Culture

Rien ne se crée, tout se remake

Pierre Ancery, mis à jour le 07.10.2011 à 15 h 38

«Scarface», «Dirty Dancing», «Bonnie and Clyde»... Le cinéma manque-t-il d'inspiration? Ou ne sait-il juste plus faire du bon neuf avec du vieux?

Al Pacino dans Scarface version De Palma © Universal Pictures

Al Pacino dans Scarface version De Palma © Universal Pictures

Scarface, Les chiens de paille, Highlander, Point Break, Total Recall, Dirty Dancing, Robocop, Suspiria, Old Boy, Bodyguard, Bonnie and Clyde, The Thing, Trois hommes et un couffin, Blade Runner, La Horde sauvage, Evil Dead... Tous ces films ont un point commun: leur nouvelle version est en préparation à Hollywood.

Après ceux de Conan le barbare ou de Fright Night sortis cette année, les studios américains ont décidé de se lancer dans une vague de remakes sans précédent. Le but: miser sur des recettes déjà éprouvées pour minimiser les risques d'échec commercial. Une manière de répondre à la baisse de fréquentation alarmante des salles de cinéma aux Etats-Unis?

Comme l'ont expliqué Les Inrocks, les chiffres du box-office de l'été traduisent une réticence du public américain face aux concepts nouveaux. Alors que les films à franchise Les Schtroumpfs, Harry Potter et La planète des singes: les origines cartonnaient, la superproduction Cowboys et Aliens, pourtant équipée d'un scénario original et d'un casting de luxe, se ramassait lamentablement.

Faire du neuf avec du vieux

Hollywood en a pris bonne note et a donc décidé d'attirer dans les salles les nostalgiques d'un certain âge d'or du cinéma américain, qui court en gros des années 1970 aux années 1980. Avec un leitmotiv: faire du (pas trop) neuf avec du vieux. Et pour que ça ne se voie pas trop, on a inventé de nouveaux mots: aux traditionnels remakes s'ajoutent depuis quelque temps déjà les reboots, les sequels, les prequels et même les interquels.

Mais le procédé devient si systématique qu'à chaque nouveau projet annoncé, les réactions de fans indignés pleuvent sur Internet. «La mort d'Hollywood continue...Non seulement ce projet est dispensable, mais il est tout sauf original», lit-on à propos du remake du Point Break. «Laissez tomber, par pitié», assène-t-on ici concernant le nouveau Highlander, écrit par la scénariste de Twilight. Ailleurs: «Sacrilège, on touche pas à Dirty Dancing!».

Bref, le remake a mauvaise presse. En cristallisant tous les reproches adressés aux studios américains (paresseux, sans inspiration, irrespectueux des films originaux), il sont devenus le relais privilégié d'un mercantilisme hollywoodien qui ne se gêne pas pour piller son propre passé et le recracher sous forme de produits lisses, édulcorés et sans âme.

Le refrain est désormais sur presque toutes les lèvres: Hollywood serait en plein déclin, incapable de créer des œuvres, de produire de nouvelles histoires. Dans un article intitulé The day the movies died, le journaliste Mark Harris dénonce ainsi le prochain Batman de Christopher Nolan («a sequel to a sequel to a reboot of an adaptation of a comic book») comme le symbole d'une industrie qui tourne en rond.

Un procédé vieux comme le monde

Cela dit, même si l'explosion du nombre de réadaptations inquiète, la pratique est loin d'être récente. Elle est même banale. Par exemple, il est amusant de noter que parmi les films revisités que nous avons cités en début d'article, deux sont déjà eux-mêmes des remakes. The Thing de John Carpenter vient de La chose d'un autre monde (1951) et Scarface de Brian de Palma est tiré du film éponyme d'Howard Hawks sorti en 1932.  

Et quatre d'entre eux sont adaptés d'une œuvre antérieure: le manga du même nom pour Old Boy de Park Chan-wook, un roman pour Les chiens de paille de Sam Peckinpah, et deux nouvelles de Philip K. Dick pour Total Recall de Paul Verhoeven et Blade Runner de Ridley Scott. Quant au film français Trois hommes et un couffin, dont Adam Sandler prépare une nouvelle version gay, il avait déjà été repris aux États-Unis en 1987 (Trois hommes et un bébé)...

Pourtant, tous ces films sont reconnus, voire «cultes» pour certains d'entre eux. Il ne viendrait à l'idée de personne aujourd'hui de reprocher à Brian de Palma de s'être servi d'un vieux film pour construire son flamboyant Scarface, ni à Ridley Scott d'avoir utilisé une intrigue préexistante pour le sublime Blade Runner.

Autre exemple: lorsque Quentin Tarantino pompe allègrement les westerns de Sergio Leone pour réaliser Inglorious Basterds, allant jusqu'à emprunter leur bande originale signée Ennio Morricone, personne ne crie au scandale. Même si les références au réalisateur italien sont flagrantes dans plusieurs passages du film. Cinéaste de la citation par excellence, authentique champion de «l'intercinématographicité», Tarantino est précisément loué par le public et la critique pour sa tendance à ingurgiter et à resservir les idées de ses aînés. C'est-à-dire pour les mêmes raisons qui valent au principe du remake d'être autant décrié. Sauf que chez lui, on appelle ça de la cinéphilie. 


