PresidentielleFrance

You know what? Les Français ont découvert les primaires!

James Traub, mis à jour le 28.10.2011 à 15 h 29

Le regard d'un chroniqueur américain sur la lutte pour l'investiture chez les socialistes français: est-ce «That '70s Show» ou «Retour vers le Futur»?

Le deuxième débat entre les six candidats à la primaire socialiste, le 28 septembre 2011. REUTERS/POOL New.

Le deuxième débat entre les six candidats à la primaire socialiste, le 28 septembre 2011. REUTERS/POOL New.

Aux Etats-Unis, vous n’avez probablement pas vu le dernier débat républicain. Vif, mais courtois. Centré sur l’économie. Il a permis de clarifier les points de vue de chacun et a renforcé encore l’avance d'un candidat qui semble imbattable: François Hollande.

Monsieur Hollande, c’est bien sûr le favori de la primaire socialiste française, qui doit déterminer quel candidat affrontera Nicolas Sarkozy lors de l’élection présidentielle de 2012. Parmi ses principaux rivaux figure Ségolène Royal, sévèrement battue par Sarkozy en 2007 et qui s’est séparée juste après de François Hollande, son compagnon de 30 ans sans être marié avec lui. La politique française est plus solennelle que la version américaine, mais aussi plus sexy.

Mais le plus frappant dans le débat du mercredi 28 septembre, c’est tout simplement qu’il ait eu lieu. Les partis français choisissent traditionnellement leur candidat à la présidentielle par un vote des militants, faisant de la nomination une affaire essentiellement privée. Ce n’est plus le cas. Cette année, il suffit de déclarer que vous adhérez aux principes du parti socialiste pour voter; et pour la première fois, les candidats se sont vraiment affichés. Sarko s’est toujours présenté comme le candidat Disneyphile, adepte du style américain, mais ce sont les socialistes qui, malgré leur aversion pour le mauvais goût capitaliste, ont finalement adopté le système états-unien, et avec lui avec ses coachs de débats, ses sondages et ses spin doctors. Et ont joué un joli coup.

Le lendemain du débat, Le Monde a publié une analyse qui aurait déconcerté tout observateur attentif de la politique américaine. L’article expliquait que le formidable mépris avec lequel les dirigeants de l’UMP, le parti de Nicolas Sarkozy, avaient jusqu’alors traité cette innovation n’avait pas résisté à l’épreuve des faits. Intéressant. Mais le plus surprenant, c’est que les élus UMP admettaient ouvertement qu’ils avaient eu tort de critiquer ce processus. «C’était un bel exercice de démocratie», déclarait un député UMP. «Ça donne une bonne image. On ferait mieux de s'en inspirer chez nous.» Un autre estimait que, comme chacun des six prétendants avait des propositions un peu différentes, les électeurs de gauche pourraient tous se retrouver dans les discours, et que «cela risquait de rester dans les têtes, même lorsqu'il n'y aurait plus qu'un candidat». Ces élus UMP n’ont-ils jamais entendu parler du «off the record»?

«L'ère post-DSK»

Pour ceux d’entre nous qui en ont déjà assez des interminables débats entre républicains, il est touchant de voir les mérites que d’autres attribuent à ce processus avec leur regard plus neuf. Les Français semblent même quelque peu éblouis par leur nouveau monde populiste. Une émission de télé posait récemment la question «Qui sont les hommes de l’ombre?» —les gourous, les conseillers, les coachs. Aux Etats-Unis, ce sont bien sûr des célébrités à part entière; les talk-shows du dimanche n’existeraient pas sans eux. Et il y a aussi les sondages! Les concurrents de François Hollande ont contesté la fiabilité des enquêtes d’opinion, qui placent ce dernier largement en tête, parce qu’il est quasi-impossible de savoir d’avance si telle personne interrogée participera vraiment au vote.

Bien sûr, cette compétition aurait dû être du gâteau pour Dominique Strauss-Kahn. J’ai toujours pensé que si la gauche s’est tant indignée devant les accusations d’agression sexuelle envers DSK et devant la façon dont il aurait été maltraité par le procureur de Manhattan, c’est parce que tous les espoirs de victoire du parti en 2012 reposaient sur lui. Mais c’est déjà de l’histoire ancienne. Sarko est désormais à son tour embourbé dans les scandales alors que la gauche se trouve revivifiée par son ouverture. «Il y a un vent d’espoir à gauche et je pense que nous sommes maintenant réellement dans l’ère post-DSK», analyse Justin Vaïsse, chercheur à la Brookings Institution. Un diplomate de haut rang a trouvé le débat «plutôt rafraichissant»:

«C’est ainsi qu’il a été perçu et l’UMP, divisée par les conflits internes mais soutenant toujours un seul candidat, paraît alors un peu désuète».

Derrière cette rénovation au PS, il y a aussi l’histoire amusante de François-Ségo. Ségolène Royal a fait campagne en 2007 en supposant que les électeurs français en avaient assez des grands discours pompeux, ces déclamations ampoulées qui caractérisent la politique française au niveau national. Elle a plutôt prôné une politique basée sur les valeurs familiales et la vérité. Mais elle a finalement eu l’air un peu bizarre, un peu irréelle, et Sarko l’a mangée toute crue lors des débats. François Hollande, un érudit qui s’exprime bien, est un politicien de gauche classique (si classique qu’il a eu une liaison avec une journaliste politique, c’est la raison pour laquelle Ségolène Royal l’a viré de chez eux) et il a désormais complètement supplanté son ancienne partenaire. Hollande, c’est le futur, Royal le passé. On me dit que jusqu’à maintenant, ils ont prudemment gardé leurs distances.

