Monde

La «sale guerre» de la Turquie menée contre les Kurdes

Ariane Bonzon, mis à jour le 10.10.2011 à 18 h 22

Pressant la Turquie de reconnaître le génocide arménien, Nicolas Sarkozy s’est vu rappeler le passé colonial de la France en Algérie par le ministre turc des Affaires étrangères. Or Ankara mène aussi une «sale guerre» contre les quelque quinze millions de Kurdes qui vivent dans le pays et, à bien des égards, la politique du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan ne diffère pas beaucoup de celle des précédents gouvernements turcs.

Une manifestation pro-Ocalan à Istanbul, en mai 2011. REUTERS/Murad Sezer

Une manifestation pro-Ocalan à Istanbul, en mai 2011. REUTERS/Murad Sezer

C’est, également, une «guerre qui ne dit pas son nom». Comme la démocratie française dans les années 1950-60, la démocratie turque est gangrénée par le problème kurde depuis 1984, depuis que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a pris les armes.

Considéré comme une organisation terroriste par la Turquie, les Etats-Unis et l'Union européenne, le PKK combat pour obtenir plus de droits culturels et politiques pour les quelque 15 millions de Kurdes (sur 73 millions d’habitants) qui vivent en Turquie ainsi que pour obtenir l’autonomie du sud-est du pays où la majorité d’entre eux résident.

Selon Servet Mutlu, professeur à l’Université d’Ankara, le coût de cette guerre aurait avoisiné les 65 milliards d’euros pour la période allant de 1984 à 2005. C’est «une somme substantielle pour une économie en développement», de quoi construire 6.000 kilomètres d’autoroutes,  précise Servet Mutlu.

Aucun gouvernement n’est encore parvenu à trouver une solution. L’actuel Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2002, semble aussi impuissant que les précédents alors même qu’il possède désormais autorité sur l’armée, laquelle avait auparavant fait de la question kurde son «domaine privilégié».

Pis: ce conflit, 45.000 morts à ce jour, connaît un regain de violence depuis le début de l’été. Les attaques contre des bâtiments officiels, ainsi que les affrontements meurtriers et les enlèvements de fonctionnaires, d’instituteurs en particulier conduits par le PKK se sont multipliés depuis la mi-juin. 

«Une résolution pour faire la guerre»

Depuis six mois, la police a procédé à l’arrestation de plus de 4.000 Turcs d’origine kurde –dont plusieurs parlementaires– emprisonnés, accusés de liens avec la rébellion. Une nouvelle escalade se dessine: le Parlement turc vient d’approuver le renouvellement pour un an de l'autorisation de procéder à des raids aériens contre les caches du PKK en territoire irakien. Et le gouvernement turc menace de lancer une opération terrestre à l’intérieur de l’Irak ainsi qu’il l’avait fait pendant huit jours en 2008. «Ce n’est pas une plaisanterie. Il s’agit d’une résolution pour faire la guerre», a souligné Hasip Kaplan, un député du parti pro-kurde, le BDP. 

«Nous sommes revenus 20 ans en arrière,  nos ennemis à l’intérieur du pays comme à l’étranger peuvent de nouveau jouer la carte kurde contre nous», déplore un analyste turc. «Exit Syria, Iran and Israël. PKK in» titrait ces jours-ci un éditorial du Milliyet (opposition, centre gauche). Résumé: c’en est fini du rapprochement de la Turquie avec l’Iran et la Syrie, et de la coopération stratégique avec Israël; on s’est mis à dos ces trois pays et à la place voilà le PKK qui revient en force.

Kadri Gürsel, l’auteur de cet éditorial sait de quoi il parle quand il évoque un retour en arrière. Alors journaliste à l’AFP, il avait été kidnappé par le PKK en 1995. A l’époque, Israël et la Turquie n’avaient pas encore signé les accords de coopération militaire de 1996, la Syrie abritait le chef du PKK, Abdullah Ocalan, tandis que l’Iran était dans la ligne de mire turque.

