Monde

Les Syriens, victimes collatérales de l'intervention en Libye

Daniel Vernet, mis à jour le 10.10.2011 à 10 h 53

Pour Moscou et Pékin, sans intervention militaire occidentale jugée impossible, l'opposition syrienne ne peut prendre le pouvoir. Raison de plus de défendre leur principal client au Moyen-Orient.

Manifestations en Syrie le 7 octobre / REUTERS

Manifestations en Syrie le 7 octobre / REUTERS

Les Syriens seront-ils les principales victimes collatérales de l’intervention occidentale en Libye? Du moins les manifestants qui au péril de leur vie défient depuis des mois le régime de Bachar el-Assad.

La répression armée a fait plus de 2.700 morts, mais contrairement à ce qui s’était passé pour la Libye, ce qu’il est convenu d’appeler la communauté internationale, représentée par le Conseil de sécurité de l’ONU, a été incapable de se mettre d’accord pour tenter d’arrêter les massacres. Le projet de résolution présenté par la France, l’Allemagne et le Portugal et soutenu par les Etats-Unis a été bloqué par un double veto russe et chinois.

Sur la résolution 1973 qui a autorisé l’intervention en Libye au nom de la «responsabilité de protéger» (les populations civiles), Moscou et Pékin s’étaient abstenus permettant ainsi l’adoption du texte.

Pourquoi cette différence d’attitude? La réponse est sans doute dans la question. Comme l’écrit François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France en Iran, un autre pays sous surveillance occidentale, avec la Libye la responsabilité de protéger est peut-être «la triste histoire d’un fusil à un coup». Vue l’utilisation qui en a été faite contre le colonel Kadhafi, les Russes et les Chinois refusent qu’elle soit invoquée contre Bachar el-Assad.

Importance stratégique

Ce n’est pas la seule raison de leur veto. La Syrie n’est pas la Libye. Son importance stratégique au Proche-Orient est beaucoup plus importante que celle du turbulent mais petit pays du Machrek. Elle est un des protagonistes principaux du conflit israélo-arabe, le dernier Etat, voisin immédiat, avec lequel l’Etat juif n’ait pas fait la paix. Avec lequel demeurent des contestations territoriales, dans le Golan. Et qui soutient ouvertement le Hamas. Malgré le retrait de ses troupes, Damas garde aussi une influence au Liban qui n’est plus le protectorat syrien qu’il a été pendant des années mais où le Hezbollah peut être un instrument à la fois ou tour à tour de la Syrie et de l’Iran.

Ces considérations ne sont certes pas décisives dans l’attitude de Moscou et de Pékin mais elles jouent un rôle, de même qu’elles expliquent la plus grande prudence affichée par les Occidentaux. Ceux-ci n’ont jamais sérieusement envisagé une intervention militaire en Syrie bien que la situation des populations civiles y soit tout aussi sinon plus précaire qu’à Benghazi.

Les relations bilatérales comptent aussi. La Chine est le principal fournisseur de la Syrie où elle est très présente dans le secteur énergétique. En dix ans, les échanges ont été multipliés par dix. Dans le domaine militaire, la coopération est plus obscure mais les services occidentaux pensent que les Chinois ont apporté leur aide au programme syrien de missiles.

Un client de Moscou

La Russie a également profité de l’isolement dans lequel les Occidentaux avaient confiné la Syrie après l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafik Hariri. En 2005, Vladimir Poutine a annulé les trois quarts de la dette syrienne à l’égard de la Russie. En contrepartie, les Syriens se sont engagés à acheter du matériel militaire russe.

Quelque 2.000 conseillers russes se trouveraient en Syrie. Mais Moscou se cantonne officiellement à livrer des armes défensives, refusant par exemple de fournir des missiles capables d’atteindre Israël. La marine russe a obtenu la concession de la base navale de Tartous pour la maintenance de se navires mouillant dans la Méditerranée. Tout en soignant sa relation avec Damas, le Kremlin est soucieux cependant de maintenir un certain équilibre au Proche-Orient. Selon l’ambassadeur russe à l’ONU, Vitaly Tchourkine, son gouvernement n’approvisionne pas «activement» la Syrie en armes car il ne veut pas irriter «aussi ouvertement» –selon l’agence de presse russe RIA-Novosti–, ses partenaires occidentaux et israéliens.

Le soutien russe à Bachar el-Assad n’est pas inconditionnel. Vladimir Poutine lui-même a mis en garde le dictateur syrien contre l’utilisation de la force armée contre les manifestants et l’a encouragé à lancer des réformes. Mais les Russes font une analyse froide de la situation. Ils estiment que les opposants ne sont pas en mesure d’obtenir le départ de Bachar et donc que la solution ne peut passer que par un changement interne au régime.

La souveraineté contre la protection des populations

Toutes ces raisons ont joué dans la décision russe (et chinoise) de rejeter une résolution occidentale pourtant bien timide. Mais l’explication fondamentale est plus générale. Moscou et Pékin s’élèvent contre une évolution du droit international. Ils refusent que l’intervention en Libye crée un précédent, qui pourrait, un jour, être invoqué contre leurs propres régiments autoritaires. Ils donnent la priorité au principe de souveraineté nationale sur les droits de l’homme. Ils se sentent confortés par la position prise –l’abstention–, par trois Etats émergents membres non-permanents du Conseil de sécurité. L’Afrique du sud, l’Inde et le Brésil n’ont certes pas les mêmes raisons particulières de soutenir le régime Assad mais ces trois pays sont soucieux de défendre la non-intervention dans les affaires intérieures des Etats souverains.

En interprétant d’une manière extensive la résolution 1973 pour justifier une intervention militaire allant bien au-delà de la simple protection des populations civiles, la France, la Grande-Bretagne et leurs alliés ont apporté de l’eau au moulin des adversaires de la responsabilité de protéger. Et renforcer sans le vouloir le souverainisme international.

Daniel Vernet

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Journaliste
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