon sens que peu d'intérêt explicatif : l'anticolonialisme dont vous parlez à propos de l'islamisme d’Égypte n'a pas lieu d'exister en Turquie puisque précisément la Turquie n'a jamais été un pays colonisé. C'est donc une autre histoire, une autre culture politique et même un autre islamisme. Ensuite, je refuse que l'on prétende de loin que la Turquie soit "gangrenée" par l'islamisme parce que c'est faux. Le mouvement incarné par l'AKP peut paraitre ambigu, voire inquiétant, mais nous sommes face à une mouvance issue du Refah (qui était plus radical), et qui n'a jamais prétendu vouloir instaurer la Charia. Lorsqu'en Turquie certains me disent que la société française est gangrenée par le nationalisme xénophobe, je réponds que c'est faux car ça l'est : nous comprendrons que la rhétorique de tel ou tel homme politique cherche d'abord à plaire à un corps électoral très disparate, ce qui est le cas en Turquie.
Enfin, le véritable scandale à mon sens dans votre commentaire, c'est que vous assimilez l'occident à la tolérance envers les minorités en omettant complètement de parler du passé Ottoman, et du système des Millets qui garantissait à chaque peuple et confession reconnue autonomie et protection. Au delà des Ottomans, vous balayez d'un revers de main rhétorique des siècles de khalifat qui, des Ommeyyades aux Abbassides se sont distingués par une très large reconnaissance des minorités nationales. C'est en fait plutôt l'inverse : c'est avec l'importation de concepts occidentaux tels que le Nationalisme et l’État-Nation (par exemple!) que le sort des minorités s'est dégradé au Moyen-Orient. Jusqu'au XIXe siècle, l'Empire Ottoman s'était doté d'institutions représentatives uniques au monde, laissant une large marge de manoeuvre aux minorités. D'ailleurs, le concept même de minorités nationales au sens moderne n'existait pas : il s'agissait de communautés (Millets) unies autour d'une langue, d'une confession ou d'une culture.
Si je me suis permis de réagir, c'est que l'Orient devient trop souvent un exutoire à tout ce que l'Occident cherche à rejeter de soit-même, de sa propre histoire politique et culturelle : à travers les commentaires des internautes, que ce soit sur l'Islam ou les pays où cette religion est majoritaire, je reconnais trop souvent les phobies et les craintes propres à l'imaginaire collectif propre à l'occident. Au clair, cet Orient que vous décrivez, cette Turquie contre laquelle vous vous érigez semble n'être qu'un fantasme. Je me permets enfin de dire que c'est au nom de l'occidentalisation que Mustafa Kémal a maté les insurrections kurdes de l'Est, au nom précisément de l'édification de l’État-Nation turc sur le modèle des nations européennes.
Mais fondamentalement, je comprends votre émotion. Moi-même je me bats pour que la Turquie assume son côté pluraliste puisqu'à mon sens elle a tout à y gagner. Et le paradoxe vient du fait que l'AKP a plus fait pour la reconnaissance de cette identité plurielle que les pseudo kémalistes du CHP. Je le dis sans n'avoir jamais été un soutien de l'AKP, pour qui je n'ai jamais voté. Mais c'est un fait : la déconstruction de l'identité unitariste à l'extrême, issue de l'application pure et simple de la doctrine nationaliste jacobine française, a été entamée par l'AKP plus que par n'importe quel autre parti.
Ainsi, la Turquie est un pays complexe qui ne se lit pas à travers des oppositions binaires issues de nos représentations collectives : nous n'avons pas d'un côté les terribles islamistes qui massacrent les prêtres et de l'autre les gentils laïcs bienveillants. L'histoire a eu l'occasion de nous prouver que c'était souvent l'inverse.
Sur le massacre des Arméniens en Turquie, je vous invite à vous informer vous-même sur la politique menée dès la fin du 19° siècle par le Sultan Abdülhamid II.
La dynastie des Abbasides se perpétua jusqu'en 1260, et fut certes l'une des plus brillantes du monde arabe : Haroun Al Rachid (786 - 809), fut le premier à encourager la traduction des œuvres grecques (philosophie, sciences, médecine) et soutint le mutazilisme, une école rationalisante de théologie musulmane en opposition à la théologie dogmatique... Cependant le califat abbasside n'eut, en fait, d'existence réelle que jusqu'au milieu du XI eme siècle, époque où les Turcs Seldjoukides parvinrent à soumettre les califes à leur autorité.
