Culture

Comme un air de déjà entendu

Anastasia Lévy, mis à jour le 08.10.2011 à 11 h 46

Hier on imaginait demain, aujourd’hui on fantasme hier. La pop n'a-t-elle plus rien à inventer?

The Old Jukebox / C.P. Storm via FlickrCC License by

The Old Jukebox / C.P. Storm via FlickrCC License by

«Pop is about the momentary thrill; it can't be a permanent exhibit» (Ce qui est important dans la pop, c’est le frisson momentané; ça ne peut pas être une exposition permanente), note le journaliste anglais Simon Reynolds à propos du musée British music experience dans Retromania–Pop culture’s addiction to its own past. Mais pourquoi diable alors la pop n’a de cesse de se retourner vers son passé? Que vise-t-elle en allant chercher des sons sixties pour les placer dans une musique néo-millénairienne?

La découverte de la musique passe en général par une fouille archéologique de ce qu’on a loupé. Il n’y a pas si longtemps que ça, on se réveillait un matin et se mettait en tête de ressortir les cartons de vinyles de ses parents parce qu’on savait que s’y cachaient des merveilles.

Aujourd’hui, en plus de ça, on a la plus grosse base de données qui n’ait jamais existé à portée de clic, et surtout, on est aidé, porté, et guidé par cette espèce d’obsession qui touche la pop actuelle, celle que Simon Reynolds appelle la «retromania». Présente dans tous les pores de la culture populaire, des commémorations aux reformations, elle se glisse jusque dans les sons recherchés par les groupes de musique actuels.

Est-il encore possible d’inventer en musique? Que cherchent les Best Coast, Tennis, Wild Nothing et autres Shakes? Les années 2000 sont-elles si pauvres qu’elles ne doivent spolier leur passé? Les sixties et leur pop psyché, les seventies et leur punk, les eighties et leur new wave, les nineties et leur grunge.

Les années 2000 et leur commémoration permanente. Bonjour tristesse. Jusque dans ses clips, cette décennie célèbre un temps qu’elle n’a pas connu.

King Khan se cherche chez James Brown, Dark Dark Dark est aussi blue que Joni Mitchell, tandis que le Be my baby des Ronettes continue d’être repris tous les six mois par un groupe différent.

Les Ronettes, tiens, voilà un groupe qui, au-delà d’avoir inspiré la coupe de cheveux d’Amy Winehouse, porte en lui ce son sixties poursuivi aujourd’hui, avec entre autres ce Be my baby considéré par Brian Wilson comme le meilleur enregistrement de l’histoire de la pop.

Derrière le girls band, Phil Spector, producteur, compositeur, et très certainement une des plus grandes contributions à la pop music du siècle dernier. Et de ce siècle encore, puisque son influence ne s’arrête pas à ses tubes pour Lennon ou Ike et Tina Turner. On entend une saturation spectorienne chez les Spectrals tandis que Hunx and his Punx font leur son mur du son.

Est-ce la recette à tubes qu’on recycle ou un son que l’on cherche à atteindre? La première hypothèse paraît peu probable, tant les «tubes» d’aujourd’hui ne ressemblent musicalement en rien à ce qui marchait il y a 50 ans. Alors, quel est ce son que les musiciens visent?

Phil Spector parle de la façon dont il a construit son «son» révolutionnaire:

«Je recherchais un son, un son si puissant que même si le matériau sonore n’était pas le meilleur, le son emportait l’enregistrement. Il s’agissait d’augmenter et d’augmenter, de sorte que tout se tienne comme le son d’une scie sauteuse

Ça n’est pas une quelconque précision, technicité, même qualité d’une chanson qui en faisait la trempe, mais son enregistrement. On laisse tomber la stéréophonie pour superposer des prises mono. Dans le studio, minuscule, on entasse les gens pour saturer le son autant que la pièce, on refait des dizaines de prises pour revenir à un état primaire du chant, du riff de guitare, des chœurs. Sur Be my baby, la saturation se fait entendre dès la batterie, superposée pour former un écho.

Ces sons, typiques des sixties, sont aujourd’hui plus que jamais «à la mode». Ty Segall ou Thee Oh Sees ne sont pas sans rappeler The Sonics ou The Seeds. Les Ganglians expliquent avoir enregistré Monster Head Room en «mono» pour obtenir ce son sixties. Quand Black Lips reprend Jacques Dutronc, la confusion des genres est à son apogée:

Mais les trois décennies précédentes, sans renier les qualités de ces enregistrements (qui le pourrait?), ont inventé leur propre son sans essayer de copier/rendre hommage/commémorer une quelconque relique.

Dans les années 2000, le «retro» est devenu «cool», le «vintage» est «in». Ne sommes-nous plus capable d’inventer? La culture se développe sans arrêt depuis des millénaires, il paraît peu probable qu’elle n’ait vécu ses derniers instants de création.

Mais justement, dans ces 50 dernières années, la culture est devenue un objet de consommation, dont on nous gave autant que d’un frigidaire et un joli scooter. Simon Reynolds explique, dans une interview pour The Quietus, cet attrait pour le retro vient avant tout du besoin d’une classe moyenne de refuser la société de consommation:

«La classe moyenne veut se distancier du consumérisme tout en continuant de consommer – parce que ça reste agréable de posséder des choses.

Elle s’intéresse alors à Hall & Oates et Don Henley, et à toutes ces choses du passé, qui ne sont plus mainstream. Elle ne s’intéresse pas à Adele, qui est probablement l’équivalent exact de ces choses aujourd’hui. Elle peut s’intéresser au mainstream commercial d’antan parce que ça ne l’est pas pour elle.»

Eviter le mainstream et se départir d’une certaine idée de société. La révolution molle. On ne se bat plus en faveur d’une idéologie (parce qu’elles n’existent plus) pour se révolter contre sa société capitaliste, mais on refuse son premier symptôme, la consommation mainstream.

Le vintage est pourtant devenu mainstream en moins de temps qu’il n’en a fallu pour le dire. Et musicalement, on ne compte plus les (bons comme mauvais) groupes qui utilisent les «trucs» du passé pour s’éloigner de la culture populaire contemporaine qu’on nous vend sur des étals. La réverb et la saturation chez les Shimmering stars (qui citent Bo Diddley, les Everly Brothers et… Phil Spector comme influences principales) le doo-wop chez Dirty Beaches.

Nous vivons des temps profondément nostalgiques. «Le passé a presque littéralement remplacé le futur dans l’imagination des musiciens» (Simon Reynolds, the av club). Hier on imaginait demain, aujourd’hui on fantasme hier.

Les codes pour se réapproprier le passé sont à portée de main, il suffit de se servir. Le vintage passe par la musique, mais par tous les accessoires indispensables: le vinyle, la typo série B, le perfecto, les coupes de cheveux, et même le flipper dans les bars. Avec son clip de Round the moon, Summer Camp nous renvoie tous ces clichés qui fonctionnent comme autant de madeleines de Proust. Emotion, on veut fumer des clopes avant d’avoir l’âge, danser avec des garçons et se battre pour des filles.

SUMMER CAMP - Round the Moon from Paddy Power on Vimeo.

Mais notre addiction au passé est-elle irréversible? La machine à remonter le temps musical est-elle coincée? Ce que nous offre Internet, la possibilité de revenir en arrière si facilement, et de piocher dans des œuvres dont on n’aurait pas soupçonné l’existence il y a dix ans, peut faire craindre qu’on n’est pas près de s’arrêter là.

Car si la musique des années 1960, par la proéminence de la pop, offre un trésor évident, il n’y a aucune raison qu’on n’aille pas chercher plus loin. Ce que font déjà des artistes comme Frank Fairfield, qui rappelle un Leadbelly (né au XIXe siècle) aux racines de la folk ou un Tex Ritter dont il reprend le Rye Whiskey des années 1930, ou C.W. Stoneking, jungle bluesman qui célèbre les années folles.

Pour les amoureux de ces musiques, c’est peut-être une bonne chose. Mais pour la bonne santé de la musique, qui n’a pas connu de grand mouvement culturel depuis le hip-hop (et c’était avant les années 2000, oui) c’est plus problématique. Elle est aujourd’hui plus un divertissement qu’un aspect fondamental de la culture d’une génération, d’une époque, d’une société.

Même le rock critic peut se trouver désemparé face au sur-place que la musique vit. La moitié des journalistes musicaux se prend pour Lester Bangs, tandis que le lecteur amateur de musique se plaint de ne pas lire ce qu’on lui promet.

Mais y a-t-il aujourd’hui un disque qui serait assez novateur musicalement et important socialement pour trouver de quoi en écrire 40 pages intitulées:

«Of pop, and pies, and fun: a program for mass liberation in the form of a Stooges review. Or, who’s the fool?» (que l’on peut traduire: «La pop, les tartes, le pied: un programme de libération de masse sous forme de critique d’un disque des Stooges. Ou: qui est l’imbécile?»)

Anastasia Levy

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