INGLORIOUS BASTERDS extrait n��3 (vost) par LEXPRESS

Rappelons au passage que Sergio Leone devait lui-même beaucoup au cinéaste japonais Akira Kurosawa, dont le film Yojimbo (1961) a servi de «source d'inspiration» au mythique Pour une poignée de dollars avec Clint Eastwood, lui-même «remaké» en 1996 dans Dernier recours avec Bruce Willis.

Mais rappelons aussi que le Yojimbo original est inspiré d'un roman de l'écrivain américain Dashiell Hammett dont l'intrigue, comme l'a expliqué Sergio Leone lui-même, rappelle fortement celle d'Arlequin, serviteur de deux maîtres, une œuvre écrite par le dramaturge italien Carlo Goldoni... en 1753!

Les bons et les mauvais remakes

Loin de se limiter au cinéma, le procédé est récurrent dans l'histoire de tous les arts. Après tout, quand Picasso dès la fin des années 1950 entreprenait de re-peindre les tableaux de ses artistes favoris (Velásquez, Manet, Delacroix...), ne se livrait-il pas déjà à la pratique honnie du remake? Et que dire de Shakespeare qui a repiqué toute l'intrigue de Roméo et Juliette sur celle d'un conte italien? Ou de James Joyce transposant chant par chant L'Odyssée d'Homère dans les pérégrinations dublinoises de son Ulysse de 1922 ?

Le problème, finalement, ne réside pas tant dans le principe du remake que dans le résultat artistique. La revue spécialisée Séquences le notait dans cet article:

«En se plaignant du nombre de remakes, on se plaint en fait d'une crise du sujet, d'un manque d'originalité dans le contenu, alors que si déclin il y a, il ne peut être prouvé qu'à partir d'une discussion concernant la forme (…) Or le fait qu'un film soit un remake ne nous dit à peu près rien sur sa forme.»

Il y a des bons remakes et des mauvais remakes, des remakes supérieurs à l'original et d'autres inférieurs. On peut citer des réussites à la pelle: Les Infiltrés de Martin Scorsese, La Mouche de David Cronenberg, L'Armée des douze singes de Terry Gilliam sont tous excellents. Mais leur qualité ne dépend pas de leur statut de remake. Ce sont de grands films signés par de grands réalisateurs, tout simplement.

Un écho à la nostalgie de masse 

De même, dénoncer aujourd'hui le mercantilisme des studios hollywoodiens relève de la tautologie. Hollywood a toujours été une industrie.

On est d'accord, tous ces remakes en préparation sentent le prémâché. Le nouveau Blade Runner a peu de chances d'arriver à la cheville de l'original avec Harrison Ford et La Horde sauvage version 2012 ne marquera certainement pas son époque comme celui de Sam Peckinpah en 1969. Mais n'oublions pas que l'industrie du cinéma, dans ce cas précis, ne fait que s'adapter à une demande du public. Car les pontes d'Hollywood ne sont pas idiots: la demande de produits susceptibles d'alimenter la nostalgie du public n'a sans doute jamais été aussi forte qu'à notre époque.

Eh oui: les fans de Dirty Dancing qui ont vibré devant les pirouettes de Patrick Swayze lorsqu'ils (elles) avaient 14 ans ont beau hurler au sacrilège, ils paieront tous pour aller voir le film. Tout comme les fans de la série Indiana Jones qui étaient allés visionner en masse l'absurde quatrième épisode sorti en 2008 (pour en ressortir meurtris ou dégoûtés, la plupart du temps).

Et tout comme les dizaines de milliers de nostalgiques qui vont acheter le coffret spécial anniversaire de la sortie de l'album Nevermind de Nirvana. Tout le monde sent bien qu'il y a une arnaque quelque part, d'ailleurs personne n'a jamais réclamé de réédition de Nevermind, ni de suite à Indiana Jones, mais les ventes suivent. Pourquoi se priver?

Au fond, voilà plusieurs années que le phénomène se développe un peu partout. Dans le monde de la musique, cette odeur de naphtaline s'est répandue avec la mode des revivals et des reformations de groupes mythiques (les Stooges, Police, les Doors... sans Jim Morrison). Cette tendance mortifère qui consiste à faire revivre artificiellement le passé est propre à notre époque. Elle n'a rien à voir avec les «remakes» littéraires ou artistiques de James Joyce ou Picasso.

Quand le premier recrée L'Odyssée ou que le second fait revivre les chefs-d'œuvre de la peinture, leur démarche n'a rien à voir avec une quelconque nostalgie: il s'agit d'insuffler une vie nouvelle à l'original en révélant sa modernité. Et non pas de dépoussiérer une œuvre jugée dépassée (un argument souvent utilisé pour justifier l'existence des remakes les plus pénibles).

En dialoguant au présent avec les vieux maîtres, ces grands artistes se tournent résolument vers l'avenir. Ils sont très loin du fataliste «c'était mieux avant» que les remakes sans vision et les revivals en tout genre contribuent, lentement mais sûrement, à établir comme la nouvelle norme. Au risque d'oublier que l'essentiel devrait être, bien sûr, de «faire mieux qu'avant».

Pierre Ancery

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