Culture

Léos Carax et les fantômes de la Samaritaine

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 04.10.2011 à 14 h 27

Léos Carax tourne Holly Motors, son premier long métrage depuis douze ans. Avec Denis Lavant et... Kylie Minogue.

Dans l'ancien magasin parisien. JEAN-MICHEL FRODON

Dans l'ancien magasin parisien. JEAN-MICHEL FRODON

C’est immense et sombre. On s’en serait douté, mais l’effet dépasse tout ce qui était prévisible. Gigantesque paquebot de béton évidé, entre ruine et splendeur, l’intérieur de la Samaritaine est, de nuit, plongé dans une obscurité presque complète, d’où émerge, magnifique, le grand escalier qui semble presqu’intact et dont les volées successives dessinent une sorte de vaisseau spatial rococo.

 Tout là-haut, de puissants projecteurs envoient une lumière diffuse à travers la verrière, faisant doucement briller les fresques dorées de l’ancien décor art déco pseudo-égyptien. Mais cette lumière ne traverse pas jusqu’au niveau du sol. Là, dans la pénombre, se déplacent doucement les fantômes. Plusieurs peuples de fantômes qui semblent s’y être donnés rendez-vous.

Sous des suaires de plastiques transparents, des mannequins abandonnés figurent une escouade de spectres immobiles. D’autres, étalés au sol, démembrés, évoquent on ne sait quel massacre. Du fin fond du gigantesque open space qu’est devenu l’ancien grand magasin, à travers une obscurité rythmée de minuscules points lumineux, arrivent en procession trois silhouettes, un grand pompier noir et deux êtres beaucoup plus petits, qui semblent des vieillards.

Lui, en robe de chambre et charentaises, c’est Denis Lavant quasi-méconnaissable avec ses cheveux blancs. L’acteur alter ego de Carax, celui qui fut Alex dans Boy Meets Girl, Mauvais Sang et Les Amants du Pont-Neuf (et Monsieur Merde dans l’épisode du film collectif Tokyo!), est le personnage principal de cet étrange projet aux allures de fable fantastique sur les paradoxes du comédien, et de l’identité sociale, ou intime.

Le synopsis stipule:

«Nous suivons vingt-quatre heures de la vie d'un être (Denis Lavant) qui voyage de vie en vie; comme un tueur solitaire et froid allant de gage en gage. Il a, dans chacune de ces vies entrecroisées, une identité tout à fait distincte: parfois homme, parfois femme; parfois encore jeune, parfois vieillard moribond; parfois misérable, parfois fortuné. Tour à tour meurtrier, mendiante, PDG, créature monstrueuse, travailleur, père de famille… On comprend que Denis Lavant joue des rôles, plongeant en chacun tout entier — mais où sont les caméras, l'équipe de cinéma, le metteur en scène? Il paraît terriblement seul, épuisé d'avoir à enchainer toutes ces vies qui ne sont pas sa vie, à tuer des ennemis qui ne sont pas ses ennemis, à embrasser des femmes et des enfants qui ne sont pas les siens. Mais parfois aussi, à l'inverse, on le devine meurtri d'avoir à quitter, sitôt sa scène terminée, d'autres êtres qu'il aurait aimé ne plus quitter. Où est sa maison, sa famille, son repos ? »

Mais de là à croire les synopsis…

A ses côtés, la petite dame sanglée dans un imperméable est encore plus méconnaissable, il faudra se renseigner pour savoir qu’il s’agit de nulle autre que Kylie Minogue. La star australienne a accepté en toute discrétion de participer au film, elle est descendue à l’hôtel sous un faux nom, et repartira incognito juste après avoir interprété une chanson, là-haut dans les étages supérieurs. Elle est l’une des partenaires réunies une à une par Carax aux côtés de Lavant.

La plupart sont montées à bord de la limousine qui semble son seul domicile fixe, si on peut dire, véhicule conduit par Edith Scob, actrice bien vivante mais à jamais fantôme de l’héroïne des Yeux sans visage de Georges Franju, il y a un demi-siècle.

Parmi les ombres du bâtiment, celles de la décoration et entre chaque passage des trois personnages, d’autres ombres se meuvent doucement, sans autre bruit que de brefs chuchotements. Les techniciens semblent avoir calqué leur comportement sur celui de Léos Carax, souple et silencieux comme un félin.

Il déambule, silhouette fluide dans cette mer d’obscurité, échange à mi-voix quelques mots avec Caroline Champetier, qui règle les ombres autant et plus que les lumières. Carax est lui aussi un revenant, ressorti des enfers où d’anciens déboires et une solide haine des professionnels de la profession cinématographique l’ont plongé dans ce qui sembla un temps un éternel tourment.

Tout a commencé juste en face, il y a 23 ans. Très exactement le 4 juillet 1988. Ce jour-là, le nouveau jeune réalisateur le plus prometteur de sa génération, salué pour ses deux premiers films, prépare le troisième. Ce jour-là, Denis Lavant se blesse gravement à la main: impossible de tourner sur le décor réel Les Amants du Pont neuf. Il s’en suivra une rocambolesque saga de production, au terme de laquelle Carax finira par mener à bien son film, non sans avoir traversé faillites, abandons, insultes et crises innombrables.

Tout ce que l’industrie compte de gens qui trouvent que si on pouvait se débarrasser des artistes on serait plus tranquilles ont entre temps fait de lui leur repoussoir, et l’exemple d’une décennie de politique clairement dominée par la «préférence culturelle».

Terminé dans la douleur, Les Amants obtiendra en 1991 un honnête succès tout à fait insuffisant pour couvrir le coût des berezinas qui l’ont jalonné. Ensuite, maladresse promotionnelle et bronca organisée enfonceront un nouveau clou lors de la présentation à Cannes de Pola X en 1998 – Pola X, film bouleversant qui révélait Guillaume Depardieu, film à revoir, et plus encore sa version longue, Pierre ou les ambiguïtés.

Depuis, c’est le noir. Tricard, le Léos, interdit de filmer, non grata dans le cinéma français. Pas une porte pour s’ouvrir, en tout cas jamais assez pour que les projets qu’il a successivement essayés de mettre sur pied puissent prendre leur élan. Jusqu’à, finalement, la rencontre et l’accord avec Martine Marignac et sa société, Pierre grise, autour de cette aventure de «saints moteurs», quoique ça puisse bien vouloir dire. Beau geste, mais qui ne surprendra pas ceux qui l’ont vu fidèlement accompagner les entreprises les plus audacieuses de Jacques Rivette, d’Otar Iosseliani, et désormais aussi les films de Jean-Marie Straub. 

Juste avant le début du tournage, le 16 août, la compagne de Léos Carax, Katarina Golubeva, la sublime apparition des films de Sharunas Bartas, de J’ai pas sommeil de Claire Denis et de Pola X, mourait brutalement. Les amis, les compagnons de travail et de souffrance diront qu’à ce moment, tourner aura permis au réalisateur de ne pas sombrer, de marcher quand même vers l’avant. Le chemin aura mené jusqu’à la coque sombre de la Samaritaine.

L’étrangeté majestueuse du décor suffit amplement à justifier que Carax ait choisi d’y tourner. Mais la manière dont il domine le Pont-Neuf suggère aussi sinon une revanche, du moins l’intensité de la volonté d’avancer sans tourner le dos. Les fantômes sont partout. Mais qui aime profondément le cinéma jamais n’est l’ennemi des fantômes.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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