Sports

Comment bien débuter sa carrière de supporter

Grégoire Fleurot, Henry Michel et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 14.10.2011 à 15 h 29

[JE ME METS AU FOOT #1] Après des années d'exclusion sociale, notre chroniqueur Henry Michel a décidé de se convertir au foot et d'échanger régulièrement avec deux des spécialistes de Slate sur son nouveau passe-temps favori. Premier épisode: le choix d'un club à supporter.

Des supporters de Manchester saluent un raté de l'attaquant de Chelsea Torres, le 18 septembre 2011. REUTERS/Phil Noble.

Des supporters de Manchester saluent un raté de l'attaquant de Chelsea Torres, le 18 septembre 2011. REUTERS/Phil Noble.

Cher Grégoire, cher Jean-Marie,

J’ai décidé de me mettre au foot.

Cette décision ne vient pas d’une curiosité ou d’une passion soudaine pour le ballon rond —le football ne m’a jamais intéressé, hormis pour les grand messes comme le Mondial. Je n’ai jamais supporté aucune équipe et n’ai assisté qu’à un seul match dans ma vie, celui ayant permis la remontée de l’A.S. Cannes en première division, en 1998.

Non, ce n’est pas la curiosité qui me pousse à m’intéresser au football si tard, mais la pression sociale. J’ai peur de m’isoler du monde qui m’entoure.

J’avais pensé que les crises récentes, la défaite au Mondial, le bus de Knysna, les Zahia et compagnie allaient émousser l’enthousiasme de mon entourage pour ce sport, mais il n’en fut rien, j’ai même l’impression qu’il s’amplifie. Pas une conversation entre hommes sans que le foot ne vienne s’imposer, au travail, dans les bars, la rue, les salles d’attentes, les aéroports. Les garçons, les filles. Les populos, les bobos. Les jeunes, les vieux. De simple original, je suis passé à paria —sans anecdote à partager, joueur à préférer ou pronostic à lancer avec assurance entre coqs.

Je refuse cette exclusion.

Le week-end, mes radios préférées interrompent leur programmation normale pour débiter avec enthousiasme les matches en cours —je suis triste de ne pas comprendre leur excitation, je change de station mais le foot est partout. Plus retransmis que n’importe quel discours politique ou évènement culturel. Alors je me dis que ça doit être vraiment important, le foot, pour occuper une telle place.

Donc je m’y mets, OK, j’abandonne. Je vais m’intéresser au foot.

Comme vous êtes parmi les journalistes de Slate deux des plus férus de football, je vous ai demandé de m’accompagner pendant mon douloureux apprentissage, et vous avez accepté. Très régulièrement, je vous ferai part de mes commentaires, de mes questions et de mes interrogations.

J’ai l’impression de pénétrer dans une jungle brumeuse et mouvementée, comme dans le roman de Joseph Conrad, tout en ayant à coeur de ramener de belles émotions de ce périple. Explorer, match par match, le mystère du football, de mon esprit en fusion.

Comme je ne sais pas par où commencer, je me suis acheté un cahier, une trousse, et me suis rendu sur le site de L’Equipe. Pour pouvoir débuter, j’ai besoin de quelques renseignements:

  • Dois-je absolument supporter une équipe pour suivre pleinement le championnat de Ligue 1? Si oui, laquelle: dois-je choisir une équipe à proximité de ma région de coeur ou plutôt un grand club? Je ne suis pas très chaud pour supporter l’A.S Cannes ou l’OGC Nice. Ne me demandez pas pourquoi.
  • Je me mets au foot alors que le championnat de Ligue 1 en est à sa 8e journée. Cela peut-il encore devenir intéressant, haletant, ou est-ce déjà plié ?

Hâte de commencer avec vous. Merci d’avance pour votre aide.

Henry Michel


Note à nos lecteurs: notre chroniqueur Henry Michel ne doit pas être confondu avec cet Henri Michel; selon nos information, lui n'a jamais terminé 3e de la Coupe du monde. Photo REUTERS/Charles Platiau.

Cher Henry Michel,

Nous devons commencer par te prévenir: pour les vrais supporters, on ne choisit pas son équipe, c’est elle qui te choisit. Beaucoup de fans soutiennent l’équipe de la ville où ils ont grandi ou de celle où ils habitent. Pour toi, l’OGC Nice ou l’AS Cannes semblent donc tout indiqués. Si nous avons bien compris, ton objectif est de profiter de l’énorme pouvoir de socialisation du football pour enfin ne plus te sentir exclu. L’avantage de ton club local est que tu trouveras très vite des compagnons avec qui aller voir les matches au bar ou au stade, et avec qui partager les joies et les déceptions qui sont le quotidien du fan de foot. Si tu choisis le PSG, il te sera bien plus compliqué de trouver des copains, pour des raisons assez évidentes, même pour un néophyte («PSG, enculé» et tout ça…).

Le problème, c’est que l’AS Cannes joue en CFA (la quatrième division) et que l’OGC Nice se maintient difficilement en Ligue 1. Tu risques de ne pas beaucoup t’amuser en regardant leurs matches et le foot pourrait vite devenir une source d’inquiétude supplémentaire plutôt qu’un passe-temps agréable. Une option envisageable est de te rabattre sur la grande puissance régionale, l’Olympique de Marseille. Cela te permettrait d’aller au stade de temps en temps, d’avoir quand même des compagnons près de chez toi pour évoquer avec tendresse «l’Ohème» et de voir des grands matchs de foot (Marseille joue en Ligue des champions).