Hollande, le Mitt Romney français

Le débat, dans son format, ressemblait à la version américaine... des années 1980. Deux journalistes dans un studio, sans public, face aux six candidats, alignés devant eux. Les questions se concentraient sur la politique, les réponses aussi. Les candidats s’interrompaient souvent et parlaient en même temps, mais sans s’emporter. Avant d’exprimer leurs désaccords, ils commençaient généralement par dire quelque chose comme «en toute amitié...».

Il n’y a eu que quelques moments de tension. François Hollande, qui joue le rôle de favori prudent de Mitt Romney, a tenté de se placer au-dessus de la mêlée en résumant les échanges, poussant ainsi un Manuel Valls vexé à s’écrier: «François, ne conclus pas, pour une fois!». Ce député socialiste et maire d’Evry est l’un des «petits» candidats. Centriste, il a grommelé à Arnaud Montebourg, député de Saône-et-Loire adepte de la «démondialisation»: «Personne ici n’a le monopole de la gauche». Globalement, les socialistes, notoirement grincheux, ont surpris le public et ont déconcerté l’UMP en gardant une certaine hauteur.

Une oreille américaine aurait été tout autant surprise par le contenu du débat que par cette sobriété formelle. Les réponses des candidats à la crise financière qui touche l’Europe? Une véritable politique industrielle, un «contrat entre les jeunes et les seniors», le contrôle des prix et le protectionnisme.

Je n’arrêtais pas d’entendre une expression inhabituelle, «licenciement boursier» —apparemment quelque chose de terrible. On me l’a traduite de la façon suivante: «restructuration qui a pour but d’améliorer les performances boursières d’une entreprise». C’est à peu près comme cela que Mitt Romney a fait fortune. Aux Etats-Unis, on dirait, plus brutalement, «efficacité». Martine Aubry, la chef du parti, a proposé d’autoriser les salariés à saisir la justice contre les dirigeants d’une entreprise qui s’y risquerait; Ségolène Royal souhaite, elle, interdire la pratique. Au journaliste qui lui a dit que ses idées fleuraient bon les années 1970, elle a dégainé: «On le dira et ça ne me dérangera pas.»

Une formule moins libérale et plus dirigiste

La gauche a actuellement le vent en poupe. Le parti dirige la majorité des régions et des grandes villes de France. La semaine dernière, portant un terrible coup à l’UMP, il a en outre pris le pouvoir au Sénat pour la première fois depuis 1958. La France a déjà, dans les faits, basculé à gauche. Et les scandales qui assaillent le parti au pouvoir se succèdent. Le Monde a par exemple décidé de poursuivre l’Etat français après avoir appris que des agents des services secrets s’étaient procuré des enregistrements téléphoniques du journaliste d’investigation qui enquêtait sur un scandale de financement illégal de campagne. Dans un éditorial récemment publié en une, le journal soupçonne aussi l’existence d’un «cabinet noir» —sorte de ministère des sales coups— au palais de l’Elysée.

Jusqu’à maintenant, les socialistes ont manqué d’un porte-drapeau charismatique. Hollande pourrait en être un. Il est bien plus doué pour les débats que son ancienne compagne —savoir argumenter compte autant en politique française que dire la vérité aux Etats-Unis— et ce n’est pas une personnalité qui divise. Il a déjà obtenu le soutien de Jacques Chirac, le prédécesseur de Nicolas Sarkozy à la présidence. Cette surprenante défection montre clairement, selon Jean-Pierre Filiu, historien à Sciences-Po, que «la France profonde aspire à un président normal». Celui-ci estime qu’une victoire de François Hollande aurait une portée bien au-delà des frontières françaises, dans la mesure où «l’Europe dominée par la droite s’est avérée incapable d’agir collectivement face à la crise de l’euro».

Voilà donc les enjeux. En 2007, Sarkozy promettait de changer le contrat social français. Ce modèle, façonné par les syndicats les plus puissants d’Europe, offre une vaste protection aux travailleurs, mais les employeurs le trouvent trop coûteux et il handicape sans doute sérieusement la France par rapport à ses concurrents sur la scène européenne et mondiale. Sarkozy a un peu fait avancer les choses, mais pas beaucoup. Une victoire de la gauche serait pour la France l’opportunité d’essayer une autre formule, moins libérale et plus dirigiste. En revenir à la politique statique des années 1970 ne semble pas être une réponse novatrice à la crise actuelle. D’un autre côté, cette option semble au moins aussi crédible que la vision anti-Etat et anti-taxes défendue par les républicains de l’autre côté de l’Atlantique.

James Traub

Traduit par Aurélie Blondel

Vous avez jusqu'au 7 octobre pour participer à notre vote au jugement majoritaire sur la primaire socialiste.

Retrouvez ceux qui feront 2012 sur Wikipol.

James Traub
James Traub (8 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte