Monde

La Grèce, ou comment reconstruire un Etat?

Daniel Vernet, mis à jour le 07.10.2011 à 17 h 00

Une mise sous tutelle? Officiellement, non. Mais le travail de la nouvelle task-force, menée par Horst Reichenbach, s'apparente fort à un protectorat européen sur un pays qui vit sous perfusion.

Athènes. REUTERS/John Kolesidis

Athènes. REUTERS/John Kolesidis

Horst Reichenbach n’a rien du «Gauleiter» qu’une certaine presse populaire grecque fustige comme le nouvel «occupant» du pays. Ce haut fonctionnaire international a fait toute sa carrière dans l’administration de la Commission européenne. Fin des années 1980, il a même été un des collaborateurs du commissaire grec chargé de la politique régionale avant de diriger le cabinet de la commissaire social-démocrate qui répartissait les fonds structurels.

Il vient de quitter son poste de vice-président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd), une institution créée après la chute du communisme pour aider les réformes dans les pays est-européens. Il a donc une longue expérience du state building, la construction d’un Etat, et c’est ce qu’il vient faire en Grèce. Il est à la tête d’un task-force qui doit seconder le gouvernement Papandréou dans ses efforts de restructuration de l’Etat.

Il a un défaut. Il est Allemand. Et pour les Grecs trop facilement enclins à chercher la main de l’étranger dans leurs difficultés, il est à ce titre une cible idéale. L’occupation nazie pendant la Deuxième Guerre mondiale, les réticences d’Angela Merkel à venir au secours d’Athènes, les délires du grand quotidien populaire Bild Zeitung qui enjoignait les Grecs de vendre leurs îles pour payer leurs dettes, tout est bon pour s’en prendre à l’Allemagne.

Il n’est pas jusqu’au premier roi de la Grèce indépendante de l’ère moderne qui ne soit appelé à l’aide. Othon 1er, deuxième fils de Louis 1er de Bavière, le roi philhellène, avait été placé en 1833 à la tête de la Grèce par les grandes puissances. Il est vrai que c’était la mode à l’époque des nationalismes triomphants. Au même moment, la Belgique se voyait donner un roi en la personne de Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, candidat malheureux au trône grec.

Les largesses de l'Union

Horst Reichenbach nourrit des ambitions plus modestes, mais il a un défi non moins difficile à relever. Il doit (re)construire l’Etat grec, organiser une administration honnête et efficace, canaliser les investissements vers des secteurs rentables. Ni plus, ni moins.

Le Premier ministre, Georges Papandréou, a demandé l’envoi de cette task-force pour gérer les fonds européens mis à la disposition de son pays. L’Europe n’en a pas été avare au cours des dernières années. En trente ans, la Grèce a reçu l’équivalent de 240 milliards d’euros, soit une année de PIB.

De 2000 à 2006, les 22 milliards qui lui ont été alloués représentent le moyenne la plus élevée par habitant de tous les «anciens» pays membres de l’Union. Pour la période 2007-2013, 15 milliards sont encore prévus qui n’ont pas été débloqués faute de projets convaincants. La task-force a isolé trois domaines: le tourisme, les énergies renouvelables et l’agroalimentaire.

Elle est forte d’une centaine de personnes réparties entre Bruxelles et Athènes. Horst Reichenbach dirigeait jusqu’à maintenant la «troïka» (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fond monétaire internationale). La «troïka» vérifie que le gouvernement grec respecte ses engagements en matière de rétablissement des dépenses publiques et de réformes structurelles. La task-force, elle, doit faire en sorte que les décisions ne restent pas lettre morte mais qu’elles soient effectivement mises en œuvre. Elle ne se substituera pas à une administration grecque défaillante, mais elle contribuera à la restructurer, à la mettre au travail, à la doter des moyens modernes, notamment informatiques, dont elle manque cruellement.

Il ne manque pas de fonctionnaires. Au contraire. L’Etat grec a tendance à être surdimensionné. Un salarié sur quatre appartient au secteur public. Mais l’Etat est inefficace, miné par la corruption et le clientélisme politique. Il ne sert à rien de décider de nouveaux impôts si les services fiscaux sont incapables de lutter contre la fraude. L’évasion fiscale est estimée à plus de 30 milliards d’euros pour quelque 50 milliards de recettes effectives.

Un maître-mot: la discipline

La task-force doit donc, selon l’expression même d’Alain Juppé, «permettre à la Grèce de se donner les moyens de construire une administration fiscale». Elle devra aussi veiller au financement des banques, à la mise en œuvre des privatisations pour lesquelles elle aura son mot à dire sur l’identité des repreneurs des entreprises publiques. Et réformer le système de santé, sorte de tonneau des Danaïdes qui profitent plus aux professions médicales qu’aux patients.

Officiellement, les dirigeants européens se refusent à parler de mise sous tutelle de la Grèce. Mais la réalité s’apparente fort à un protectorat européen sur un pays qui vit sous perfusion. Le président de l’eurogroupe et Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, le reconnaît:

«La souveraineté de la Grèce sera énormément restreinte.»

La solidarité a une contrepartie, dit-on à Berlin comme à Paris: la discipline. La Grèce n’étant pas en mesure de respecter cette discipline par elle-même, il n’est pas anormal qu’elle lui soit imposée. C’est la condition pour que les aides de toutes sortes ne soient pas dépensées en vain.

La question est de savoir si la Grèce est un cas spécifique ou si cette limitation de la souveraineté pourrait s’appliquer à d’autres Etats dans l’hypothèse où l’ensemble des pays de la zone euro se porterait officiellement garant des dettes des uns et des autres. Et si de telles incursions dans les affaires intérieures ne nécessitent pas une légitimation démocratique, par exemple par le Parlement européen.

Daniel Vernet

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