France

Honnir Eric Besson: la communion des bien-pensants

Baptiste Marsollat, mis à jour le 06.10.2010 à 17 h 54

La vie quotidienne nous confronte rarement à des cas d'école. Aussi, lorsqu'une occasion se présente d'appliquer, by the book, les «principes» ou les idées qui nous ont été inculqués, d'avoir en somme l'assurance que la position que nous adoptons est conforme à la doxa, il est difficile de ne pas la saisir. Lorsque, de surcroît, cette position offre l'opportunité de s'indigner de l'attitude d'autrui et, ce faisant, non seulement de se gargariser implicitement de la sienne propre mais aussi de communier chaleureusement dans le blâme, peu nombreux sont ceux qui ont l'idée ou la force de renoncer à hurler avec les loups.

Puisque l'occasion est offerte - comme un providentiel cadeau de la vie à ceux qui cherchent à réordonner la complexité du réel dans une pensée binaire - pourquoi renoncer à la délectation de sonner l'hallali?
Comment ne pas s'adonner goulument au lynchage d'Eric Besson?

De fait, la seule évocation du nom du ministre de l'Immigration, de l'Intégration etc., agit désormais comme une formule kabbalistique, comme un moderne rituel de reconnaissance des membres de la grande fraternité bien-pensante. Il suffit en effet que soit lâché ce mot magique  - «Besson» - pour que, à la moue de dégoût ostensiblement affectée par les uns, à la consternation appuyée et conjuratoire ou au demi-sourire entendu se dessinant aussitôt sur le visage des autres, la reconnaissance mutuelle s'opère. L'élan de répulsion collective à l'égard de la flétrissure soude alors le groupe et le mobilise. Chacun, dès lors, sans retard, scrupules ni réflexion, participe avec zèle et enthousiasme à la curée.

Hommes politiques des deux bords bien sûr, mais aussi journalistes, intellectuels ou «simples citoyens» considèrent ainsi comme une figure imposée d'évoquer périodiquement, pour le railler ou pour le honnir, le nouveau parangon de fourberie. Au point que le nom de Besson - qu'on n'associe d'ailleurs plus qu'au prénom d'Eric, et non plus, par exemple, à ceux du cinéaste Luc ou des écrivains Patrick ou Philippe -  semble en voie de devenir une antonomase.

Que lui vaut un aussi formidable succès?

La réponse est évidente... pour qui ne voit dans la succession de décisions qu'il a prises - depuis les premières critiques émises sur la campagne de Ségolène Royal à son arrivée au ministère de l'Immigration - rien d'autre que le développement d'une logique parfaitement cohérente, la mise en œuvre d'une stratégie implacable et parfaitement maîtrisée d'accession au pouvoir. Dénué de scrupules comme de convictions profondes, jetant aux orties son ancien corpus idéologique, oubliant son opposition frontale à la politique menée par Nicolas Sarkozy sous les gouvernements Raffarin et Villepin, Besson aurait décidé de retirer ses billes à temps pour les miser sur le bon cheval, avec l'espoir d'en obtenir un fructueux retour sur investissement.

Inutile, donc, de chercher explication plus complexe, plus nuancée.

De s'interroger sur les limites de la discipline partisane. Ou sur la légitimité, et même la moralité, du choix de soutenir à tout prix le candidat ou la candidate représentant sa famille politique pour l'élection majeure de la vie politique française, quelque doute que l'on ait sur sa capacité à présider aux destinées du pays.

Ou, plus globalement, sur l'importance qu'il faut attribuer, dans le choix d'un candidat à l'élection présidentielle, aux idées défendues et au programme présenté d'une part, à la personnalité du candidat, d'autre part.

Et à quoi bon se demander s'il convient de tout attribuer, dans l'attitude de Besson, à l'unique et incoercible désir de se voir offrir un maroquin ?... Le combat politique entre partis de gouvernement relève, on le sait, pour partie au moins, du jeu de rôles. Certains des clivages qui opposent les formations politiques - clivages que celles-ci s'emploient à entretenir, voyant dans un trop large consensus des gens «raisonnables» une menace pour leur existence sous sa forme actuelle - ont quelque chose d'artificiel et perdent, du reste, toute consistance lorsque, arrivant à tour de rôle aux affaires, ces partis mènent, en différents domaines, une politique analogue.

Il convient par ailleurs de souligner que les convictions politiques profondes et radicales existent bel et bien mais qu'elles sont aujourd'hui plus souvent le fait des extrémistes, et que, dès lors, il n'y a, en soi, rien d'aberrant à ce que des démocrates sensés et modérés puissent gouverner ensemble et apparaissent, en certains cas, interchangeables.

Ces considérations, en vérité, importent peu... La messe est dite, le jugement sans appel.

Mais, pour le plus grand bonheur des bien-pensants, la communion dans le mépris de Besson a pris une tout autre dimension depuis que, en vertu d'une circulaire rapidement devenue fameuse, les préfets ont la possibilité d'octroyer aux clandestins qui dénonceraient leurs passeurs, une carte de séjour temporaire, voire une carte de résident.

