Life

La peur du fake

Loïc H. Rechi, mis à jour le 06.10.2011 à 16 h 24

Un trader qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas? L'histoire est belle. Tellement belle que journalistes et internautes en étaient sûrs: ce ne peut être que faux. Loupé pour cette fois, mais ce n'est que partie remise pour la chasse au fake.

Domo outraged / kennymatic via FlickrCC License by

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En quelques heures à peine, le réseau des réseaux a désormais le don de propulser n'importe quel inconnu au statut de figure planétaire, dans des proportions tellement dantesques que le quart d'heure de célébrité warholien fait office de notion éculée.

Ainsi, fin septembre, l'image d'un brun ténébreux à mèche, engoncé dans un costard gris, une chemise à rayures blanches et bleues, agrémentée d'une cravate d'un rose luisant –sacrée caricature de l'Homme libéral, faut bien le dire– s'imprimait dans toutes les rétines.

Alessio Rastani, présenté par la BBC comme un trader indépendant, enchaîne les saillies cyniques trois minutes durant et prédit une débâcle financière dans des termes jamais formulés avec aussi peu de langue de bois par un représentant de cette profession qu'on se plaît à détester. 

Si l'interview vidéo de ce bon Rastani est devenue un hit viral planétaire instantanément, c'est tout d'abord parce qu'elle matérialise la croyance populaire du trader amoral qui théorise tout, y compris le malheur humain, comme une opportunité de marché; notamment quand il fait référence à la crise 1929:

«Je vais me coucher tous les soirs et je rêve d'une autre récession. Je rêve d'un autre moment juste comme celui-ci. […] La récession crée les conditions “parfaites” de marché pour faire de l’argent.»

Le faux fake plus vrai que nature

Dans ce monument éphémère de télévision, empreint de l'aura du mec qui transpire l'autosatisfaction, Rastani confirme donc explicitement cette croyance populaire selon laquelle le labeur des traders ne reposerait que sur un paradigme simplissime, à savoir engranger toujours plus de blé, comme des moissonneuses batteuses lâchées dans des salles de marché. 

Le second élément de langage qui a valu un tel succès médiatique à ce curieux personnage littéralement sorti de nulle part, tient dans une phrase aussi choquante qu'invérifiable:

«Les gouvernements ne dirigent pas le monde, Goldman Sachs dirige le monde.»

Bien que cette assertion soit digne d'un banquier rébou au comptoir du café du commerce à quatre heures du matin, Rastani dépeint là encore implicitement les traders comme des individus humainement peu recommandables, qui vivraient dans un univers de science-fiction, où les gouvernements auraient déjà échoué à sauver les bases de l'économie mondiale, un monde où une banque aurait institué une dictature insidieuse, presque apolitique, où l'argent serait encore une fois l'étalon de mesure du pouvoir. 

Mis bout à bout, les éléments de l'analyse grossière –presque insultante à l'égard de l'humanité toute entière– de ce type campé tout à coup dans le rôle de porte-parole de toute une confédération de machines humaines à générer du pognon ont enfanté une théorie désormais bien ancrée dans les moeurs numériques, celle du fake.

Alessio Rastani n'existerait pas. L'histoire serait trop grosse, il ne pourrait s'agir que d'un type ayant savamment préparé un happening. Désormais bien rodés aux techniques de l'enquête numérique, les internautes des quatre coins du monde se sont lancés dans la désormais traditionnelle excavation du passé online de ce nouveau venu sur la scène médiatique.

C’est un fake! Ça ne peut qu’être un fake!

Son blog et son compte Twitter ont été très largement passés en revue. Certains ont retrouvé un témoignage qu'Alessio Rastani avait apporté sur le site des Observateurs de France 24 concernant un sujet bien éloigné de l'affaire du jour (la drague en Iran).

Rapidement, la thèse d'un nouveau sale coup monté par les Yes Men –qui avaient déjà piégé la BBC en 2004, par l'intermédiaire d'Andy Bichlbaum se faisant passer pour un porte-parole de Dow Chemicals– a émergé.

Du mec lambda aux plus exécrables éditorialistes, chacun a tout à coup semblé se gargariser d'avoir été le premier à penser qu'il avait eu cette idée géniale que ça puisse être un coup de ces petits génies du fake, en particulier sur Twitter. Mais oui bien sûr, ça ne pouvait être que les Yes Men.

Bah non, pas de chance pour eux, les faussaires en question se fendaient d'un communiqué puis d'une tribune dans le Guardian dans les heures suivantes, pour réfuter être à l'origine de la naissance médiatique de ce parangon de cynisme qui secouait tout ce petit monde, non sans souligner, presque dépités, que parfois, la réalité dépasse la satire.

Sans doute aspirés dans ce vortex d'incrédulité des internautes, les gros médias anglo-saxons –n'écartant pas que leurs confrères de la BBC aient réellement pu se faire abuser par un mec qui aurait pris le temps de préparer sa supercherie durant deux longues années à entretenir un blog et un compte Twitter– se lancèrent à leur tour sur la trace de Rastani, déployant autrement plus de moyens que les artisanales google-enquêtes des aficionados des réseaux sociaux.

Le magazine économique américain Forbes, par l'entremise de sa journaliste Emily Lambert, a été l'un des premiers à réussir à foutre la main sur le faker présumé pour l'interviewer, ou plus exactement le soumettre à un véritable interrogatoire.

«Qui sont vos traders préférés? Quel genre de trader êtes-vous? A quelles stratégies avez-vous recours? Quelle plateforme de trading utilisez-vous? Sur quels marchés tradez-vous? Où avez-vous grandi? Où vivez-vous?»

Entre nous, je doute fortement que cette Emily Lambert se serait permis de s'adresser dans les mêmes termes à bien des gus en costard qu'elle doit côtoyer dans sa petite entreprise personnelle consistant à écrire sur le quotidien des marchés financiers. Pourtant, en agissant de la sorte, en cherchant à sécuriser l'information et s'assurer qu'elle était bien réelle, la journaliste de Forbes laissait donc entendre entre les lignes qu'elle considérait elle-même la possibilité d'un fake.

Toujours est-il que c'est par le biais d'un autre mastodonte de la presse anglo-saxonne, le journal conservateur anglais The Daily Telegraph, que Rastani a fini par en dire un peu sur lui, confessant qu'il n'était pas trader professionnel –puisqu'il ne possède pas la licence indispensable pour exercer en Angleterre– mais plutôt un vague communicant doublé d'un boursicoteur, fin connaisseur du marché, laissant même entendre qu'il aurait quelques clients.

A raison, le choix de la BBC de laisser la parole à Rastani a été décrié et la chaîne britannique peut sérieusement s'interroger sur la qualité du boulot de ses scouts chargés de dégoter des bons clients pour ses émissions de télévision; mais pour autant Rastani n'était pas un fake, tout au mieux un spécialiste semi-professionnel des marchés financiers intronisé trader un peu vite.

Journaliste échaudé craint de se mouiller

Le fake dans l'absolu est devenu la hantise des médias. Pour traiter le cas Rastani, les médias en ligne –puisque dans l'obligation de dégainer rapidement par nature– ont été confronté dans leur traitement à un problème qu'on pourrait résumer avec la question

«Bon alors les gars, qu'est-ce qu'on écrit tant qu'on ne sait pas si c'est fake ou non?»

Ne prenant pas le risque de se planter une fois de plus, comme ça avait pu être le cas lorsqu'ils avaient diffusé un peu trop vite la fausse image du cadavre de Ben Laden il y a quelques semaines, nombre de médias francophones se sont ainsi contentés de rapporter les faits sans trop se prononcer.

