France

La primaire, un examen de géographie pour le PS

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 07.10.2011 à 19 h 28

Des bastions militants moins influents? Un poids moindre des barons locaux? Des urbains plus mobilisés que les ruraux? Trois questions à se poser avant d'analyser les résultats qui tomberont dimanche soir.

Des badges du PS. REUTERS/Stéphane Mahé.

Des badges du PS. REUTERS/Stéphane Mahé.

Dimanche 9 octobre dans la nuit, les six candidats à la primaire socialiste se réjouiront ou se désoleront de leur score. Les dirigeants du parti regarderont attentivement la participation: 1 million (longtemps l’objectif minimal, désormais considéré «acquis» par Jean-Pierre Mignard, l’un des superviseurs du scrutin)? 2 millions (objectif désormais jugé réaliste par ce même Mignard)? 3 ou 4 millions (le niveau atteint par les primaires italiennes de 2005, 2007 et 2009)? Mais d’autres chiffres seront intéressants à scruter: ceux de la géographie de cette primaire, que, pour la première fois, le PS ouvre à tous les électeurs et non plus à ses seuls militants.

Un rééquilibrage entre départements?

Finies les «Bouches du Nord»? L’expression amalgame deux des fédérations les plus puissantes (et controversées) du PS, deux faiseuses de rois depuis qu’elles ont permis à François Mitterrand de prendre le contrôle du parti en 1971. En novembre 2008, elles faisaient partie des cinq fédérations à avoir mobilisé le plus de militants pour le second tour de l’élection de la première secrétaire, avec le Pas-de-Calais, Paris et la Haute-Garonne.

Cinq départements qui représentaient à eux seuls un quart des votants ce jour-là, quatre d’entre eux s’étant prononcés pour Martine Aubry… mais qui pèsent d’un poids un peu moins important dans l’électorat socialiste global. De même que d’autres bastions du PS: si on compare le nombre de bulletins Royal au premier tour de la présidentielle 2007, des départements comme l’Aude, la Manche, les Pyrénées-Orientales, l’Ain et la Guadeloupe faisaient par exemple jeu égal, avec 65.000 chacun environ. Mais là où l’Ain et la Manche plafonnaient à 500 votes lors du scrutin interne de novembre 2008, les trois autres en comptaient de 1.600 à 2.900.

Cette primaire ouverte à tous les sympathisants pourrait donc conduire à un rééquilibrage territorial, comme le montre notre carte ci-dessous. Plus une zone est foncée, plus le nombre d’électeurs PS en proportion du nombre de militants y est élevé.

Nombre d'électeurs Royal en 2007 pour un militant votant en 2008

Le nombre d'électeurs de Ségolène Royal au premier tour de la présidentielle 2007 a été divisé par le nombre de militants qui ont participé au second tour du 21 novembre 2008 pour l'élection de la première secrétaire. Plus la couleur est foncée, plus le chiffre est élevé: il va de 23 dans l'Aude à 164 en Vendée pour la métropole, et de 31 à Mayotte à 515 en Martinique pour l'outre-mer. [Cliquez ici ou sur la carte pour l'ouvrir en plus grand]

Dans le cas extrême et évidemment impossible où les 9,5 millions d’électeurs de Royal du 22 avril 2007 se déplaceraient dimanche, la géographie du parti se rééquilibrerait donc nettement vers des régions conquises en 2004 (Bretagne, Pays de la Loire, Basse-Normandie, Poitou-Charentes, Rhône-Alpes…). A qui cela profiterait-il? En 2006 comme en 2008, Ségolène Royal s’était montrée plutôt performante dans les cinq régions en question, y dépassant son score national. Mais elle y comptait à l’époque des soutiens de poids, comme Jean-Marc Ayrault, Jean-Yves Le Drian ou Gérard Collomb.

L'optique «municipale» d'Aubry

Si ce rééquilibrage massif reste très théorique, c’est parce que l’activité des militants va avoir son importance dans la mobilisation. «Il sera intéressant de voir s’il y aura une corrélation entre les taux de participation à la primaire et les bastions socialistes, si le réseau militant du PS s’est mis en marche pour faire voter les gens», pointe Frédéric Sawicki, professeur de sciences politiques à Paris-I et co-auteur de La Société des socialistes. «Plus il y a d’adhérents PS, plus il y a de distribution de tracts sur les marchés et dans les boîtes aux lettres, de contacts avec la population…».