L’«ouverture kurde» de 2009 semble n’être plus qu’un lointain souvenir. De sa prison, sur l’île d’Imrali, Abdullah Ocalan avait pourtant établi une feuille de route, amendée puis finalement acceptée par le PKK. Plusieurs rounds de négociations entre le service de renseignement turc, le MIT, et le commandement du PKK ont eu lieu.

Mais selon l’universitaire turc d’origine kurde, Mesut Yegem, qui a eu accès aux minutes de ces négociations, les deux parties n’étaient pas parvenues à un accord en bonne et due forme; on ne peut donc accuser le Premier ministre turc d’avoir refusé de le signer, comme le suggèrent  certains responsables kurdes.  

Empêcher la représentation nationale

En fait, le PKK s’est toujours méfié des politiques d’ouverture et n’était en vérité guère enclin à abandonner les armes, malgré ce qu’annonçaient alors les médias turcs. Pour l’avoir écrit en 2009 dans un hebdomadaire indépendant, Express, le journaliste turc d’origine kurde Irfan Aktan vient d’être condamné à 16 mois de prison.

«En 2011, le PKK garde toujours la même position “pas de solution sans la lutte”. Comme l’indique un militant, que nous avions interviewé pour cet article, il est hors de question de rendre les armes “avant que les droits kurdes ne soient garantis par la Constitution”. C’est du moins, le sens de toutes les déclarations de la direction de l’organisation à Kandil (Irak du nord), chaque mois, depuis trois ans», argumente Irfan Aktan, qui connaît très bien le terrain kurde.

Si le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan a bien accordé quelques droits culturels à la minorité kurde, il s’est en revanche bien gardé de toucher à la loi électorale, et en particulier au seuil des 10% que tout parti doit atteindre au niveau national pour être représenté au Parlement.

Ce seuil inaccessible pour le parti pro-kurde du BDP (même s’il remporte bien plus que 50% des suffrages dans les régions kurdes) oblige les députés kurdes à se présenter sous l’étiquette d’indépendants et constitue une entrave sérieuse à la représentation politique de ce groupe minoritaire. 36 candidats kurdes du BDP ont été élus lors des élections de juin dernier, ce qui constitue un beau succès. Mais le maintien de cette barre des 10% garantit au Parti de la Justice et du développement (AKP) au pouvoir de remporter la mise et «présenter des candidats kurdes soigneusement triés sur le volet par Recep Tayyip Erdogan lui-même. Ainsi, les 70 députés kurdes que compterait  l’AKP ne se distinguent pas par leur combativité en faveur des droits des Kurdes!», avance l’universitaire Mesut Yegem.

L'illusion de la «fraternité»

La stratégie de l’AKP consiste plutôt à jouer la carte de la fraternité musulmane sunnite. Ce qui explique son relatif succès électoral auprès de la classe moyenne et aisée des Kurdes pieux. Le gouvernement turc favorise financièrement ces derniers comme il le fait pour la classe moyenne turque pieuse. Les Kurdes les plus défavorisés sont quant à eux attirés par les services de santé gratuits ou par les distributions de charbon auxquels procèdent les représentants locaux de l’AKP.

«Les rapports entre l’AKP et les Kurdes démunis sont menés à travers les communautés religieuses. Puisque les communautés jouent ce rôle d’intermédiaire, on a l’illusion que les Kurdes sont séduits par le discours de “fraternité musulmane”. Alors que dans le fond, il ne s’agit pas d’islam, mais de la nécessité pour les plus pauvres  de se ranger du côté des communautés et du gouvernement par misère et désespoir», décrypte Irfan Aktan.

Dans le même temps, le gouvernement et les préfectures empêchent le mouvement d’opposition kurde d’intervenir légalement auprès des Kurdes défavorisés. Exemple: jusqu’à il y a peu, l'association kurde de lutte contre la pauvreté de Sarmasik, située à Diyarbakir, était financièrement soutenue  par la mairie BDP de Diyarbakir. Alors que cette association essayait d’aider 24.000 familles qui se trouvaient sous le seuil de pauvreté, la préfecture a interdit à la mairie de la financer. Par ce biais, le gouvernement AKP renforce le rôle des communautés religieuses.

