Culture

Avoda Aravit, Plus belle la vie d'un arabe israélien

Hélène Jaffiol, mis à jour le 10.05.2012 à 16 h 16

Une sitcom chamboule les programmes israéliens: Avoda Aravit. «Travail d’Arabes» réalise un pari cathodique fou: raconter en prime time, et en langue arabe, le quotidien d’une minorité soumise à un conflit identitaire intense et perçue par certains Israéliens comme une menace. Un casse-tête que les démarches palestiniennes à l’ONU risquent encore d’accentuer.

Le casting d'Avoda Aravit.

Le casting d'Avoda Aravit.

Avoda Aravit, «travail d’Arabes», besogne médiocre et pénible, soit l’une des pires insultes racistes de part et d’autre de la Méditerranée. C’est le titre choc d’une sitcom israélienne qui donne la parole à sa plus importante minorité: les Arabes d’Israël, 20% de la population et descendants de ceux qui n’ont pas fui le territoire après la fondation de l’Etat hébreu en 1948.

Les deux premières saisons ont rassemblé près de 25% d’audience. La troisième saison est actuellement en tournage et devrait être diffusée à la fin de l’année 2011.

Avoda Aravit n’a pas l’ambition de régler des comptes avec l’histoire ou la politique, mais davantage de montrer «l’Arabe-israélien moyen» d’aujourd’hui. Ni activiste ni terroriste, le héros, Amjad Alian, est un (mauvais) journaliste travaillant pour le très sérieux journal israélien Haaretz. Sa femme Bushra est psychologue.

Relations de couple, jalousie, éducation de leur fille Maya…Toute une déclinaison de thèmes «normaux» est passée au crible. Un Plus belle la vie à la sauce israélienne en somme, mais avec la gravité en plus. La sitcom aborde aussi des angles plus douloureux et tabous comme l’impossible quête d’assimilation de la minorité arabe en Israël, les mariages mixtes, la Nakba («catastrophe» ou la fondation d’Israël pour les Palestiniens) Des thèmes sensibles occultés, jusqu’à présent, sur les écrans de télévision israéliens.

Le rire comme coup de gueule

En 2006, une étude montre que la minorité arabe israélienne représente à peine 2% de présence cathodique. Quelques séries mettent bien en scène à l’époque des Arabes-Israéliens, mais souvent dans des positions sociales inférieures, comme hommes de ménage. Une tendance que l’on retrouve également dans les télévisions occidentales, lorsqu’on s’intéresse à la présence audiovisuelle des populations issues de l’immigration.

Comment, alors, l’ovni télévisuel de l’auteur Sayed Kashua a-t-il pu s’imposer? Parce que dans le contexte communautaire fragile d’Israël, l’écrivain-journaliste utilise l’arme fatale du rire, la seule piste télévisuelle efficace pour briser les tabous, dénoncer les discriminations, bref décrire les difficultés vécues par une minorité, à la manière du Cosby show aux Etats-Unis.

La méthode a fait ses preuves: «Pour que les critiques passent, il faut impérativement faire rire. Aucune majorité au monde (en l’occurrence, ici, les Juifs-israéliens) n’a envie d’être sermonnée sur ce qu’elle “fait de mal” tous les soirs  devant son téléviseur», explique Sayed Kashua.

Et pour que le show s’installe durablement dans le salon israélien, le réalisateur-écrivain a choisi d’inverser les règles de l’humour: pour parler des Arabes, il a choisi l’humour juif.

Le héros, Amjad, est névrotique, torturé, un personnage très «juif» finalement, à la sauce Woody Allen. Il n’est pas le héros aux épaules solides, mais plutôt le looser risible en conflit permanent avec lui-même. La sitcom est loin de montrer deux camps hermétiques. Le meilleur ami d’Amjad est un photographe juif du quotidien Haaretz. Et l’humour, parfois outrancier, abat les frontières d’une division partisane: gentils (Arabes) / méchants (Juifs).

Pour preuve cette scène très drôle: pour la fête de Pourim, le «Mardi gras» dans la religion juive, Amjad, le journaliste arabe, décide de se déguiser en soldat israélien. Mais il est enlevé par un groupuscule terroriste qui se rend vite compte de son erreur…

Les Juifs adorent, les Arabes moins….

