Economie

Dexia, quinze ans pour rien

Gilles Bridier, mis à jour le 05.10.2011 à 19 h 00

La banque des collectivités locales revient, en France, à sa situation originelle après avoir joué la privatisation, la fusion, la diversification, l’expansion et les emprunts toxiques. Fin d’un modèle, et symbole de fin.

Le logo de la banque Dexia, à Bruxelles. REUTERS/Thierry Roge

Le logo de la banque Dexia, à Bruxelles. REUTERS/Thierry Roge

Peut-être présentera-t-on un jour, dans les écoles de gestion, le cas Dexia comme le modèle à ne pas reproduire. Un modèle qui aura abouti, après une parenthèse de quinze années, à la faillite d’une banque assise sur des actifs réputés solides. Et au terme d’un démembrement destiné à sauver les meubles, on aura vu resurgir les institutions d’antan qui avaient servi de socle à la banque défaillante, comme un retour aux sources après plus d’une décennie d’égarements.

Des institutions rêvaient d’émancipation

Côté France, on trouve au départ un établissement public administratif et plutôt austère, la Caisse d’aide à l’équipement des collectivités locales (CAECL), interlocuteur exclusif des communes, départements et régions pour leurs emprunts. Le vent de la déréglementation soufflant jusque dans les couloirs de la Caisse des dépôts qui le gérait, cet établissement modernisa son nom en Crédit Local de France. Il restait néanmoins la banque des collectivités locales, un marché que lui enviaient les autres banques dans la mesure où le risque financier était jugé peu élevé. Pour financer son développement à l’international, le Crédit Local de France s’introduisait en Bourse en 1991, avant de parfaire son émancipation en 1996 en s’alliant avec le Crédit Communal de Belgique.

Côté Belgique, c’est également une institution qui se lie alors avec le Crédit Local de France. Le Crédit Communal de Belgique a été créé à la fin du XIXe siècle pour octroyer des crédits aux communes. Cet établissement coopératif s’est progressivement élargi au financement des crédits pour particuliers, et est devenu actionnaire majoritaire de la Banque internationale du Luxembourg au début des années 1990.

Ainsi, à sa naissance en 1996, la banque franco-belge Dexia s’appuie-t-elle en fait sur trois piliers avec son implantation luxembourgeoise, et une activité de banque de détail.

Quinze années d’emballement

L’intégration se poursuit. Trois ans plus tard, Dexia entre en Bourse à Paris, Bruxelles et Luxembourg.

Elle se développe tous azimuts à l’international, prioritairement dans le financement des collectivités locales (la moitié de son activité) mais ne rechigne pas à se muscler dans la banque de détail et à s’immiscer dans l’assurance. En Europe, Dexia est partout. Au-delà, elle prend pied aux Etats-Unis, au Canada, en Turquie, en Israël…

Plutôt que de renforcer ses fondamentaux, elle préfère jouer la carte de l’expansion. Risqué, surtout lorsqu’on fonde son activité sur des crédits sophistiqués. Car la prudence de rigueur dans le financement des investissements publics a cédé le pas à une créativité financière opaque, à l’origine des excès de Dexia dans les financements spéculatifs et la vente de produits toxiques aux municipalités. Un système dont les effets pervers  croissent de façon exponentielle quand la mécanique ne fonctionne plus.

Un premier sauvetage inutile, et un retour aux sources

Ce scénario survient avec la crise des subprimes. Les Etats toujours actionnaires se mobilisent pour Dexia dans un sauvetage public à hauteur de 6,4 milliards d’euros (3 milliards pour la France, autant pour la Belgique et 400 millions du Luxembourg). Un sauvetage assorti de clauses de sauvegarde. Mais, malgré un recentrage sur les activités de base du groupe, il n’aura pas permis de redresser la situation. Pourtant, des acquisitions et participations ont été revendues depuis deux ans; insuffisant.

Aussi, les Etats qui furent à son chevet en 2008 ont-ils décidé de trancher pour éviter une plus grande catastrophe. Trois ans après le premier coup de tonnerre, la banque des collectivités sera scindée, destinée à être vendue par appartement. Quant au portefeuille d’actifs invendables parce que plein de vide depuis la crise des subprimes et à ce titre énormément surévalués, il restera au sous-sol (dans une structure de défaisance, comme pour le Crédit Lyonnais) dans l’attente de repreneurs à vils prix.

Alors que l’avenir de la banque de détail devrait être géré par les autorités belges et luxembourgeoises, l’héritier du Crédit Local de France dans le crédit aux collectivités devrait rejoindre un pôle public constitué par La Poste et la Caisse des dépôts. Retour à l’activité originelle dans le giron public, en quelque sorte à la CAECL d’antan sous la tutelle de la Caisse des dépôts, comme autrefois.

Rassurer les collectivités en enrayant la chute

La situation semblait sans issue, et les élus s’inquiétaient de ce retournement de situation. D’autant que le contexte a lui-même beaucoup évolué. Les recettes fiscales des collectivités (près de la moitié du total des recettes jusqu’en 2010) sont en général beaucoup plus stables que celles des entreprises. Survient la crise. Les rentrées fiscales baissent. Dans le même temps, les taux des crédits indexés sur des formules alambiquées augmentent. Les municipalités se trouvent asphyxiées par des intérêts qui explosent.

En plus, au 1er janvier 2010, la taxe professionnelle est supprimée. Elle est en théorie compensée, mais une menace plane dorénavant sur l’autonomie financière des collectivités territoriales. Les villes surendettées sont aujourd’hui plus nombreuses: selon l’agence Public Evaluation System, 12% sont notées en-dessous de la moyenne. Quant aux régions, Fitch enfonçait le clou en 2010:  

«Leur situation budgétaire devrait se détériorer et nous prévoyons une forte hausse de leur endettement.» 

Ce n’est pas la première fois que l’endettement des collectivités locales françaises est problématique. En 1997, il atteignait 92,3 milliards d’euros. Redescendu à 87 milliards d’euros en 2003, il est reparti à la hausse durant les années de l’argent fou: 112 milliards d’euros fin 2008 dont 57 milliards pour les seules communes,  indique la Direction générale des collectivités locales. Dénonçant l’opacité des conditions d’emprunt, ces collectivités réclament des révisions de leurs dossiers. Car l’objectif pour leurs représentants consiste aujourd’hui à ne pas devoir assumer un service de la dette si lourd qu’il leur interdirait tout nouvel investissement.

Dexia devait solder ses propres égarements et son expansion à bride abattue. Ses clients voulaient renégocier leurs contrats, mais c’est elle qui, en fait, s’acheminait vers la défaillance. Les marchés financiers lui avaient déjà tourné le dos, le cours de l’action (22 euros avant la crise) étant déjà tombé à 1 euro en mars 2009… comme aujourd’hui. Décidés à garantir les financements et à «assurer la sécurité des déposants et des créanciers», les actionnaires publics ont anticipé: après avoir été la première banque européenne naufragée de la crise bancaire, Dexia aura été la première faillite bancaire de la crise de la dette souveraine.

Gilles Bridier

 

 

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Journaliste
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