Steve Jobs: chaque génération a les deuils qu’elle mérite
La mort de Steve Jobs devrait émouvoir ses proches, les salariés et les actionnaires d’Apple. Or, des fans innombrables pleurent celui qui les a transformés en VRP. Un troupeau de fidèles devenus des «élus».
- A l'Apple Store de Santa Monica le 6 octobre 2011, REUTERS/Lucy Nicholson -
Le monde a changé et Steve Jobs y est peut-être pour quelque chose. Sa mort endeuille aujourd’hui une communauté de fans, qui pleure un «génie», un «visionnaire», un homme qui «a changé le monde» - la presse n’est pas en reste… Sur Le Figaro.fr, on trouve une chapelle ardente où les lecteurs sont invités à déposer leur « propre hommage ». Vers 10h30, on y trouvait déjà près de 200 témoignages, parfois empreints d’une étonnante béatitude.
«Je vous aime Steve Jobs, écrit Mira B.
Je vous remercie car vous m'avez tant donné .
Je vous admire pour toujours .
Steve Jobs je vous aime au présent , pour toujours .»
Sur Twitter, entre chagrins et larmes, on égrène les citations comme on le ferait du discours d’un gourou, sans prendre le temps d’en mesurer l’extraordinaire banalité: «Votre temps est limité, aussi ne le perdez pas à faire autre chose que vivre».
Et même, comme Barack Obama, Nicolas Sarkozy y va de son hommage.
On a les deuils qu’on mérite
C’est la première fois que le décès d’un capitaine d’industrie suscite une telle détresse. Chaque génération a les deuils qu’elle mérite. En 1885, Victor Hugo eut des funérailles nationales, la République et la Nation lui rendant communément hommage. La mort de Gandhi annonça la fin des Empires. Celle de Staline bouleversa le monde (no comment). L’Amérique des sixties pleura Kennedy puis Martin Luther King, porteurs de deux rêves complémentaires. En 1980, l’assassinat de John Lennon suscita un deuil planétaire, montrant l’importance nouvelle de l’Entertainment dans nos vies. Des révolutionnaires d’appartement continuent à arborer le masque lugubre de Che Guevara sur leurs tee-shirts. Voici aujourd’hui que la planète communie à l’unisson la disparition d’un inventeur de téléphone et d’ordinateurs un peu plus jolis que les autres.
Steve Jobs était à l’évidence un grand industriel, particulièrement doué en marketing. Qu’il ait réussi à transformer des acheteurs en fans est sans doute son plus grand tour de force. Imposer un univers où le consommateur se retrouve volontairement captif, faire de chaque innovation une rente de situation (la bataille actuelle avec Samsung en témoigne) et obtenir du consommateur plus que la fidélité, la complicité, voilà où se situait le génie de Jobs.
Jobs a-t-il lu Bourdieu?
Il a su utiliser ce que Bourdieu nommait la «distinction», à cette nuance près que les choix culturels qui autrefois séparaient le cadre de l’ouvrier, sont devenus des frontières que tout le monde pouvait franchir – sous réserver de débourser quand-même quelques centaines d’euros. Avoir un iPhone a permis à ses premiers possesseurs d’afficher à la fois leur capital économique, social et culturel (car il y a, semble-t-il, une «culture Apple»). Mais cette distinction n’avait pas vocation à rester confidentielle. L’enjeu pour Apple a toujours été de transformer l’innovation en prosélytisme pour s’imposer sur un marché mondialisé. Se distinguer, c’est désormais avoir une longueur d’avance. Et attendre le prochain gadget lorsqu’on a été rattrapé. Steve Jobs a sans doute créé la «distinction de masse».
En leur faisant croire qu’ils étaient à part, élus, Apple a fait de ses consommateurs de produits, des VRP, sinon des apôtres, de ses produits. Un rêve de marketeur.
C’est cet enthousiasme des consommateurs qui a permis à la firme de Cupertino de résister à la fois aux attaques de ses concurrents et à des révélations qui auraient dû sérieusement écorner son image de marque. Que penser des conditions de travail chez les sous-traitants, avec suicides d’ouvriers, empoisonnements, enfants travaillant sur des chaînes de productions, heures supplémentaires obligatoires non payées…? Le bonheur consumériste a un coût humain que l’aficionado ne veut pas voir.
Obsolescence programmée
L’enthousiasme des acheteurs d’iPod, iPhone et autres iPad a toujours suscité chez moi une grande perplexité. Comment peut-on passer des heures à attendre qu’un magasin ouvre afin d’être parmi les premiers à acheter un assemblage de verre, de métal et de composants électroniques, aussi élégamment organisés soient-ils? Et comment ne pas sourire en se souvenant de ce que fut le premier objet magique d’Apple?