Cette corrélation a été soulignée par plusieurs responsables, comme le premier secrétaire fédéral du Nord Gilles Pargneaux, qui a donné comme objectif à ses militants de convaincre chacun cinq sympathisants. Le travail de terrain reste donc important, même si le PS a mené une campagne d’information par d’autres canaux (presse quotidienne régionale, internet). «Entre regarder un débat à la télévision et savoir où, quand et comment on vote, il y a une sacrée marge», explique Frédéric Sawicki. On surestime beaucoup le degré d’information qu’ont les gens: la grande différence, c’est que lors des scrutins habituels, ils reçoivent le matériel électoral chez eux.»

La primaire a mélangé plusieurs types de campagne: à la fois campagne interne (les rencontres avec les militants, comme à l’université d’été de La Rochelle), campagne pré-présidentielle (du tam-tam quotidien des sondages aux trois débats télévisés, dont un a attiré près de 5 millions de téléspectateurs) et campagne de terrain locale. Depuis plusieurs semaines, l’équipe de Martine Aubry, de son directeur de campagne François Lamy à son responsable des relations avec les élus Michel Destot, explique ainsi s’inscrire dans le schéma d’une «élection municipale», avec ses figures imposées, comme l’envoi de lettres de soutien par des maires.

Perte d'influence du «vote au canon»

Ce qui pose la question de l’importance des soutiens locaux. En juin, en déposant leur candidature, Martine Aubry et François Hollande avaient affiché leurs muscles en déposant un nombre de parrainages d’élus bien supérieur au plancher: près de 600 pour Aubry, plus de 450 pour Hollande. Ségolène Royal avait immédiatement répliqué en dénonçant «ceux qui pensent qu'il faut déposer 500 ou 600 signatures parce qu'ils sont plus forts. On n'est pas dans un Congrès. […] Je ne crois pas que les Français soient dans un état d'esprit tel qu'ils vont obéir au doigt et à l'oeil aux élus locaux qui vont soutenir untel ou unetelle».

En novembre 2008, une note de l’Ifop sur la géographie électorale du PS pointait que «dans de nombreux endroits, le parti ne "vote plus au canon" et il ne suffit donc plus de connaître l’orientation des dirigeants locaux pour en déduire le vote des militants». «Les prises de position des premiers secrétaires fédéraux pourraient n’avoir aucun impact sur les résultats», estime aujourd’hui son auteur, le directeur du département opinion de l’institut Jérôme Fourquet. «Il faut en revanche descendre d’un niveau pour regarder les positions des grands élus locaux, comme les maires.»

«Il sera intéressant de voir dans quelle mesure les candidats arriveront à mobiliser dans leur propre bastion», renchérit Frédéric Sawicki, «et aussi quel sera l’impact des notables dans d’autres départements»: Laurent Fabius en Seine-Maritime pour Martine Aubry, Jean-Louis Bianco dans les Alpes de Haute-Provence pour Ségolène Royal, Pierre Moscovici dans le Doubs pour François Hollande

Des bureaux dans les îles finistériennes

Mais un autre facteur affectera localement la participation, la localisation des bureaux de vote: en décembre dernier, une note de la fondation Terra Nova pointait d’ailleurs que «leur dispersion géographique» aurait «un impact décisif sur le nombre d’électeurs final». Le PS avait promis autour de 10.000 bureaux, soit au moins un pour chacun des 4.000 cantons: on en compte au final environ 9.500 et l’objectif des cantons est atteint à quelques exceptions près.

Mais le maillage est évidemment très inégal: selon nos calculs, on compte un bureau de vote par kilomètre carré, voire moins, à Paris et dans la petite couronne, contre un pour 286 kilomètres carrés dans le Cantal, département rural et enclavé de droite. Et l’on retrouve ces mêmes inégalités quand on reprend les chiffres du nombre d’électeurs PS au premier tour de 2007, par exemple à propos des départements des six candidats.

En février dernier, le chef de file des députés UMP Christian Jacob avait épinglé une «primaire de bobos»: «Il vaut mieux être né dans le 8e, dans le 7e ou dans le 6e arrondissement de Paris pour participer aux primaires que dans le midi viticole, dans le Limousin ou dans la Haute-Vienne.» Une critique justifiée? Le nombre de bureaux de vote dépend de nombreux facteurs (bonne volonté des mairies, nombre de militants mobilisables…) et aboutit au final à une carte où de nombreux départements ruraux sont moins bien «maillés» mais où d’autres peu suspects de «boboïtude» le sont très bien, comme la Saône-et-Loire ou le Finistère. Ce dernier a même créé des bureaux de vote pour des îles de quelques centaines d’habitants, comme Batz, Molène ou Ouessant…

Jean-Marie Pottier

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Jean-Marie Pottier
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Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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