La Grèce, ou comment reconstruire un Etat?
Une mise sous tutelle? Officiellement, non. Mais le travail de la nouvelle task-force, menée par Horst Reichenbach, s'apparente fort à un protectorat européen sur un pays qui vit sous perfusion.
- Athènes. REUTERS/John Kolesidis -
Horst Reichenbach n’a rien du «Gauleiter» qu’une certaine presse populaire grecque fustige comme le nouvel «occupant» du pays. Ce haut fonctionnaire international a fait toute sa carrière dans l’administration de la Commission européenne. Fin des années 1980, il a même été un des collaborateurs du commissaire grec chargé de la politique régionale avant de diriger le cabinet de la commissaire social-démocrate qui répartissait les fonds structurels.
Il vient de quitter son poste de vice-président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd), une institution créée après la chute du communisme pour aider les réformes dans les pays est-européens. Il a donc une longue expérience du state building, la construction d’un Etat, et c’est ce qu’il vient faire en Grèce. Il est à la tête d’un task-force qui doit seconder le gouvernement Papandréou dans ses efforts de restructuration de l’Etat.
Il a un défaut. Il est Allemand. Et pour les Grecs trop facilement enclins à chercher la main de l’étranger dans leurs difficultés, il est à ce titre une cible idéale. L’occupation nazie pendant la Deuxième Guerre mondiale, les réticences d’Angela Merkel à venir au secours d’Athènes, les délires du grand quotidien populaire Bild Zeitung qui enjoignait les Grecs de vendre leurs îles pour payer leurs dettes, tout est bon pour s’en prendre à l’Allemagne.
Il n’est pas jusqu’au premier roi de la Grèce indépendante de l’ère moderne qui ne soit appelé à l’aide. Othon 1er, deuxième fils de Louis 1er de Bavière, le roi philhellène, avait été placé en 1833 à la tête de la Grèce par les grandes puissances. Il est vrai que c’était la mode à l’époque des nationalismes triomphants. Au même moment, la Belgique se voyait donner un roi en la personne de Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, candidat malheureux au trône grec.
Les largesses de l'Union
Horst Reichenbach nourrit des ambitions plus modestes, mais il a un défi non moins difficile à relever. Il doit (re)construire l’Etat grec, organiser une administration honnête et efficace, canaliser les investissements vers des secteurs rentables. Ni plus, ni moins.
Le Premier ministre, Georges Papandréou, a demandé l’envoi de cette task-force pour gérer les fonds européens mis à la disposition de son pays. L’Europe n’en a pas été avare au cours des dernières années. En trente ans, la Grèce a reçu l’équivalent de 240 milliards d’euros, soit une année de PIB.
De 2000 à 2006, les 22 milliards qui lui ont été alloués représentent le moyenne la plus élevée par habitant de tous les «anciens» pays membres de l’Union. Pour la période 2007-2013, 15 milliards sont encore prévus qui n’ont pas été débloqués faute de projets convaincants. La task-force a isolé trois domaines: le tourisme, les énergies renouvelables et l’agroalimentaire.
Elle est forte d’une centaine de personnes réparties entre Bruxelles et Athènes. Horst Reichenbach dirigeait jusqu’à maintenant la «troïka» (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fond monétaire internationale). La «troïka» vérifie que le gouvernement grec respecte ses engagements en matière de rétablissement des dépenses publiques et de réformes structurelles. La task-force, elle, doit faire en sorte que les décisions ne restent pas lettre morte mais qu’elles soient effectivement mises en œuvre. Elle ne se substituera pas à une administration grecque défaillante, mais elle contribuera à la restructurer, à la mettre au travail, à la doter des moyens modernes, notamment informatiques, dont elle manque cruellement.
Il ne manque pas de fonctionnaires. Au contraire. L’Etat grec a tendance à être surdimensionné. Un salarié sur quatre appartient au secteur public. Mais l’Etat est inefficace, miné par la corruption et le clientélisme politique. Il ne sert à rien de décider de nouveaux impôts si les services fiscaux sont incapables de lutter contre la fraude. L’évasion fiscale est estimée à plus de 30 milliards d’euros pour quelque 50 milliards de recettes effectives.