Besson offre donc au bien-pensant une occasion nouvelle d'un pieux lynchage en même temps qu'un plaisir particulièrement raffiné et délectable, très recherché, à vrai dire, des connaisseurs: pouvoir comparer une attitude ou une politique publique à celles menées par le régime de Vichy, dénoncer un pétainisme rampant, annoncer le retour de la Bête immonde. La fine fleur de la «bien-pensance» française peut se mettre en branle, les antifascistes en ordre de bataille. Les Jean Moulin rétrospectifs prennent le maquis - le maquis symbolique, le maquis des idées, celui où l'on n'attrape pas de mauvais de coups, où l'on ne se salit ni les mains, ni les souliers, mais qui permet tout de même de vivre, de recréer, par le verbe haut et outrancier, l'exaltation de la résistance.

Cessons, donc, avec eux, de distinguer la police de Vichy de celle de la France des années 2000 et rejoignons les nationalistes corses ou le Réseau éducation sans frontières pour dénoncer, avec un sens aigu de la mesure, les «rafles» effectuées par cette même police. Ne faisons plus de distinction mal venue entre le fait de dénoncer son voisin qui a le tort d'être né juif sous le régime de Vichy et celui de dénoncer un honnête passeur, qui fait vivre sa famille à sa manière, par le commerce de différentes denrées : armes, drogues, organes ou êtres humains. Dénoncer la mafia et dénoncer les juifs, dans le fond, quelle différence? Toutes les dénonciations étant également condamnables, pourquoi chercher à distinguer, par exemple, entre le délateur et le citoyen qui, témoin d'un crime, apporte, par son témoignage, son concours au travail de la police? Et la victime d'un crime ou d'un délit, qui porte plainte contre son agresseur ne se rend-elle pas également coupable de dénonciation? Ne serait-il pas plus conforme à l'éthique qu'elle s'abstienne de cette dénonciation qu'est le dépôt de plainte?

Trêve de distinctions, de querelles byzantines: tous délateurs, tous collabos... Les bien-pensants peuvent s'indigner tout leur soûl. C'est Besson qui rince.

De traître paradigmatique, le voici donc élevé au rang de salopard universel. Belle promotion, en vérité.

La question de cette circulaire mise à part, Besson n'ignorait pas, sans doute, à quoi il s'exposait, la réprobation outrée qu'il susciterait, en étrillant Royal, claquant la porte du PS, soutenant Sarkozy, intégrant le Gouvernement et y occupant le ministère le plus honni de la gauche. Certains diront que la soif de pouvoir, le désir de vengeance ou le besoin de reconnaissance ont simplement pris le dessus sur la discipline partisane et le respect de certains principes. Peut-être. Nul ne contestera en revanche que cette attitude suppose tout à la fois un certain courage et une certaine audace. Qu'il en faille chercher la source dans des blessures, des frustrations ou des sentiments trop humains n'y change rien.

Peu nombreux seront également ceux qui remettront en cause ses compétences. Largement reconnues par les socialistes lorsqu'il était secrétaire national à l'économie et à la fiscalité, elles semblent l'être aussi par le président de la République, même si l'on sait ce dernier bien versatile, pour ses faveurs comme pour le reste.

Courageux, audacieux et compétent, donc. Cela ne suffit pas cependant, estiment certains, à faire de lui un homme d'honneur. Il eût fallu pour cela qu'il ajoutât à ces belles qualités la fidélité. Peut-être. Au nom d'une certaine conception de la fidélité politique - dans ses différentes dimensions : fidélité au parti et à son mode de fonctionnement mais fidélité aussi aux mœurs politiques et aux corpus idéologiques - Besson est conspué.

Les hurlements grégaires d'indignation suscités par sa transgression nous renseignent en fait sur l'état des mentalités politiques, et nous montrent, plus précisément, combien restent pris au sérieux les clivages, les oppositions entre partis de gouvernement, combien ces derniers non seulement structurent, comme il est logique, notre vie politique, mais aussi en demeurent, en quelque sorte, l'horizon indépassable.

Mais pourquoi occulter cette évidence que, quand bien même Besson serait un authentique cynique, il n'en ferait pas, pour autant, un mauvais ministre - ni d'ailleurs un mauvais homme d'Etat, on pourrait sans peine citer quelques précédents...?

La compétence d'un ministre pèse-t-elle si peu en comparaison du respect religieux des clivages partisans?

Pourtant, le combat politique, même livré sincèrement, suppose une part de mascarade, donc de trahison. On caricature, on sacrifie, on trahit, en partie au moins, ses idées, pour peser politiquement, pour se conformer aux exigences de simplicité et de binarité, du parti. Si cela semble admis, considéré sans doute comme un mal nécessaire, on juge ordinairement à l'inverse, sans qu'on sache trop pourquoi, qu'il est moins honorable de trahir le parti au profit de ses idées ou d'une personnalité politique en qui l'on croit. Pourquoi attacher tant de prix à la fiction selon laquelle les idées, les programmes et les argumentaires des partis reflètent fidèlement les points de vue de leurs cadres ? Il ne s'agit pas de rêver d'une société unanime mais de clivages moins théâtraux, moins grandiloquents, d'une démocratie plus mûre où la pantalonnade de l'opposition partisane et la passion du lynchage des apostats occuperaient moins de place que le sincère débat d'idées.

Baptiste Marsollat

Baptiste Marsollat est lecteur de Slate.fr.

Image de une: Eric Besson, le ministre de l'Immigration. REUTERS/Pascal Rossigno

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