La dynastie des Omeyades d'Espagne fondée en 755 par Abd al-Rahman (continuant en Espagne la lignée sunnite des Omeyyade), fut effectivement une apogée de civilisation. Abd al-Rahman II fit bâtir l'Alcazar de Séville à partir de 844, et émerger la civilisation andalouse en favorisant les arts et lettres. L'un de ses successeurs, Abd al-Rahman III (souverain d'Al Andalus de 912 à 961) continua brillament cette oeuvre. Face aux Abbassides et aux Fatimides, il se proclama calife, unifia les royaumes musulmans de la péninsule ibérique et fit de l'Espagne le plus grand centre culturel et artistique en Occident, rivalisant avec Bagdad et Constantinople. Ce fut l'un de ces très rares moments dans l'Histoire où les cultures et les individus se rencontrèrent et s'enrichirent réciproquement en matière intellectuelle et spirituelle. Malheureusement, cet épanouissement ne dura pas : l'un de ses successeurs, Hicham II, fut à onze ans l'héritier du califat en 976, ayant pour vizir un homme à poigne, Al Mansûr. En 993, ce dernier supprime le sceau du calife Hishâm II sur les écrits officiels pour n'utiliser que le sien et, à partir de janvier 996, obtient le serment qu'après la mort du calife Hisham II, le pouvoir lui serait officiellement remis ainsi qu'à sa descendance. Il relance le jihâd en prenant Barcelone (en 985) qu'il détruit et dont il massacre les Juifs ; puis saint Jacques de Compostelle dont il démolit le sanctuaire. A sa mort (en 1002), les guerres civiles éclatent pour le pouvoir entre Musulmans qui créent de multiples petits royaumes indépendants.
Et, en tout état de cause, en terre d'Islam, les Chrétiens et les Juifs ont vécu pendant de très longs siècles dans la condition infériorisante de dhimmi.
Gardons-nous de diaboliser ou d'idéaliser les uns et les autres. Ce qui importe est que chacun sache se remettre en cause et regarder tous les aspects de sa propre histoire sans détourner le regard de ce qui peut être honteux à nos yeux de citoyens du 21° siècle.
Sur le statut des dhimmis, je suis bien d'accord sur le rapport d'infériorité qui lui est attaché mais au moins, un tel statut des minorités existait. Et l'Empire Ottoman a dépassé le statut des dhimmis sur bien des aspects avec le système des Millets, qui est une organisation politique de la différence tout à fait notable. Donc on ne peut pas dire qu'en Orient la question du rapport à la différence ait toujours été évacuée par la force des armes.
Sur la politique d'Abdülhamid II, je pense que l'on est également d'accord, et c'est la raison pour laquelle j'avais bien précisé "jusqu'au XIXe siècle". Quant aux massacres d'arméniens, je pense que l'on serait d'accords sur les faits et leur nature. La responsabilité est toutefois partagée, et la diplomatie des puissances d'Europe occidentale à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, consistant entre autres à liguer les peuples de la région les uns contre les autres, de manière parfois inconsidérée, n'y est pas tout à fait étrangère à mes yeux.
J'espère qu'en France comme en Turquie, non seulement les dirigeants mais les peuples eux-mêmes auront le courage de se saisir de leurs histoires respectives, partagées, de les comprendre et de les assumer.
Et que dire du statut juridique de l'étranger aujourd'hui qui a tous les devoirs des nationaux mais peu de droits ?
Alors que le servage personnel - qui a au demeurant quasiment disparu au lendemain de la grande Peste, soit à peu près il y a 7 siècles - aboutit effectivement à une sorte de travail forcé à vie (le serf étant lié à son seigneur par contrat et ce lien se transmettant par héritage), le statut du dhimmi a une portée avant tout religieuse et souligne la domination d'une majorité sur une minorité.
Absolument pas. En France, les étrangers subissent non seulement des discriminations fondées sur leur appartenance nationale (sur le marché du travail, obtention stages, logement etc..) mais ils sont aussi formellement exclus selon Gisti de 7 millions d'emplois. ls n'ont pas accès à plus d'une cinquantaine de professions dans le secteur privé (dentiste, avocat, chirurgien-dentiste, architecte, puéricultrice etc) sans parler parler des emplois de la fonction publique (y compris les fonctionnaires sous contrat). Par ailleurs, je vous rappelle que étrangers extra-européens n'ont même pas le droit de vote aux élections locales contrairement à la plupart des pays européens.
