Culture

Jayne Mansfield 1967: Mort au volant, légende au tournant

Ursula Michel, mis à jour le 07.11.2011 à 14 h 47

Dans «Jayne Mansfield 1967», Simon Liberati, prix Femina 2011, raconte le crash de l'actrice et sa fascination pour ce drame. Pourquoi les décès en voiture des vedettes de cinéma fascinent plus que les autres disparitions.

Installation sur la Potsdamer Platz à Berlin en 2008. Tobias Schwarz / Reuters

Installation sur la Potsdamer Platz à Berlin en 2008. Tobias Schwarz / Reuters

Le prix Femina 2011 a été attribué le 7 novembre à Simon Liberati pour Jane Mansfield 1967. Nous republions cet article paru en octobre.

Plus de quatre mille personnes ont trouvé la mort sur les routes françaises en 2009, une seule a marqué les esprits: Jocelyn Quivrin dont le roadster a percuté un mur. Fin de l’histoire. Enfin pas vraiment. On pourrait même penser que son histoire, ou plutôt sa notoriété a fait un bond, le propulsant dans une catégorie déjà fournie mais mythique: le club des «morts automobiles» (liste concurrente des plus rares «morts à 27 ans»).

Evidemment, la célébrité préexistante à l’accident explique une partie de la médiatisation qui a entouré la nouvelle. Mais l’émotion massive, les panégyriques tremblotants et la labellisation culte qui ont suivi dépassent largement le cadre d’une réaction objective. Ce qui explique en partie cet élan réside dans son caractère tragique.

Car si la brutalité et la violence a déserté nos contrées (plus d’un demi-siècle sans guerre), la fascination qu’elle exerce n’a pas disparu. La mythification ne fonctionne jamais aussi bien qu’avec des sujets jeunes (l’accident paraissant encore plus injuste). Comme si leur image juvénile fixée à jamais sur pellicule faisait la nique à leur tragique destin. En écho à son rôle dans La Fureur de vivre (la célébrissime course de voitures, décidemment un symbole très fifties), James Dean trouve la mort au volant de sa Porsche en 1955.

N’en déplaise à la réalité de son crash qui l’a défiguré, il demeure éternellement ce jeune premier à gueule d’ange, la star absolue fauchée en pleine gloire. Mais parfois le hasard fait exploser cette règle et n’offre pas la postérité attendue à la victime. Le 26 juin 1967, Françoise Dorléac (sœur de Catherine Deneuve) trouve la mort sur une route niçoise. Actrice célèbre pour Les Demoiselles de Rochefort de Demy, La Peau douce de Truffaut ou encore Cul de sac du jeune Polanski, la jeune femme de 25 ans a toutes les qualités pour entrer dans la légende des «morts trop jeunes». Mais voilà, le télescopage d’actualité a enrayé la machine.

Françoise Dorléac éclipsée par Jayne Mansfield

En effet, à peine trois jours plus tard, une autre actrice, américaine celle-ci décède. Jayne Mansfield, 34 ans, encastre sa Buick sous un camion et devient instantanément un mythe presqu’équivalent à Marilyn, alors même que sa carrière cinématographique n’a jamais rivalisé avec celle de Monroe. Deux célébrités la même semaine, c’est trop pour le panthéon, seule Mansfield sera intronisé. Simon Liberati revient sur le destin de la blonde peroxydée la plus poumonnée d’Amérique dans son excellent roman sorti cet été Jayne Mansfield 1967 (Grasset, 2011), réactualisant le mythe et offrant même au sex-symbol une dimension warholienne.

La postérité semblant moins encline à l’intronisation de «stars oubliées», elle laisse sur le carreau de l’indifférence Linda Lovelace (Gorge Profonde). Sa mort à l’âge de 53 ans au volant de sa voiture n’a guère ému les foules. Un biopic actuellement en préparation réparera peut-être cette injustice en gravant le nom de cette icône dans la liste des damnés de la route. Car ce n’est pas l’âge qui fait l’émotion. Pour preuve, la mort du quadra Coluche, au volant d’une moto, sur une route du sud de la France, en ajoute encore à la légende de l’artiste, au point de nourrir moultes théories du complot.

D’autres figures célèbres ont perdu la vie en automobile, mais le public se souvient rarement des conditions de ces décès, comme si seul le cinéma offrait les conditions indispensables à l’édification du mythe. Le photographe Helmut Newton (qui percute un mur du Château Marmont à Los Angeles en 2004), le peintre Jackson Pollock (qui retourne sa voiture en état de grande ébriété en 1956) ou l’écrivain Margaret Mitchell (Autant en emporte le vent) ne restent dans les mémoires que par leur vie et non leur mort. Seule la danseuse Isadora Duncan, dont le foulard se prend dans les roues de son cabriolet sur la Côte d’Azur fait exception à la règle. Considérée comme l’une des premières victimes célèbres de l’automobile (1927), elle a, sans le savoir, scellé le pacte d’éternité entre légende et mort brutale.