Quels que soient les débordements et les excès du PKK, celui-ci est toujours largement soutenu par la population. «La grande erreur du  gouvernement AKP, comme des gouvernements précédents, c’est de croire qu’il peut détacher le peuple du PKK», déplore Mesut Yegem. Le BDP constitue, de fait, la branche politique du PKK et c’est en tant que telle qu’il remporte des suffrages.

Car il n’est pas une famille kurde qui n’ait un enfant, cousin ou neveu parti rejoindre les rebelles du PKK. Et tous les conscrits kurdes racontent l’angoisse qu’ils éprouvent quand ils partent patrouiller dans les montagnes: «C’était notre cauchemar à nous tous! Qu’au cours d’une patrouille dans les montagnes, nous nous retrouvions face à notre frère ou à notre cousin et que nous devions tirer sur lui», se souvient Mustafa, dont le cousin a quitté la ville d’Hakkari, il y a quelques années, pour rejoindre les rangs du PKK et dont il n’a plus de nouvelles.   

«Déconnecter» la population du PKK paraît d’autant plus difficile, selon Mesut Yegem, que «désormais, les Kurdes sont beaucoup moins enclins à quitter le sud-est de la Turquie; ils veulent rester “chez eux”». Les ratonnades contre les Kurdes se sont multipliées ces derniers mois, à la suite de la reprise des attentats du PKK et de la mort de plusieurs dizaines de jeunes conscrits turcs. «Ces ratonnades ont lieu dans les quartiers ou les villes de l’ouest du pays où les Kurdes venus récemment s’y installer sont minoritaires dans un environnement de plus en plus nationaliste», précise Mesut Yegem.   

Le geste de Guéant

Ahmet, un jeune étudiant francophone de père kurde et de mère turque vit à Istanbul. Il est encore sous le coup de ce qu’il a découvert sur la page Facebook de l’un de ses copains:

«Ce copain qui ne connaît pas l’origine de mon père a écrit qu’il regrettait qu’Hitler et ses chambres à gaz ne soient plus là pour y enfermer les Kurdes. Voilà aussi pourquoi Erdogan manque de courage sur la question kurde, il sait qu’il risque de perdre le soutien des nationalistes.»

Vendredi, au moment même où d’Erevan Nicolas Sarkozy sommait la Turquie de reconnaître le génocide arménien, Claude Guéant était en visite à Ankara en soutien au gouvernement turc. Une situation paradoxale qui ne doit rien au hasard. Afin de désamorcer la polémique autour des déclarations du président de la République, et d’éviter des mesures de rétorsion économique contre les hommes d’affaires français, le  ministre de l’Intérieur devait donner quelques gages à Ankara. Ce qui fut fait, en signant un vaste accord de coopération sécuritaire, a déclaré le ministre français qui a fait part de la «détermination totale, indéfectible de la France à lutter aux côtés de la Turquie contre le terrorisme du PKK».

Malgré ce geste français de bonne volonté, la réplique turque aux propos de Nicolas Sarkozy a été cinglante: «Ceux qui disent à la Turquie de se réconcilier avec son passé doivent d'abord se regarder dans un miroir», a asséné Ahmet Davutoglu, le ministre turc des Affaires étrangères, faisant référence au passé colonial de la France en Algérie.

Tandis que des centaines de Kurdes vivant en France ont organisé à Paris une manifestation pour protester contre l’accord signé la veille à Ankara et dénoncer les nombreuses arrestations –plus de 70 depuis 2010– de militants kurdes chargés de récolter des fonds pour le PKK, parfois sous la menace. Comme le faisaient de nombreux  Algériens vivant en France dans les années 1950 pour le FLN.  

Ariane Bonzon

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