Vous qui trouviez le statut du dhimmi inférorisant, vous semblez vous satisfaire du statut des étrangers qui est tout aussi infériorisant et ce au 21ème siècle. Un petit rappel, sous l'empire ottoman, les Arméniens pouvaient être ministres, hommes d'Etat, architectes.
Il se pourrait bien bien que vous exigiez des pays occidentaux beaucoup plus de vertus civiques et politiques n'en montrent la plupart des pays arabo-musulmans.
Ensuite, je n'ai évoqué nulle part la question des cerfs, ni d'ailleurs des immigrés d'Europe. Sur les Dhimmis, vous avez raison de nous rappeler que ce statut était inégalitaire, mais en faire l'apologie n'était pas vraiment le but de ma démarche. Il s'agissait plus de montrer que la question du rapport à la différence s'était également posée en terre d'Islam, pour avoir été parfois tranchée avec un sens de la tolérance assez rare pour l'époque. Nul ne discute le fait que ce système apparaisse à nos yeux de citoyens du XXIe siècle comme tout à fait ségrégationniste et dépassé, mais songeons à ce que cette codification a évité comme guerres et persécutions. Enfin, sur cette question du rapport à la différence, je n'ai pas tant mit en avant le statut des Dhimmis que le système des Millets ottomans que je trouve tout à fait unique. Tout cela pour montrer que la pensée occidentale n'a pas le monopole de la tolérance comme certains commentateurs semblaient le laisser entendre...
Enfin, sur l'Islamisme je n'ai rien à ajouter puisque précisément je le plaçais en antagonisme par rapport à un certain jacobinisme de l'identité (que je partage dans une certaine mesure), mais dont les excès ont encouragé l’unitarisme autoritaire que l'on a connu en France comme en Turquie, dans la conception que ces deux pays se font de leur identité. Mais considérer que l'Islamisme est le produit de la seule pensée islamique est un non-sens : c'est plutôt la résultante du dialogue, parfois inégalitaire, de la civilisation musulmane avec la modernité occidentale. On ne comprend rien à l'islamisme si l'on passe à côté de cette réalité. Et mon propos n'est encore une fois pas de faire porter le chapeau au monde musulman ou à l'Occident, mais précisément de montrer qu'entre ces deux 'mondes' les passerelles sont nombreuses et les torts et mérites partagés. Qui pourrait dire aujourd'hui que les mouvements identitaires européens ne se sont pas construit au contact et en complémentarité avec l'islamisme politique ? Comme l'indique Levi-Strauss, il n'existe pas de civilisations endogames et toutes se construisent en dialogue. Ce que l'Islamisme d'aujourd'hui nous indique à mon sens, c'est qu'une large partie du monde musulman a commencé à se penser en partie avec les concepts d'une certaine modernité occidentale.
Vous avez évoqué à pls reprises le statut juridique du dhimmi pour vous en offusquer. Pourtant à l’époque (7ème siècle), il s’agissait de donner aux gens du livre, un statut juridique protecteur. Plutôt que de les convertir de force à l’islam (ce que faisait à l’époque l’église catholique), les autorités musulmanes, préféraient leur octroyer un statut garantissant la liberté de foi et de culte moyennant l’acquittement d’obligations matérielles. J’ai aussi rappelé que sous l’empire ottoman ce statut n’avait pas empêché les Arméniens d’accéder à des emplois dans la haute fonction publique. Chose inimaginable pour un étranger vivant au 21ème siècle dans le monde occidental.
Je vous invitais ainsi à vous interroger sur le statut de l’étranger en France aujourd’hui mais je vois que vous préférez regarder ailleurs cad les pays musulmans. Comparaison n’est pas raison. Vous ne pouvez pas comparer la France à des pays non démocratiques mais à ses pairs. Il se trouve que les étrangers extra européens vivant en France ont moins de droits que les étrangers vivant dans d’autres pays européens (cf le droit de vote aux élections locales accordé aux étrangers dans la plupart des pays européens). N’êtes-vous pas choqué par le fait qu’un étranger en situation régulière ne puisse pas exercer le métier de chirurgien dentiste, expert comptable, sage-femme, péricultrice, pilote, vétérinaire etc… ?
C’est très bien d’avoir l’esprit critique mais peut-être faut-il l’exercer aussi sur le monde dans lequel vous évoluez cad l’occident et plus particulièrement la France. Est-ce que la France reconnait ses minorités ethniques et religieuses ? Est-ce que les citoyens français de confession musulmane sont traités sur un pied d’égalité ? Leur religion est-elle acceptée dans la société française ? Peuvent-ils vivre en tant que musulmans tout en étant respectés ?