Première série à donner la parole à la minorité arabe, Avoda Aravit séduit davantage les Juifs israéliens, conquis par son humour grinçant, que la minorité arabe.

Première raison, la suspicion: «Au lancement de la série, ils n’ont pas compris pourquoi la deuxième chaîne israélienne (Keshet), considérée comme assez nationaliste, avait fait le choix de diffuser une sitcom qui parle d’eux. Cela signifiait que quelque chose de louche se cachait derrière», analyse Sayed Kashua qui avoue avoir reçu des menaces de mort à l’époque. Les premiers épisodes ont encore renforcé la méfiance. Le réalisateur l’avoue:

«L’anti-héros risible et pathétique n’est pas un personnage traditionnel de la mentalité arabe.»

Ce constat se révèle encore plus vrai pour les Palestiniens ou les Arabes-Israéliens, selon la chercheuse israélienne Adia Mendelson-Maoz, qui a étudié le travail de Kashua:

«Le combat national palestinien nécessite la création de héros forts. La société palestinienne n’est pas encore suffisamment mature pour montrer des personnages qui se caractérisent par leurs faiblesses. L’autodérision est acceptée lorsqu’une société est stable, qu’elle n’est plus en lutte pour sa survie. Il est très mal vue de ridiculiser une victime.»

La situation des Arabes israéliens à travers quelques scènes

La voiture Subaru ou l’impossible assimilation

Dans la série, Amjad, le héros, n’a qu’un seul souhait: celui de se fondre dans le moule israélien. Il ne parle qu’hébreu en public, s’habille «israélien», mange «israélien». Pourtant, son identité «arabe» lui revient en bommerang à chaque contrôle militaire aux checkpoints. Son meilleur ami israélien, Meir, lui donne la solution: il doit juste changer de marque de voiture: son véhicule, une Subaru, une marque japonaise, étant immédiatement estampillé «arabe» par les Israéliens.

Cette scène ouvre le bal d’Avoda Aravit dans la saison 1. Pourquoi ce choix? Car il montre l’étendue de la «schizophrénie identitaire» de la minorité arabe en Israël, question centrale dans l’œuvre de Sayed Kashua.

A 32 ans, l’écrivain fait partie de cette troisième génération d’Arabes israéliens, née dans les années 1970. Une génération qui n’a ni vécu la Nakba, la  déchirure des grands-parents, ni le couvre-feu militaire des parents –jusqu’à la guerre de 1967, les villages arabes du nord du pays étaient soumis à une présence militaire israélienne stricte. Les enfants n’ont pas été aux premières loges des drames militaires. Ils peuvent se déplacer relativement librement dans le pays, vont à l’université, et ont aussi bénéficié de la croissance économique israélienne.

Kashua, lui-même, a été scolarisé dans une école juive, avant d’étudier à l’université hébraïque de Jérusalem. Comme son héros Amjad, il écrit une chronique hebdomadaire en hébreu pour le quotidien Haaretz: «Impossible pour moi d’écrire une ligne en arabe», reconnaît-il.

Ni vraiment israélienne, plus vraiment palestinienne, la nouvelle génération se retrouve aujourd’hui coincée entre une communauté d’origine qui voit d’un mauvais œil son «israélisation» et une société toujours traversée par des discriminations anti-arabes incarnées par la ligne dure du parti radical de droite d’Avigdor Lieberman.

Le chien «anti-arabes» ou la difficile cohabitation

Hors des murs de l’université, une forme de ségrégation spatiale perdure. Selon l’ONG israélienne Abraham fund Initiatives, 90% des Arabes et des Juifs d’Israël vivent en vase clos, à l’exception de certaines villes mixtes au nord du pays: Haïfa, Saint-Jean d’Acre… Aussi les deux communautés conservent des mécanismes de rejet, de suspicion à l’égard de l’autre.

Dans Avoda aravit, cette réalité est décrite avec un humour grinçant. Dans la saison 2, la famille d’Amjad décide de quitter son village pour emménager à Jérusalem-ouest, la partie juive de la ville.

Un saut dans un autre monde. A eux le plaisir d’une douche qui ne se limite pas à un filet d’eau, les ordures ménagères récoltées trois fois par semaine, les rues signalisées… Au passage, Sayed Kashua égratigne le fossé en termes d’équipements urbains entre villes juives et villages arabes en Israël. Amjad et sa femme, Bushra, découvrent ainsi la «douche juive» comme d’autres découvriraient émerveillés un jacuzzi.  

Après de longues recherches, le couple trouve finalement un logement «à l’ouest». Seulement voilà: le propriétaire accepte ses nouveaux locataires, non pas par soucis de mixité mais bien pour se venger de ses voisins! «Vous m’avez interdit de fermer mon balcon, je vous apporte des Arabes», crie-t-il vindicatif juste avant son départ.

On saisit également les blocages communautaires à travers l’histoire du «chien qui jappe qu’en présence d’Arabes». La bête finira avec le temps par accepter ses nouveaux voisins, tout comme ses maîtres.

La carte d’identité ou le « fardeau de l’appartenance »

En Israël, la carte d’identité, la «téhoudat zéhout» est, encore plus qu’ailleurs, le bien le plus précieux. Les Arabes d’Israël l’ont obtenu progressivement après la création de l’Etat d’Israël. Mais même s’ils ont la citoyenneté israélienne, ils conservent la nationalité «arabe» (mention inscrite sur la carte d’identité)

Sans le précieux sésame, difficile de prouver aux autorités que l’on est un Palestinien d’Israël, donc partie intégrante de l’Etat hébreu et non pas un Palestinien de Cisjordanie ou encore de Jérusalem-Est (ces derniers ont la carte bleue).

Mieux vaut donc ne pas perdre ses papiers d’identité sans se retrouver piégé dans un long processus de vérification. A l’image d’Amjad: sa carte d’identité est retrouvée à la suite d’un concours de circonstance dans une voiture suspectée d’être impliquée dans un attentat terroriste.

L’obsession de la carte d’identité tient également une place centrale dans les chroniques de Sayed Kashua, publiée dans le quotidien, Haaretz. Dans «Le jour où je suis sorti sans ma carte d’identité», il souligne, un peu amer, que «Jib al-hawiya» («Apportez votre carte identité») est la première phrase que le soldat israélien apprend en arabe.

Et l’Etat palestinien dans tout cela…

Reste à savoir si le phénomène Avoda Aravit a contribué à changer les mentalités de part et d’autre. Selon une étude récente, 55% des téléspectateurs qui regardent la série accepteraient d’avoir un Arabe israélien comme voisin de palier, contre 38% pour ceux qui ne regardent par la série. 

Même si la proportion reste encore modeste, la série contribue à normaliser «l’autre» parmi le public israélien. L’initiative risquée de la télévision de diffuser en prime time une série en langue arabe à 70%, pas toujours facile à «digérer» pour sa propre société, prouve une ouverture et une évolution majeure de l’Etat hébreu.

Mais quel avenir pour cette série iconoclaste? Le réalisateur Sayed Kashua avoue que la diffusion de la troisième saison, actuellement en tournage, reste suspendue aux caprices de l’actualité, en particulier le contexte diplomatique chargé de la demande palestinienne à l’ONU:

«Si la situation s’envenime sur le terrain, la série risque de perdre sa place à l’antenne car l’humour a besoin de calme.»

Autre dilemme: comment traiter du dossier palestinien? Car les Arabes-israéliens ou Palestiniens d’Israël ont une réaction ambivalente face à la perspective de cet Etat: bien sûr, il y a un soutien de «cœur» pour l’indépendance des «frères de Cisjordanie»; mais elle réveille aussi les craintes quant à leur propre situation de minorité en Israël: quid d’un éventuel transfert vers un Etat palestinien, idée défendue par certains parmi la droite radicale israélienne? Que deviendront les villages arabes d’Israël, situés le long de la «Ligne verte» et qui pourraient être concernés par un éventuel échange de territoires entre Israël et l’Autorité palestinienne? Car beaucoup préfèrent conserver une citoyenneté israélienne, solide bien qu’imparfaite, que de l’échanger pour une citoyenneté palestinienne incertaine aux contours flous. Un dilemme que la série Avoda Aravit ne manquera pas d’évoquer dans de futurs épisodes.

Hélène Jaffiol

Pour voir les épisodes d’Avoda Aravit («Travail d’arabe») et obtenir plus d’informations sur la série, vous pouvez consulter le site Mako VOD (en hébreu).

Hélène Jaffiol
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