France

Procès Halimi: face à nos «barbares»

Alexandre Lévy, mis à jour le 29.04.2009 à 6 h 21

Alexandre Lévy, qui signe l'article ci-dessous, est également auteur du livre «Le Gang des Barbares : Chronique d'un fiasco policier». Il suivra le procès pour Slate.fr.

***

Plus de trois ans après les faits, la cour d'assises pour mineurs de Paris s'apprête à juger à partir de mercredi les 27 membres de la bande accusés d'avoir séquestré et torturé à mort Ilan Halimi. Persuadé que les juifs sont riches — ou le cas échéant solidaires, le chef présumé du «gang des barbares» Youssouf Fofana espérait obtenir le paiement d'une rançon de plusieurs centaines de milliers d'euros de la part de la famille.

Après trois semaines de séquestration, Ilan, 23 ans, a été retrouvé le 13 février 2006 agonisant le long d'une voie ferrée en région parisienne. Menotté et bâillonné, brûlé au deuxième degré, le jeune homme a été poignardé à plusieurs reprises; il décèdera dans l'ambulance. Grâce au témoignage d'une des jeunes femmes utilisées comme «appât» par le gang, la police finira par interpeller quelques jours plus tard plusieurs suspects lors d'un coup de filet à Bagneux. Fofana, qui avait pris la fuite en Côte d'Ivoire, ne sera arrêté que le 23 février à Abidjan et extradé vers la France le 4 mars.

Rarement une affaire criminelle aura tant remué l'opinion publique. L'extrême cruauté et l'amoralité de ses ravisseurs, leur jeune âge et l'antisémitisme de certains d'entre eux ont surpris, choqué et provoqué des réactions jusqu'au sommet de l'Etat. L'organisation très cloisonnée du gang, l'extrême précaution de ses membres lors de l'utilisation des moyens de communication et leur peu d'empressement à récupérer la rançon ont dérouté les policiers de la Brigade criminelle qui, pendant trois semaines, se sont livrés à une intense mais malheureusement vaine traque dans les rues de la capitale et de sa banlieue.

Trois ans plus tard, les policiers décrivent le «gang des barbares» comme un «ectoplasme aux contours variables et réunissant des personnes dont le principal point commun était la recherche d'un profit immédiat et sans efforts, appliquant à leur manière l'adage selon lequel la fin justifie les moyens».

Quelques heures nous séparent désormais de l'ouverture de ce procès dont les principaux accusés comparaissent pour «enlèvement et séquestration en bande organisée, actes de torture et de barbarie» avec la circonstance aggravante d'avoir été commis «en raison de l'appartenance de la victime, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion».

Les débats contradictoires devront permettre à la justice d'établir la responsabilité individuelle des accusés dans cette entreprise criminelle et tenter de répondre à une série de questions, à commencer par les témoignages contradictoires sur la mort d'Ilan Halimi.

Comment est mort Ilan Halimi?

Selon Samir, l'un des geôliers, le «boss» (Fofana) lui aurait relaté comment il aurait poignardé la victime avant de l'asperger d'essence et d'y mettre le feu. Le principal accusé, affirme, lui, avoir remis l'otage à une autre «équipe», celle de son complice et gros bras, Jean-Christophe Soumbou, alias «Craps». Ce dernier nie farouchement, mais, selon la police, n'a pas pu donner d'explication au fait que son portable a été localisé dans la zone la nuit du crime. Les deux «adjoints» de Soumbou sont, de surcroît, toujours dans la nature - ils sont les seuls grands absents de «l'ectoplasme» protéiforme — et « Craps » se serait refusé à les identifier. Seul bon point pour lui, et de taille : il s'est rendu de lui-même à la police.

Ilan aurait-il pu être sauvé?

Cette question, lancinante pour la famille et les proches, ne manquera pas de s'inviter au procès. Il y a quelques semaines, Ruth Halimi a publié avec le concours de la romancière Emilie Frèche un livre qui relate, de son point de vue, les 24 jours de la séquestration d'Ilan («24 jours, la vérité sur la mort d'Ilan Halimi», Le Seuil). Les deux auteurs se livrent à un sévère réquisitoire contre le travail des policiers, accusés d'avoir multiplié les erreurs de stratégie et occulté l'antisémitisme de la bande. Tout en reconnaissant son «échec», la Brigade criminelle estime que ces accusations sont «lourdes et à charge», une analyse en grande partie partagée par le père d'Ilan, Didier Halimi, qui a, à la différence de la mère, a été étroitement associé à l'enquête. Dans le livre que j'ai publié sur cette affaire, je tente également de décrypter les arcanes de ces trois semaines de traque infructueuse, et les choix opérés par la direction de la PJ parisienne de l'époque.

De quoi ce procès sera-t-il le symbole?

Deux mineurs étant parmi les prévenus, c'est l'ensemble de la procédure qui tombe sous le coup d'une ordonnance du 2 février 1945 qui prévoit le huis clos. Le 26 mars, Ruth Halimi a indiqué que son avocat avait déposé une requête pour un procès public. «C'est important pour que tout le monde sache qu'à Paris en 2006 s'est passée une horreur et que ça peut recommencer et donc il faut que les gens soient prévenus de ce danger», a-t-elle précisé. «Si jamais le débat est public, la France et les Français sauront ce qui est arrivé à un jeune qui a été enlevé, séquestré, torturé et tué parce qu'il était juif et que l'antisémitisme est là et qu'il ne faut absolument pas ignorer ce fait».

«Cela se jouera autant dedans que dehors», dit l'un des avocats participant. «Dedans», le principal suspect ne manquera certainement pas de faire parler de lui: en trois ans, Youssouf Fofana a épuisé les services d'une quarantaine d'avocats et insulté les magistrats instructeurs. Condamné pour «outrages» en 2007, il s'est choisi un nouveau rôle, celui de l'antisioniste, pourfendeur des «barbus à kippa» et défenseur des Palestiniens, des musulmans et du «peuple noir». «Dehors», on s'attend également à de vives réactions, notamment au sein de la communauté juive dont plusieurs groupes militants appellent sur Internet à une mobilisation dès l'ouverture du procès.

La semaine dernière, une violente rixe a déjà opposé des jeunes qui collaient des affiches à la mémoire d'Ilan Halimi à des militants pro-palestiniens. Un incident qui, avant même l'ouverture du procès, l'inscrit dans la logique «d'importation» du conflit du moyen-oriental en France — un cauchemar pour les autorités et les responsables communautaires. Plus généralement, la question de l'antisémitisme viendra certainement hanter les débats: c'est un facteur qui, pour la mère d'Ilan Halimi, reste déterminant dans le destin tragique de son fils.

Le huis clos peut être levé à la double condition qu'un accusé mineur en fasse la demande et qu'aucun autre dans la même situation ne vienne s'opposer à cette demande. Or, c'est «Yalda», la jeune femme appât ayant dragué Ilan Halimi qui aurait souhaité la confidentialité des débats. Selon de nombreuses informations, la mère et son avocat, Me Francis Szpiner, comptent dès le premier jour essayer de faire plier la jeune femme sur le mode «vous m'avez pris mon fils, ne me dépossédez pas du procès». Que fera «Yalda»? Réponse le 29 avril.

Alexandre Lévy

Image de une: extradition de Fofana vers la France, le 4 mars 2006. Luc Gnago/ REUTERS

Alexandre Lévy
Alexandre Lévy (50 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte