Comment Steve Jobs a changé nos vies

En comprenant que les machines n'étaient pas obligées d'être ce qu'elles étaient, Steve Jobs a plus que quiconque façonné la technologie moderne.

le logo Apple sur un Apple Store à New York, le 18 janvier 2011. REUTERS/Mike Segar.

- le logo Apple sur un Apple Store à New York, le 18 janvier 2011. REUTERS/Mike Segar. -

J’ai appris la mort de Steve Jobs sur un appareil qu’il a inventé —un iPhone— et je suis en train d’écrire sur une autre machine née de sa volonté: un ordinateur avec interface graphique.

Il se trouve que j’utilise un PC sous Windows, composé de matériel générique que j’ai assemblé moi-même; techniquement, seul mon clavier a été fabriqué par Apple. Mais tout cela n’a aucune importance.

À l’instar du smartphone à écran tactile et, aujourd’hui, de la tablette, si le PC que vous et moi utilisons quotidiennement est devenu omniprésent, c’est principalement grâce à cet homme.

J’irai plus loin: que vous mourriez d’envie de posséder un Kindle Fire ou un BlackBerry PlayBook, que vous jouiez à Angry Birds sur un iPod Touch ou un Nexus Prime de Google, que vous soyez Mac ou PC, vous avez succombé au grand plan de Steve Jobs.

La louange n'est pas exagérée

Vous estimez peut-être que cette louange est exagérée. Après tout, rien n’arrête l’industrie de la technologie informatique. Les machines progressent grâce au travail de milliers de programmeurs, ingénieurs, assembleurs et chercheurs de centaines de petites et grandes entreprises de la Silicon Valley et du monde entier.

Jobs, qui avait quitté l’université et n’avait reçu aucune formation d’ingénierie ni matérielle ni logicielle, ne possédait pas grand-chose de l’expertise conventionnelle nécessaire pour lancer la révolution informatique. Il n’a pas rendu les microprocesseurs plus rapides, il n’a pas augmenté la capacité des disques durs, il n’a pas inventé les lecteurs de disque optiques, le format bitmap, la téléphonie mobile, Ethernet, ni même la souris.

Si Jobs n’avait pas été là, nous aurions quand même bénéficié de tous ces progrès technologiques —et des gens comme Bill Gates, Andy Grove, Michael Dell et Larry Page auraient transformé ces technologies en ordinateurs, téléphones et autres baladeurs.

Si Steve Jobs n’avait pas été là, à quoi tout cela aurait-il pu ressembler? Pour se rendre compte de la manière dont Jobs a changé votre quotidien, il suffit de regarder comment des entreprises entières se sont transformées après que Jobs leur a fait rencontrer Apple.

Des entreprises transformées par Apple

Pensez au BlackBerry, au Palm Pilot, au lecteur de musique Creative Nomad, ou à MS-DOS. Ce sont toutes des technologies parfaitement fonctionnelles, qui font leur boulot. Mais aucune n’était transcendante. Aucune n’était un bonheur à utiliser, la plupart étaient même une vraie corvée. 

Plus important encore, toutes représentaient la fin logique, darwinienne de grandes tendances technologiques.

Le BlackBerry est le résultat naturel de processeurs et d’écrans de plus en plus petits, et de meilleurs systèmes de téléphonie mobile. Si Research in Motion ne l’avait pas inventé, quelqu’un d’autre l’aurait sûrement fait.

L’iPhone, en revanche, n’avait rien d’inévitable. Chaque détail de cet appareil est le produit d’une profonde recherche, de tests poussés et d’un inflexible perfectionnement. Le «Jesus phone» conforte la place de Jobs à la tête du secteur.

Alors que toutes les autres entreprises ont été façonnées par les forces de l’évolution technologique, avec des produits qui s’amélioraient à mesure que les puces devenaient de plus en plus rapides et de moins en moins chères, Jobs n’avait aucune patience pour l’évolution. Lui était le créateur intelligent.