Tu peux ensuite décider, même si les puristes dont nous faisons partie désapprouveront, de supporter une équipe qui joue bien au foot, sans que rien ne te rattache à priori à celle-ci. As-tu déjà remarqué le nombre anormalement élevé de fans quinquagénaires de St-Etienne? Ce n’est pas parce qu’il y a eu un super baby-boom dans cette ville en 1970, mais simplement parce que, quand ces gens-là avaient 15 ans, les Verts jouaient super bien et faisaient rêver la France entière (enfin il paraît, nous n’étions pas là). Du coup, ils sont restés fans pour la vie.

Bon, le choix n’est pas pléthorique aujourd’hui. Depuis son rachat par le Qatar, le PSG a la plus belle équipe du pays (ce jugement n’a rien à voir avec le fait que l’un d’entre nous soit fan du PSG), mais comme nous le disions plus haut, ce n’est pas une option pour toi, à moins que tu veuilles développer le syndrome du fan persécuté.

Te reste enfin la solution «à l’anglaise», le compromis idéal issu du pragmatisme britannique qui allie le meilleur des deux mondes: tu soutiens à la fois une équipe locale pour l’attachement viscéral et la fierté, et une grande équipe de ton choix qui te procurera les joies de la victoire, du beau jeu et des trophées. Tel un modeste Clark Kent des Alpes-Maritimes, tu soutiendrais Mandelieu-la-Napoule (septième division) le week-end, avant de te transformer le mercredi en Superman de la Ligue des champions pour t’extasier sur les performances du FC Barcelone.

Pour ce qui est d’attaquer le championnat à la neuvième journée, nous comprenons tes craintes: tu dois regretter d’avoir raté un été de football, avoir l’impression d’attaquer ta future série préférée sans arriver à télécharger les premiers épisodes. D’accord, le football l’été c’est sympa, surtout dans ta région: on va au stade en fin d’après-midi avec du sable dans les chaussures en mangeant des glaces. Mais c’est tout de suite moins plaisant quand on passe 45 minutes le soleil dans les yeux à contempler un spectacle souffreteux en bas, la faute à un physique encore un peu juste et à des joueurs qui viennent à peine de rencontrer leurs nouveaux camarades de classe.

Non, nous te rassurons, tu t’apprêtes à plonger dans le grand bain au bon moment: les meilleures saisons pour suivre le football sont l’automne et le printemps. A l’automne, les équipes commencent à tourner à plein régime et tu peux regarder du football tous les soirs: Ligue 2 le lundi et le vendredi, Ligue des champions le mardi et le mercredi, Ligue Europa (la Ligue des champions du pauvre) le jeudi, Ligue 1 le samedi et le dimanche. Quant au printemps, c’est la saison des fins de championnat à suspense et des finales de coupe, sans compter que cela ne peut être qu’un parfait apéritif pour peu qu’il y ait une compétition internationale à suivre (et tu as choisi la bonne année, il y a un championnat d’Europe en juin prochain).

En revanche, nous t’autorisons à t’accorder une pause l’hiver, histoire de reprendre un semblant de vie sociale pendant que se disputeront des palpitants Saint-Etienne-Sochaux sous une tempête de neige et sur une pelouse dure comme du bois (cela dit, ces matches amuseront peut-être tes enfants: on les joue avec un ballon orange ou rose, on se croirait sur la plage ou au square).

Mais bon, nous diras-tu en allumant ta télé samedi pour regarder la neuvième journée de Ligue 1, le championnat n’est-il pas déjà joué si j’ai raté huit matches? La dure loi des chiffres existe: comme l’ont calculé les excellents statisticiens de Poteau Rentrant, parmi les clubs qui se sont retrouvés dernier du championnat après six journées, comme c’était le cas pour l’OM cette année, un seul a été champion de France. Et ça remonte apparemment à une époque où les joueurs portaient tous encore une fine moustache et s’exclamaient «morbleu!» sur chaque tacle un peu rude.

Mais les remontées et dévissages fracassants existent toujours: comme tu pourras le constater ici, en 1997, par exemple, Nantes gagna 15 places (de la 18e à la 3e) au classement sur les trente dernières journées, en ne perdant qu’un seul match. A trois points la victoire, trente matches valent 90 points: si tu prends la malheureuse équipe de Nancy, bonne dernière de Ligue 1 avec 4 points, nous pouvons sans trop de risques te promettre qu’avec 94 points en fin de saison elle serait championne de France, puisque le record absolu, qui date de 2006, est de 84 points.

Evidemment, il s’agirait du come-back le plus surprenant de l’histoire depuis la candidature de DSK à la présidentielle 2017, mais imagine combien d’émotions il te vaudrait si tu t’y impliquais? Sans compter que choisir un club aussi improbable et éloigné de chez toi te vaudrait une aura mystérieuse, un peu comme un lycéen qui écoute du rock indé édité sur un micro-label pendant que ses congénères secouent leurs dreadlocks sur Bob Marley ou Led Zeppelin. Et si, finalement, tu choisissais de supporter Nancy, cher Henry Michel?

Bien à toi,

Grégoire Fleurot et Jean-Marie Pottier

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