Un maître-mot: la discipline
La task-force doit donc, selon l’expression même d’Alain Juppé, «permettre à la Grèce de se donner les moyens de construire une administration fiscale». Elle devra aussi veiller au financement des banques, à la mise en œuvre des privatisations pour lesquelles elle aura son mot à dire sur l’identité des repreneurs des entreprises publiques. Et réformer le système de santé, sorte de tonneau des Danaïdes qui profitent plus aux professions médicales qu’aux patients.
Officiellement, les dirigeants européens se refusent à parler de mise sous tutelle de la Grèce. Mais la réalité s’apparente fort à un protectorat européen sur un pays qui vit sous perfusion. Le président de l’eurogroupe et Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, le reconnaît:
«La souveraineté de la Grèce sera énormément restreinte.»
La solidarité a une contrepartie, dit-on à Berlin comme à Paris: la discipline. La Grèce n’étant pas en mesure de respecter cette discipline par elle-même, il n’est pas anormal qu’elle lui soit imposée. C’est la condition pour que les aides de toutes sortes ne soient pas dépensées en vain.
La question est de savoir si la Grèce est un cas spécifique ou si cette limitation de la souveraineté pourrait s’appliquer à d’autres Etats dans l’hypothèse où l’ensemble des pays de la zone euro se porterait officiellement garant des dettes des uns et des autres. Et si de telles incursions dans les affaires intérieures ne nécessitent pas une légitimation démocratique, par exemple par le Parlement européen.
Daniel Vernet
Mis à jour le 07/10/2011 à 17h00
















































Nous sommes face à un rejet de l'UE, oui. Ca fait un très beau bouc émissaire. Emissaire et bon payeur, d'ailleurs... on se demande d'où vient la naïveté dont vous parlez. Alors oui, il est temps de mettre de l'ordre dans tout ça, de réclamer des comptes, et si possible d'inventer une nouvelle gouvernance commune, seule propre à défendre nos intérêts, et dans un contexte dont la crise de la dette souveraine est le premier défi.
Un médecin ne cherche pas à savoir si le malade méritait son sort. Le malade ne pose pas de questions pour savoir si le médecin a tous ses diplômes ou si son grand oncle avait volé une banque ou commis des meurtres.
Ensemble ils cherchent la guérison.
C'est quoi la maladie grecque? Comme les pathologies de tout le monde, c'est un peu trop, ou même beaucoup trop, de ce qui faut pas pour que le corps puisse vivre normalement.
C'est le cas de la dette. Tous les pays européens ont des dettes mais l'état grec en a trop. (Paradoxalement l'endettement total du pays – dettes souveraines plus dettes privées – est inférieur par tête d'habitant à celle de l'Allemagne)
Et puis l'évasion fiscale. Tous les pays connaissent ce phénomène mais en Grèce c'est un sport national. Du coup cherchez à récupérer de l'argent via l'impôt sur le revenu est une perte de temps et la plupart des recettes fiscales doivent obligatoirement passer par les taxes sur l'essence, et sur le gaz et l'électricité.
L'esprit byzantin grec concernant l'impôt, qui date de l'époque quand ne pas payer les impôts imposés par l'infidèle turc était un acte patriotique, ne vas pas disparaître du jour au lendemain.
Le Grec moyen sait que ses dirigeants empochent l'argent de l'état. Les dirigeants savent que le Grec moyen le sait. Mais ils savent aussi que le Grec moyen à son échelle fait pareil.
Il y a une complicité de silence qui a l'avantage supplémentaire de fournir au petit peuple l'occasion de râler contre le pouvoir qu'il soit de gauche ou de droite. Comme en France mais à plus grande échelle.
Pareil pour les fonctionnaires – mal payés, inefficaces et trop nombreux. Quatre sur cinq ne vont pas être remplacés et deux sur cinq avouent qu'ils ne servent à rien.
Mais comme tous les malades, la Grèce cherche les vrais coupables qui forcément ne sont pas grecs. Donc le médecin allemand est coupable d'être l'arrière petit fils de l'occupant en 40-45. Quant aux Américains ils se sont servit de la Grèce comme rempart contre le communisme.