Les problèmes de chaque technologie

Le plus grand talent de Jobs était sa capacité à repérer les points problématiques de chaque technologie qu’il touchait. Il pouvait regarder n’importe quoi et vous dire pourquoi ça merdait. C’était d’ailleurs devenu sa formule habituelle lorsqu’il dévoilait de nouveaux produits: il commençait par expliquer les horribles défauts de l’entreprise qu’il s’apprêtait à supplanter.

Les vieux smartphones? Ils étaient encombrés de boutons qui restaient là qu’on en ait besoin ou non, et demeuraient statiques quelle que soit l’application utilisée, ne laissant que très peu d’espace pour l’écran.

Les baladeurs? Ceux qui ont précédé l’iPod ne stockaient que trop peu de chansons, étaient trop lents à transférer votre musique, ne classaient pas vos titres d’une manière utilisable et ils étaient à la fois trop grands et trop moches à transporter.

Les tablettes d’avant l’iPad? Si vous le lanciez sur le sujet, vous en aviez pour la journée.

L'homme du tri

Il existe une école d’hagiographes de Jobs qui suggère qu’il a personnellement inventé la solution à tous ces problèmes (on peut en lire une amusante parodie dans un article publié par The Onion, «Steve Jobs en panique a passé une nuit blanche à inventer la tablette Apple.»)

Mais si Apple a donné son nom à des centaines de brevets, Jobs n’était pourtant pas l’homme à idées de la marque. Son rôle consistait plutôt à faire le tri entre les idées géniales et les idées nulles des autres —et de perfectionner les meilleures afin d’en faire des produits qui marchent.

C’est ce qu’il a fait le plus notoirement avec la souris, gadget qu’il avait découvert lors d’une visite dans un centre de recherches Xerox de Palo Alto en 1979. Jobs s’est instantanément rendu compte qu’elle pourrait transformer l’informatique, et a travaillé fébrilement à faire quelque chose d’utile de ces recherches.

Il a pompé d’autres parties du Mac à Jef Raskin, légendaire expert en interface informatique d’Apple qui avait inventé plusieurs des concepts-clés de l’environnement graphique.

Mais Jobs ne s’est pas contenté d’attraper au vol les meilleurs concepts d’autres personnes. Il s’est aussi inspiré de domaines plus éloignés.

Qu'y aurait-il eu sans Jobs?

Après avoir laissé tomber la fac de Reed à 17 ans, Jobs vadrouilla dans le campus à la recherche de quelque chose à faire. Il avait entendu parler du bon cursus de calligraphie de Reed et décidé d’en suivre quelques cours. «J’ai découvert les polices serif et san serif, appris à varier les espaces entre différentes associations de lettres, et ce qui rend une typographie sensationnelle», raconta-t-il lors d’un discours de remise de diplômes à l'université de Stanford en 2005 (qui est l’un des meilleurs récits de sa vie qu'il vous sera jamais donné de voir).

«C’était beau, historique, d’une subtilité artistique que la science est incapable de rendre, et j’ai trouvé ça fascinant

Il ajouta: 

«Rien de tout cela n’avait la moindre chance de trouver une quelconque application pratique dans ma vie. Mais dix ans plus tard, alors que nous étions en train de concevoir le premier ordinateur Macintosh, tout m’est revenu. Et nous avons tout mis dans le Mac. C’était le premier ordinateur possédant une belle typographie. Si je n’avais pas fait un saut à ce cours, à la fac, le Mac n’aurait jamais eu de multiples styles de caractères ou des polices à espacements proportionnels. Et comme Windows n’a fait que copier le Mac, il est fort probable qu’aucun PC ne les aurait eu non plus. Si je n’avais pas abandonné mon cursus, je ne serais jamais tombé sur ce cours de calligraphie, et les ordinateurs n’auraient pas la merveilleuse typographie d’aujourd’hui. Évidemment, à la fac je ne pouvais pas me douter de ce qui allait en découler à l’avenir. Mais dix ans plus tard, en regardant en arrière, c’était clair comme de l’eau de roche.»

La logique de Jobs est apparemment incontestable. S’il n’avait pas donné l’espacement proportionnel au Mac —si le Mac n’avais jamais existé— difficile d’imaginer qui l’aurait fait à sa place. Microsoft? Dell? Même pas en rêve.

Cela a l’air d’un détail —ça changerait quoi d’avoir des polices de caractère toutes moches?— mais c’est un argument que l’on peut avancer pour tout ce que Jobs a imposé, des interfaces sur écran tactile au modèle App Store de téléchargement de logiciels. Ces choses-là ne se seraient jamais popularisées s’il n’avait pas été là pour les proposer. 

Le mystère Jobs

En tant que journaliste, j’ai rencontré Jobs des dizaines de fois. J’ai pu lui poser des questions, et j’ai eu l’opportunité de le voir baratiner des VIP lors de démonstrations après qu’il avait dévoilé un nouveau produit génial. Jai lu à peu près tout ce qui a été écrit sur lui, et parlé à de nombreuses personnes qui ont travaillé avec lui. Et pourtant, il est toujours resté un mystère pour moi. Je n’ai jamais réussi à comprendre ce qui le rendait si fort pour repérer et créer les meilleures inventions technologiques.

Le week-end dernier, ma femme et moi nous promenions avec notre bébé à proximité du centre de Palo Alto, et je me suis rendu compte que nous n’étions pas très loin de la maison de Steve Jobs.

Je ne l’avais jamais aperçue qu’en voiture, j’ai donc eu envie de voir si nous pouvions nous en rapprocher. Ce désir était en grande partie dû à de la pure curiosité. Mais j’avais aussi envie de savoir s’il me serait possible de me rapprocher de lui —d’avoir un aperçu d’un petit bout de son monde.

Nous sommes sortis de notre itinéraire et avons bifurqué dans la rue de Jobs. De grands types à l’allure de vigiles montaient la garde devant la propriété, et la Mercedes argentée, sans plaque d'immatriculation de Jobs était garée là. C’est une belle maison, bien qu’elle soit loin d’être aussi grandiose que les autres résidences à plusieurs millions de dollars de la rue.

La seule touche Jobsienne sautant aux yeux était la demi-douzaine de pommiers dans le jardin. Nous sommes passés lentement devant la maison, mais je ne me suis pas senti plus proche de Jobs.

L'électronique comme une vision artistique

Mais j’étais à côté de la plaque. Pendant des décennies, Jobs a été quasiment le seul de toute l’industrie informatique à penser qu’il valait mieux pour les utilisateurs qu’une seule entreprise fabrique tous les éléments de chaque appareil. À une époque où règne la modularité médiocre —où une entreprise fabrique votre matériel, une autre votre logiciel, et une autre encore intègre pubs et autres pourriciels dans la machine— Jobs voyait l’électronique comme l’expression d’une vision artistique virulente, bien qu’impénétrable.

C’est cette vision qui le définissait, et ce n’est peut-être que par le biais des produits fabriqués par son entreprise que nous pouvons espérer le comprendre.

Les principales pierres de touche de l’esthétique Jobs sautent aux yeux —que ce soit en termes de matériel, de logiciel, de vente, de marketing et même de design des bureaux, il croyait en l’élégance et au minimalisme. D’un point de vue plus large, il croyait au combat contre l’inertie.

C’était aussi vrai du projet qu’il avait pour Apple —en 1997, il n’avait pas voulu tolérer l’idée de son obsolescence— que des gadgets qu’il produisait. En regardant mon iPhone, mon iPad, mon MacBook Air ou le magnifique clavier Apple sur lequel je suis en train de taper, je vois davantage de Jobs que tout ce que j’aurais pu espérer entrapercevoir devant sa maison.

Ces produits existent parce qu’un homme a compris un jour que les machines n’étaient pas obligées d’être ce qu’elles étaient. Steve Jobs ne se contentait pas de vouloir que la technologie change. Il l’a rendu possible, et grâce à lui le monde est un lieu vraiment différent, et bien meilleur.

Farhad Manjoo

Traduit sur Mac par Bérengère Viennot

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L'AUTEUR
Farhad Manjoo, ancien chroniqueur high-tech à Slate.com, est désormais au Wall Street Journal. Vous pouvez toujours le suivre sur Twitter @fmanjoo Ses articles
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Publié le 06/10/2011
Mis à jour le 07/10/2011 à 0h22
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