Qui, aujourd’hui, caresserait avec délectation ce bijou de 1984 devenu un banal déchet électrique et électronique (DEE)? Personne. Dans quelques années, il en sera de même avec nos iPhone, oui, oui, même l’iPhone 5. L’obsolescence fait partie du jeu commercial…
La société du Spectapple
Car ce que l’on pleure aujourd’hui est éphémère. Comparer Jobs à Edison ou Ford a sans doute plus de sens que d’associer Apple à des artistes ou à des savants. La création, la pensée, la politique peuvent accompagner une vision industrielle. Mais Apple ne joue pas dans la même catégorie que Picasso ou Einstein. D’ailleurs, j’ai toujours détesté que l’on me dise comment penser, même s’il s’agissait de penser différemment.
On peut aussi songer que Steve Jobs avait feuilleté la Société du spectacle de Guy Debord. La place démesurée que prennent les objets Apple dans notre vie – y compris pour ceux qui n’en possèdent pas, leur mise en scène, en témoigne.
«Le spectacle, compris dans sa totalité, est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant. Il n'est pas un supplément au monde réel, sa décoration surajoutée. Il est le cœur de l'irréalisme de la société réelle. Sous toutes ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Le spectacle est aussi la présence permanente de cette justification, en tant qu'occupation de la part principale du temps vécu hors de la production moderne.»
Il n’a pas changé le monde, il l’a senti
Noyer les critiques par l’innovation, le design, le marketing a permis à Apple de devenir une des entreprises les plus aimées au monde (quand on y réfléchit, aimer une entreprise, c’est un concept étonnant), doublée d’une immense capitalisation boursière. On aime à penser que Jobs va rejoindre Bourdieu et Debord à qui il apportera cet Iphone 5 que personne n’a encore vu.
Steve Jobs n’a sans doute pas changé le monde. Mais il l’avait parfaitement compris.
Jean-Marc Proust
Mis à jour le 07/10/2011 à 10h10
















































Apple est a Cupertino, Palo Alto c’est Facebook...
LONG LIVE ANDROID!
Mais avant tout, la raison pour laquelle ceux que vous appelez les "initiés" aiment leur machine, c'est parce qu'Apple a permis de se défaire de l'informatique comme contrainte. Avec des machines sûres, efficaces, et durables, les utilisateurs Macs ont appris à faire confiance à l'informatique pour oublier l'outil derrière l'objectif. It just works, comme Jobs disait.
Avec l'augmentation énorme du marché pour Apple, la durabilité des produits a pu doucement s'éroder, mais dans les faits, un Powerbook acheté en 2001 sera toujours performants aujourd'hui. C'est la vraie base de la culture Apple, la confiance dans le produit.
Et en plus, c'est pas moche à regarder.
-> Etre aux origines même de l'ordinateur personnel ne mérite donc ni notre deuil ni votre attention ? Mais que vous faut-il de plus bon sang ?
Mais ce qu'a fait Steeve Jobs, ou plutôt, ce qu'a fait Apple sous la direction de Steeve Jobs n'est à mon avis ni changement du monde, ni sentiment du monde. Et c'est là que je suis en désaccord avec vous.
Steeve Jobs n'a pas changé le monde : les produits d'Apple seraient à mon avis apparus chez d'autres sociétés High Tech si Apple n'avait pas existé. Je pense qu'ils sont une évolution logique des produits technologiques.
Steeve Jobs n'a pas non plus, ou plutôt, pas seulement "senti" le monde. Le sentir n'est pas suffisant, reste encore abstrait : encore faut il concevoir, réaliser, fabriquer ce qui va advenir. Et c'est là qu'est tout son talent et celui d'Apple : nous apporter aujourd'hui des objets technologiques dont nous rêvions (ou pas) pour demain.
Steeve Jobs sans Apple n'est rien, parce qu'il reste confidentiel (cf l'époque NeXT). Avec Apple, il a, à mon sens, provoqué une accélération de la mise à disposition des innovations technologiques qui a laissé tout le monde derrière. Et obligé tous les acteurs de l'industrie High Tech a suivre la firme à la pomme. C'est parce qu'ils nous apporte aujourd'hui les innovations d'un futur proche qu'Apple et Jobs ont conquis une telle aura.
C'est votre droit d'ignorer que nous devons beaucoup à ce type de personnes, il n'empêche que ce sont des individus comme Jobs, Gates, Page... qui façonnent l'informatique, qui ne cesse de prendre une importance de plus en plus importante dans nos vies.
"Aimer une entreprise, c'est un concept étonnant" Ça dépend sans doute de votre conception politique des choses, j'imagine.
PS: oui, nous leur devons beaucoup et je ne le nie pas. Mais j'observe simplement ce deuil (quasi) planétaire et m'en étonne.