Quand l’art s’en mêle

La fascination qu’exerce la voiture sur l’imaginaire collectif a poussé des artistes à s’interroger sur sa portée symbolique. Roland Barthes la nommait dans Mythologies (1957) «l’équivalent quasi-exact des grandes cathédrales gothiques». Et pour cause le lexique a son importance. Car au-delà d’un signe d’appartenance sociale, la voiture est avant tout une religion, une croyance dans le progrès dont l’accident rappelle ponctuellement les limites et les contreparties.

Deux décennies plus tard, un autre illustre auteur s’intéressa, sous un angle esthétique aux carcasses accidentées. En 1970, JG Ballard organise une exposition à Londres mettant en scène des voitures écrasées, déformées, explosées. Une femme presque nue y prend des poses insolites sur les banquettes éventrées, mimant les corps brisés qui gisent dans les décombres des crashs. Le scandale éclate. Comment peut-on oser rapprocher l’accident de voiture de l’érotisme? La terminologie automobile a beau être associée à la sensualité féminine (pare-choc, carrosserie, carambolage), leur assemblage semble choquant. Et pourtant, la voiture exsude la sexualité.

Vitesse, adrénaline, perte de contrôle n’est-ce pas l’équation d’une bonne partie de jambes en l’air, avec le crash en orgasme? Ballard avait déjà évoqué cette thématique dans La Foire aux atrocités (1969). Il prolonge sa réflexion en 1973 avec Crash, roman techno-érotique. Perversion sexuelle ultime, la voiture revêt des atours troublants et les corps mutilés éveillent un érotisme vicieux. Mais la plus-value ballardienne réside dans l’ajout de sosies de figures hollywoodiennes (Dean, Mansfield) qui tentent de reproduire à l’identique les accidents les plus célèbres pour jouir d’un dernier frisson avant l’impact. Cette invitation à faire convoler en noces funèbres les deux grandes inventions du XXe siècle (la voiture et le cinéma) pose les jalons de la double mythologie : Hollywood est devenu le sanctuaire des Dieux, l’automobile le meilleur moyen d’y figurer pour toujours.

Naturellement, c’est le cinéma qui donnera à voir ce mariage érotico-morbide. David Cronenberg adapte Crash en 1996, et rend plastique cette fantasmagorie hallucinée et malsaine, cet accouplement chair/machine hanté par les légendes du Septième Art. Scandaleux pour certains, brillant pour d’autres, le film remporte le prix spécial du jury à Cannes des mains de Francis Ford Coppola.

Plus que le livre, le long métrage permet une mise en abîme absolue des thèmes mort/célébrité/ciné: reproduire de vrais accidents pour de faux, mettant en scène des doublures de stars mortes au volant. On pourrait presque considérer Crash comme une métaphore perverse et cynique du monde cinématographique. Pour prendre son pied (ou devenir célèbre), il faut se prendre un mur à 200km/h. Morale iconoclaste.

Véritable machine de guerre capitaliste, la voiture permet, outre une lecture psychanalytique, un décryptage quasi archéologique de la société de consommation. Le livre de photographies Car Crashes and other sad stories (Taschen) raconte la schizophrénie de la société américaine des 50’ (devenue mondiale depuis). Avec sa radio branchée sur les communications de la police et des services de secours, son appareil photo autour du cou, Mell Kilpatrick, projectionniste de jour, saisit sur le vif les meurtres et les accidents, principalement ceux impliquant des voitures, avec un réalisme à la lisière de l’obscène. La voiture, convoitée, bichonnée, apparaît sous de sombres oripeaux, ceux de la mort et de la souffrance.

Les corps démantibulés, offerts à l’objectif de Kilpatrick émeuvent. Incarcérés dans une gangue de métal, devenus des poupées de chiffon, ils exposent l’impudeur crue de la chair et le double visage du tout automobile, entre morbidité (tue) et modernité (vantée à longueur de publicité).

Et il n’est finalement pas surprenant que Kilpatrick (travaillant dans le milieu du cinéma) erre sur les routes de la Cité des Anges pour immortaliser les soubresauts de la révolution automobile.

Objet de consommation courante, la voiture raconte parfaitement, avec l’autre grande invention qu’est le cinéma, le XXe siècle. La simultanéité de ces deux révolutions technologiques  a engendré des changements profonds de nos représentations, croyances, mythes et fantasmes. Hollywood et le Septième Art sont nés avec l’émergence de la voiture et son corollaire fatal, l’accident. Immortalité a été offerte aux acteurs sacrifiés sur l’autel du progrès, accédant à un Olympe moderne fait de tôle froissée et de carlingues informes. Et tant pis pour les plasticiens et autres artistes qui, bien que décédés au volant, se contentent du statut de morts classiques. Mourir jeune, mourir vite et au volant pourrait bien être la trinité de l’éternité.

Ursula Michel

Ursula Michel
Ursula Michel (85 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte