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Nobel 2011: comment notre soi nous défend contre les attaques de ce qui nous est étranger

Jean-Yves Nau, mis à jour le 03.10.2011 à 18 h 59

Le Nobel 2011 de médecine vient de récompenser trois chercheurs (dont un est mort récemment) qui ont décrypté l’intimité de la défense de notre identité corporelle.

Vaccins dans un hôpital de Taipeh en 2010. REUTERS/Nicky Loh

Vaccins dans un hôpital de Taipeh en 2010. REUTERS/Nicky Loh

La biologie a été la science-phare du dernier siècle du deuxième millénaire. Et elle entend bien le demeurer durant une bonne part de celui qui s’entrouvre. Reste que, pour l’heure, on peine à anticiper l’exacte portée des avancées - sans aucun doute bouleversantes- qui attendent ici l’espèce humaine.

Dans l’attente, depuis Stockholm et l’Institut Karolinska, les prix Nobel de médecine et physiologie viennent, octobre après octobre, célébrer des progrès majeur accomplis sur les paillasses des laboratoires du siècle passé. Après deux codécouvreurs (Luc Montagnier et Françoise Barré-Sinoussi) du virus du sida et l’un des papes de la fécondation humaine in vitro, il en est de même du Nobel de médecine millésimé 2011 attribué à trois scientifiques pour leurs travaux sur le fonctionnement du système immunitaire des organismes vivants.

Ont ainsi été nommés l'Américain Bruce Beutler, 55 ans, et le Français Jules Hoffmann, 70 ans (à égalité) et le Canadien Ralph Steinman, 68 ans dont on a appris quelques heures après la publication des résultats qu’il était décédé trois jours auparavant. Le prix est doté de 10 millions de couronnes suédoises (1,08 million d'euros) qui devaient initialement revenir pour une moitié à Beutler et Hoffmann, et pour l'autre moitié à  Steinman.

Le comité Nobel a reconnu avoir ignoré le décès Ralph Steinman et a décidé de maintenir son choix en dépit d’une règle interdisant l'attribution du prix à titre posthume. «Nous ne nommerons pas de nouveau lauréat, c'est notre décision, a déclaré un porte-parole. Nous devrons étudier comment la remise du prix se déroulera de façon pratique ... Nous étudions le règlement.»

Immunité innée, immunité adapatative

Traduire au plus juste la nature et la portée des travaux qui conduisent à ce qui est perçu comme la distinction suprême dans le champ de la recherche en biologie médicale n’est généralement pas chose aisée. C’est tout particulièrement vrai avec l’immunologie et le système immunitaire. Ce domaine réclame souvent de filer des métaphores plus ou moins hardies qui renvoient à la défense du territoire, à la lutte contre l’étranger, à la «police de proximité» et, plus généralement, à ce qui fait que l’on est bel et bien soi, soi et pas un autre.

Corollaire : le décryptage de plus en plus fin des acteurs moléculaires et cellulaires et celui de la cascade des évènements impliqués a progressivement permis de mettre au point différents outils médicaux pour lutter efficacement contre différents phénomènes pathologiques.

Officiellement, Bruce A. Beutler et Jules Hoffmann sont récompensé «pour leurs découvertes concernant l'activation de l'immunité innée» et Ralph M. Steinman «pour sa découverte de la cellule dendritique et son rôle dans l'immunité adaptative». En d’autres termes, leurs travaux ont révolutionné la compréhension que l’on avait avant eux du système immunitaire. Ils ont permis de progresser à grand pas dans la quête des mystérieuses clefs immunitaires qui permettent aux individus (humains, animaux ou végétaux) de se défendre avec succès contre les multiples attaques émanant d’organismes étrangers, parasites, bactéries et virus au tout premier chef.

Toujours filant les métaphores guerrières, les immunologistes distinguent deux lignes de défense. La première (l'immunité innée) est de nature à s’opposer directement à l'invasion des microorganismes étrangers. Si cette ligne est franchie, l’organisme met en action une seconde ligne (avec cellules spécialisées, cellules tueuses ou productrices anticorps) destinées notamment à détruire des cellules déjà infectées. 

Mémoire de l'agression

Après la victoire, le système conserve la mémoire de l’agression et l’identité des envahisseurs, ce qui permet une mobilisation plus rapide et mieux ciblée en cas de récidives. Les travaux de Beutler, Hoffmann et Steinman ont tout particulièrement porté sur des phases qui restaient mystérieuses depuis des décennies: les mécanismes de mise en branle (d’activation) de l'immunité innée et la médiation de la communication entre les deux lignes de défense.

Comme dans tous les systèmes de défense, à commencer par les performants, le risque existe de voir des éléments s’attaquer sournoisement à la collectivité qu’ils sont censés défendre. C’est par exemple le cas des différentes maladies inflammatoires dites «auto-immunes» qui voient l’organisme ne plus faire la part exacte du soi et du non soi.

Les travaux primés par le Nobel 2011 de médecine ont rapidement rendu possible le passage du fondamental à l’appliqué, soit le développement de nouvelles méthodes permettant soit de prévenir des maladies infectieuses (amélioration des vaccins protecteurs), soit à traiter (vaccins thérapeutiques stimulant le système immunitaire) certaines affections cancéreuses existantes.

Ces découvertes ont aussi aidé  à comprendre pourquoi le système immunitaire peut attaquer nos propres tissus, fournissant ainsi des pistes nouvelles pour le traitement des maladies inflammatoires d’évolution chronique comme l'asthme, la polyarthrite rhumatoïde ou la maladie de Crohn.

Pour sa part, Jules Hoffmann, interrogé ce lundi par téléphone depuis Shanghaï, a confié qu’il n’était pas certain que ce domaine de recherche méritait un prix Nobel. Unanimement décrit comme une personnalité chaleureuse et doté d’un pouvoir de communication hors de l’ordinaire, Jules Hoffmann témoigne à sa façon de l’universalité de l’immunité dans le monde vivant.

Fils d’un entomologiste, il avait travaillé initialement sur les réponses défensives antimicrobiennes des insectes, sauterelles et drosophiles avant de passer aux mammifères. Né au Luxembourg dans la petite ville d'Echternach, le 2 août 1941, entré au CNRS en 1964, il a choisi la nationalité française en 1970 en perdant du même coup sa nationalité luxembourgeoise.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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