La grossesse humaine a-t-elle évolué à cause d'une infection?

Des scientifiques viennent peut-être de comprendre pourquoi nos bébés restent aussi longtemps dans l'utérus.

 Statue d'Alison Lapper enceinte à Trafalgar square, septembre 2005. Ben sutherland via Flickr CC License by

- Statue d'Alison Lapper enceinte à Trafalgar square, septembre 2005. Ben sutherland via Flickr CC License by -

Si quelqu'un vous disait qu'il y a 100 millions d'années, en gros, nos ancêtres ont été infectés par de l'ADN parasite qui s'est ensuite copié et collé tout seul dans leurs génomes – et que tout ça est lié à l'évolution de la grossesse chez les humains modernes – vous seriez en droit d'y voir un émule du premier L. Ron Hubbard.

Mais cette semaine, dans la prestigieuse revue Nature Genetics, des chercheurs ont étayé une telle théorie par des faits. En cherchant à expliquer comment un type de gestation plus complexe – avec la possibilité de garder le fœtus dans l'utérus jusqu’à un stade plus avancé – s'est développé chez nos ancêtres, des scientifiques ont étudié les cellules utérines de trois mammifères contemporains. Plus précisément, ils ont comparé les opossums (dont les petits se développent  un long moment dans une poche), aux tatous et aux humains (dont la progéniture passe davantage de temps dans l'utérus). Ils en ont conclu que de l'ADN barbare, arrivé probablement par le biais d'un virus ou d'un parasite, avait ouvert une flopée de nouvelles perspectives quant à la fabrication des bébés.

Nous avons beau être culturellement obsédés de fertilité, du ventre de Beyoncé en passant par des femmes enceintes à plus de cinquante ans, nous ne savons pas grand-chose des événements cellulaires ancestraux qui nous ont orientés vers nos styles de grossesse actuels.

Des cas variés de reproduction: le marsupial, le tatou et l'homme

Voici ce que nous savons: tous les mammifères actuels descendent d'un ancêtre commun. Mais en termes de reproduction, c'est plutôt l'auberge espagnole. Certains, on les appelle des monotrèmes, pondent des œufs. C'est le cas de l’ornithorynque et de l’échidné. D'autres, les marsupiaux, passent par une grossesse courte et accouchent (dans le cas de l'opossum) après environ deux semaines de gestation. A ce stade, le petit opossum est tout juste assez fort pour aller se cacher dans la poche de sa maman, passer ses journées à téter et attendre de se développer suffisamment pour pouvoir s'aventurer dans le vaste monde.  

D'autres encore, les mammifères placentaires, que l'on considère comme les plus évolués, ont tendance à faire durer la grossesse. Le tatou, par exemple, porte sa progéniture dans son utérus entre 60 et 120 jours, en gros. Chez nous, évidemment, cela dure environ 9 mois. Pendant ce temps, nous nourrissons nos fœtus grâce à un placenta longue-durée qui envahit les parois utérines.

Nous devons gérer une flambée d'estrogènes et de progestérone, pomper davantage de sang dans nos veines, et modifier notre système immunitaire, entre autres, pour ne pas rejeter nos fœtus comme des corps étrangers et leur permettre de se développer beaucoup plus avant l'accouchement. Pour le dire autrement: «un opossum se rend à peine compte de sa grossesse», selon les termes de Vincent Lynch, de Yale, auteur principal de la récente étude de Nature Genetics. Signifiant par-là que ces animaux ne subissent pas les mêmes bouleversements physiologiques que nous. Les tatous, par contre, ont davantage conscience de leur état – et pas uniquement parce que certains attendent des quadruplets à chaque fois. (Les humains, bien évidemment, auraient du mal à ignorer les seins douloureux et autres chevilles enflées, en dépit des rarissimes cas de déni de grossesse).

 Des transposons dans l'ADN humain

Pendant des années, les chercheurs se sont demandés pourquoi l'évolution avait doté certains animaux d'une capacité à porter leur progéniture en interne, pour lui permettre de se développer jusqu'à un stade avancé. Dans un véritable tour de force* scientifique, l'équipe de Lynch vient de donner une réponse musclée à cette question. Ils ont commencé par prélever des cellules endométriales chez l'opossum, le tatou et l'humain. Grâce à une méthode de séquençage permettant une analyse à grande échelle, ils ont observé les gènes activés lors de la grossesse de chacun de ces animaux. Puis, ils ont resserré le spectre de leurs investigations sur les différences entre le marsupial (l'opossum) et les mammifères placentaires (le tatou et l'humain). Fait remarquable, ils ont trouvé de nouvelles séquences d'ADN, appelées des transposons, réparties dans les cellules humaines et celles du tatou. Ces transposons faisait office d'interrupteurs génétiques, activant certains gènes uniquement dans les utérus des animaux les plus évolués. 

Les scientifiques pensent que cet ADN sans foi ni loi serait arrivé par le biais d'une infection, principalement parce qu'il existe au moins un exemple de parasites sanguinaires capables d'insérer des transposons dans les animaux qu'ils colonisent. Mais une fois à l'intérieur, le nouvel ADN s'affaire à se reproduire. «C'est comme les parasites que vous pouvez avoir dans les intestins, sauf qu'ici, ils sont dans votre ADN et ils n'ont qu'une seule envie: faire le maximum de copies d'eux-mêmes», a déclaré Lynch.

Les chercheurs savaient déjà qu'un transposon, le MER20, aidait à l'activation du gène de la prolactine, une substance importante pendant la grossesse. Mais cette nouvelle étude suggère que ce transposon pourrait avoir un rôle bien plus important – que des milliers de copies du MER20, en se répandant dans l'ADN des animaux, pourraient avoir aidé à la régulations de centaines de gènes liés aux estrogènes et à la progestérone, et auraient ainsi aidé l'utérus à supporter une grossesse plus longue et plus complexe. En d'autres termes, une invasion d'ADN pourrait nous avoir fait évoluer, dans une certaine mesure, non pas vers des chiots dans un vulgaire panier, mais vers bébés confortablement installés dans un Baby Björn.

Évidemment, la grossesse moderne est un animal retors. Les chercheurs ne pensent pas que l'incursion de transposons ait été suffisante, en elle-même, pour expliquer le passage vers la grossesse des mammifères placentaires comme nous. Déjà, cette étude laisse de côté l'évolution du placenta. De même, elle ne dit rien des changements immunitaires qu'on sait depuis longtemps nécessaires à une longue gestation. «Le système immunitaire a clairement besoin de savoir que ce truc à l'intérieur de l'utérus», et qui ne partage que la moitié de l'ADN de la mère, «n'est pas un parasite, et ne doit pas être rejeté», comme le dit Lynch. Cette histoire compte encore de nombreux blancs. Mais l'invasion d'un ADN barbare est peut-être un rebondissement fou – et important – dans le récit de la grossesse moderne, et dont nous devons en être bizarrement reconnaissants.

Amanda Schaffer

Traduit par Peggy Sastre

* en français dans le texte

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L'AUTEUR
Amanda Schaffer est chroniqueuse sur Double X. Ses articles
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Publié le 14/10/2011
Mis à jour le 14/10/2011 à 12h29
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