Nos générations sont celles de l'informatisation, comme celles d'un siècle plus tôt ont été celles de la révolution industrielle. C'est par les syndicats que nos arrière grands parents ont été défendus contre les abus de la grande industrie. Qui nous défend contre les abus de l'informatisation ? Certainement pas les syndicats, totalement dépassés par l'enjeu ; combien se battent pour que les outils informatiques soient traités sérieusement en CHSCT ? Non, ce sont Steve Jobs et ses collaborateurs qui ont fait beaucoup, indirectement, pour tempérer les abus. Depuis 20 ans, pas un ergonome du logiciel ou un chercheur en interaction homme-machine qui ne se revendique de l'influence d'Apple... qui n'a peut-être pas inventé grand-chose, mais qui a toujours choisi le camp de l'individu contre celui de l'ordinateur et de ses prêtres. Sans cette alternative économiquement crédible, à quoi ressembleraient nos ordinateurs, nos conditions de travail dans les bureaux, notre société ? Je n'ose l'imaginer...
Alors je ne porterai certainement pas de tee-shirt à l'effigie de Steve Jobs, mais je n'irai certainement pas me moquer de ceux qui en porteront. Et j'espère qu'un jour nous serons nombreux à mesurer les enjeux politiques qui entourent l'informatique.
Non, les produits Apple ne dépendent pas uniquement d'un bon marketing pour se vendre, ils sont fondamentalement bien conçus, mettent l'utilisateur et ses besoins/envies au premier plan lors de la conception. Le meilleur marketing du monde ne vendra du flan à prix d'or durant plusieurs années, en passant des ordinateurs aux balladeurs, puis au téléphone et enfin à tablette. Si Apple cumule les succès dans ces différents domaines, c'est qu'il y a bien derrière tout cela une recette, une façon de penser et de concevoir qui fonctionne. La seule valeure d'estime d'un objet ne permet pas de le vendre en masse durablement, à moins de cumuler cet avantage avec d'autres, tels que la supériorité technique, un design très soigneusement étudié etc... Mais parvenir à une telle symbiose n'est pas chose facile.
Pour conclure, votre article semble insinuer que la "qualité" des deuils de masse semble décliner avec le temps qui passe. C'est discutable. N'oublions pas que Steve Jobs est un self made man qui a fait progresser l'Homme par le développement de l'outil informatique et des objets qui y sont liés. On a peut-être "baissé d'un cran" dans le deuil entre Victor Hugo et Steve Jobs, mais je trouve relativement normal de regretter un homme de cette stature, un homme digne d'être admiré et regretté. Pour ma part je m'inquiéterai lorsque des millions de personnes à travers le monde pleurerons la mort de Franck Ribéry ou de Paris Hilton...
Cordialement
Que des millions de personnes aient pleuré la mort de Staline est invraisemblable. Mais cela correspond à l'époque: utopies totalitaires et crimes de masse.
Le deuil de Lady Di est celui d'une époque qui s'ancre dans le vertige people. Le deuil de Jobs montre que sa mort correspond à une période d'écrans et d'électronique.
Pour la "qualité": je me sens plus proche des endeuillés de Jobs que de ceux de Staline :-)
S'affairer dans les détails est peut-être, à un certain niveau, affaire d'enculeurs de mouche, mais certainement pas lorsqu'il s'agit de pointer l'usage d'un texte qui, à la manière d'un miroir aux alouettes, est destiné à rehausser la pauvre teneur intellectuelle d'un texte qui n'en méritait pas moins...
Dans la même idée: "Votre temps est limité, aussi ne le perdez pas à faire autre chose que vivre"
une forme de capitalisme la plus abjecte où sous couvert d'innovation et de moralité on sous-traite les problèmes de la production à des gentils entreprises Chinoises avec une charte d'éthique qui n'est bien sur jamais respectée.
Hier sur Arte était diffusé " la face cachée du chocolat" qui reprenait l'exploitation sauvage des enfants esclaves en Afrique déja vu dans le cadre de la production du coton qui fournit la matière première à la réalisation de stupide produits de consommation jetable.
Merci pour la référence à Guy Debord qui serait surement effrayé de constater que nos sociétés ont largement dépassées ses analyses pourtant sombres bien que réalistes.
Mais là, depuis qq heures, j'ai l'impression que Jobs a inventé l'ordinateur (ah bon, y en avait pas avant ?), le téléphone (ah bon ?), le lecteur MP3 (ah bon ?), la tablette...
Jobs était un génie du marketing, et il savait s'entourer d'ingénieurs compétents pour fabriquer des produits au point, ce qui est déjà bien.
Mais si on regarde l'héritage qu'il a laissé au monde, il ne restera que du "Hype", des produits certes beaux, mais obsolète au bout de 2-3 ans (car irréparables), et des consommateurs un peu béats. Avec Apple, nous sommes entrés encore un peu plus dans le monde du consumérisme et du paraitre, avec des étudiants ou des ouvriers qui se ruinent pour se pavaner avec un smartphone de cadre...
Pour tout dire il n'y aucun objet Apple dans mon entourage, ni au boulot, ni dans ma maison, et vous savez quoi, je m'en porte très bien.
Ceci dit, paix à son âme, il aura au moins prouvé que même riche, on reste tous (à peu près) égaux devant la mort.