Plutôt que de risquer de se faire reprendre de volée, ils ont dressé les hypothèses en vogue, sans se mouiller, avec des titres interrogatifs, en étant surtout attentistes et attentifs aux productions des anglo-saxons, finissant par simplement reproduire les éléments probants grattés par Forbes ou The Telegraph, sans mener eux-mêmes l'enquête.

Mais si les médias ont fait preuve de précaution dans cette histoire, les internautes, eux, ont soutenu comme un seul homme, durant les premières heures, la théorie du fake.

Toute information hors du commun qui tourne en ligne aujourd'hui est soumise de facto à un principe de suspicion permanente quant à sa véracité. 

Ce postulat qui régit désormais toute news qui tourne massivement sur Internet, cette manière de crier systématiquement au fake, n'est pas anodine. Elle traduit deux tendances distinctes.

D'une part, l'internaute fait preuve d'un réflexe de défense naturel, un truc vieux comme le monde. A force de s'être fait couillonner à mille reprises, il refuse catégoriquement d'être pris pour le dindon de la farce une fois de plus. Ainsi, mieux vaut être le type qui se plante délibérément, que celui se fait rouler.

Et ce qui a d'autant plus contribué au fait qu'Alessio Rastani soit considéré comme un vulgaire fake, tient évidemment à la nature du métier dont on l'a affublé. Le trader, plus encore que le journaliste, l'huissier ou le banquier, cristallise, par une succession de raccourcis à son égard, la haine de la plèbe. La conceptualisation du type cynique, sans scrupule et sans humanité, spéculant chaque jour à coups de millions est largement répandue dans la psyché populaire, des personnages comme Gordon Gekko, Patrick Bateman, Jérôme Kerviel ou même Bernard Madoff ayant chacun apporté leur pierre à l'édifice.

Alors entendre un type sorti de nulle part, clamer haut et fort qu'une banque contrôle le monde, se régaler par avance d'une crise comme celle de 1929 qui laissera des millions de gens sur la paille, tout en lui assurant le gain d'un fric de malade, c'en est presque trop, la personnification du salaud à un tel niveau serait trop incroyable pour être vraie. Alors, on refuse d'y croire, on se dit que c'est trop gros, que ce serait trop de bonheur de voir qu'en fait, non on ne caricature même pas à propos du trader, qu'il est bien ce type abject, sans foi ni loi, si ce n'est celle de s'en foutre plein les fouilles. 

Hum! Est-ce bien vrai tout ça?

Mais surtout, en réagissant de la sorte, l'internaute un peu avisé témoigne aussi d'une crise de confiance dans les médias. De l'article «Jimmy's World», une histoire complètement montée de toute pièce qui valu un prix Pulitzer à Janet Cooke, aux rapports bidonnés des Américains et des Britanniques sur les armes de destructions massives en Irak et gobés par la presse, en passant par la fausse interview de Fidel Castro par PPDA ou les aventures rêvées d'un BHL en Georgie, l'individu un peu alerte a intégré aujourd'hui qu'il est susceptible, à tout moment, d'être abusé par des médias qui auraient eux-mêmes été trompés par leur sujet d'étude.


PPDA : fausse interview de Fidel Castro sur TF1 par ricar_mm

Crier au fake à tout va est devenu une véritable motion de défiance à l'égard d'une profession mal aimée, une manière détournée et pas forcément consciente, de lui faire savoir qu'elle a des choses à se reprocher.

Et à ce compte-là, un journaliste de CNN nous annoncerait –images à l'appui– qu'il aurait retrouvé le messie, qu'il marcherait sur l'eau et qu'en plus il pourrait même mourir et ressusciter –images à l'appui on vous dit, sans trucage promis– qu'on y croirait évidemment pas. Et comme d'habitude, des troupeaux de moutons se rueraient et se relaieraient sur Twitter pour crier au fake.

Loïc H. Rechi

Loïc H. Rechi
Loïc H. Rechi (32 articles)
Journaliste
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