Les plaintes contre l'UE sont moins claires. Normale vu les sommes énormes que l'Union a versé à la Grèce. Mais la médecine que l'Union veut prescrire est trop forte. On entend même dire que la Grèce ferait bien d'abandonner l'Europe à son sort....! Hallucinant.
S'agit-il d'une maladie mentale qui fait surface même en France? (Il suffit de voir certaines réactions dans les colonnes de slate.fr....)
Verra-t-on une nouvelle Grèce? Certaines maladies sont incurables. Beaucoup sont chroniques. Les pires, disent les médecins, sont celles où le malade ne veut surtout pas guérir.
L'année 2012 nous réveillera de quel type de maladie souffre la Grèce. Mais je crains que c'est grave, docteur.
Cyclades, Grèce
Ma comparaison entre un malade et son médecin et la Grèce et l'UE cherchait à établir que l'UE n'est pas la cause de la 'maladie' grecque, bien au contraire, mais qu'elle est le 'médecin' dont elle a absolument besoin.
Pour toute maladie potentiellement contagieuse un bon médecin cherche d'une part à guérir son malade et d'autre part à prévenir une épidémie. C'est ce qui se passe en ce moment concernant la Grèce.
Il est évident que la Grèce seule est responsable de sa situation actuelle - quoiqu'en pensent un grand nombre de Grecs. Par ses actes elle a même aggravé son cas.
Mais une société moderne - et l'UE est une société moderne - ne rechigne pas à aider ceux de ses membres qui sont 'malades' quelque soient les causes de leur maladies.
Je ne partage pas vos opinions concernant l'UE et dans le mesure où elles cherchent à freiner ce grand mouvement vers l'Union Européenne, je les abhorre.
Mais je respecte votre droit de les avoir.
Cordialement
Il est certain que je poursuis la création d'une Union Européenne parce que, entre autres raisons, principalement économiques, l'Europe représente le pôle le plus civilisé du monde actuel. L'accord peu contesté aujourd'hui sur l'abolition de la peine de mort en est le symbole.
L'absence de guerres en Europe depuis la création de l'Union en est évidemment un autre et pas le moindre. Le désir d'aider le voisin, les forts aidant les moins forts (même ceux qui ont fauté) est à la fois humaniste et intelligent.
J'ai travaillé sur les 5 continents et j'ai vu ce qui se passe ailleurs. Je suis fier d'être Européen.
Le processus de l'unification est lui-même une démarche éminemment humaniste. On procède doucement (trop à mon goût) par discussion, dialogue et compromis. En ce faisant nous nous laissons exposés à des menaces économiques venant de pays, comme la Chine, qui ne respectent pas nos valeurs. Notre monnaie commune est le sujet des attaques des spéculateurs. Tant pis.
Nous sommes exposés de même aux critiques, dont vous faites partie, qui maintiennent avec raison que les populations n'ont pas aujourd'hui le contrôle directe des décisions prises. Ceux-ci passent sous silence le fait que c'est précisément pour respecter leurs craintes et leurs hésitations que les structures alambiques actuelles existent.
Ironique mais peu importe.
Vu ainsi, j'ai du mal à comprendre vos raisons 'humanistes' pour refuser l'unification de l'Europe. Le 20e siècle européen était loin d'être humaniste!
La xénophobie est peut-être 'humain' mais ce n'est pas ce qu'on appelle habituellement 'humaniste' (je ne vous accuse pas de xénophobie mais beaucoup de ceux qui s'opposent à l'Europe, notamment le FN, les sont).
La crainte de l'inconnu est humain, comme l'atavisme.
Mais ces tendances 'humaines' nous ont menés en Europe au catastrophe. Si nos deux grandes guerres ont servi à quelque chose c'est au moins la réalisation qu'on ne peut agir aujourd'hui comme au 19e siècle avec ses frontières, ses conflits et ses convoitises. Nous sommes condamnés, si vous voulez, à vivre ensemble.
Mais peut-être ai-je mal compris quelque chose que vous allez surement m'expliquer!