France

Arnaud Montebourg, bientôt dans votre ville...

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 02.10.2011 à 21 h 35

Alliant expérimentations de terrain ségolénistes et pragmatisme radical sur le fond, Montebourg s’est constitué un espace distinctif dans la campagne des primaires. En misant sur le court-circuitage pour toucher l’opinion en direct.

Arnaud Montebourg, le 29 septembre 2011 à Marseille. REUTERS/Jean-Paul Pelissier.

Arnaud Montebourg, le 29 septembre 2011 à Marseille. REUTERS/Jean-Paul Pelissier.

Les sympathisants de gauche qui voteront Arnaud Montebourg existent, j’en ai même rencontré un échantillon à peu près représentatif. En dresser le profil type reste cependant hasardeux. Le message clé de Montebourg étant la reprise en main des affaires publiques et au premier chef de l’économie, la séduction n’opère pas seulement sur la gauche alternative ou radicale. Certains modérés et parfois d’anciens électeurs de droite identifient une ligne suffisamment cohérente pour mériter leur appui. Combien sont-ils? Personne ne le sait. Donneront-ils à leur candidat plus de poids que ce qu’annoncent les sondages? Impossible de répondre. Mais un lien assez fort s’est tissé entre cette France-dont-on-ne-connaît-pas-le-nombre et l’inclassable candidat de la démondialisation.

L’équipe qui le soutient donne un aperçu de ce que serait un style Montebourg: «une petite PME très réactive et relativement jeune». Une équipe très fière d’avoir un major de philo de la rue d’Ulm qui ne rechigne pas à porter les tracts. Mais attention! Des diplômés, oui, des énarques, pourquoi pas, mais ils sont priés de laisser l’arrogance techno de côté.

D’autres s’éloignent du profil habituel. Comme Bruno Tackels, producteur à France Culture, critique de théâtre, docteur en philo et… Monsieur «Caravane Montebourg». Parce qu’il est âgé de 45 ans, ses compagnons de route l’ont surnommé le doyen de la bande. En ce moment il se passionne pour l’analyse du phénomène politico-sociologique majeur de cet été passé avec Arnaud Montebourg: le stand-up! «C’est impressionnant à voir, même si à Marseille malheureusement c’était plutôt un point presse amélioré», en raison du nombre de caméras présentes, explique l’animateur de caravane lors du déplacement du candidat en terre guériniste, le 29 septembre.

L'agora Montebourg

Quand il arrive en ville, Montebourg distribue à la population double ration de meeting. Le soir est réservé au meeting politique classique. La journée, c’est stand-up: il parle et les gens s’approchent, écoutent, questionnent ou brocardent. Et ça semble marcher. En tout cas créer de l’animation autour de sa présence. Quand le démondialisateur déboule sur une place, «on a l’impression qu’il est téléporté d’une émission de télé: il est habillé pareil, il porte une cravate, il a son tableau derrière lui qui fait fond d’écran», analyse Bruno Tackels. L’expérience a tellement enthousiasmé l’équipe qu’elle a pondu un texte sur le rapport à la politique qu’autorise cette campagne en lien direct avec les électeurs:

«Trouver ce lien direct et immédiat suppose dès lors de se débarasser de ce qui pèse sur la vie politique française, tous ces filtres qui empêchent précisément de construire des rapports véritables entre les hommes politiques nationaux et les citoyens»

L’idée est de «se passer des dispositifs dominants, appareils politiques et système médiatique hégémonique, qui n’ont eu de cesse, précisément, de neutraliser toute parole qui ne s’inscrivait pas dans un moule consensuel et politiquement dévitalisé». Chez les ouvriers de Fralib à Gémenos, Montebourg a écouté et rajouté dans son discours le soir même l’idée d’exproprier les marques des multinationales qui désertent le territoire. Message: le candidat est réactif et ouvert, il co-construit le programme avec les citoyens au jour le jour. Veut faire «le programme le plus possible avec la population et le moins possible avec les apparatchiks».

Tout cela ne vous rappelle rien? Ca devrait. «Le stand-up, c’est un peu de la démocratie directe à la Ségolène, mais poussée au bout de sa logique», admet son entourage. Le désir d’avenir est bien présent, mais c’est la raison qui semble l’emporter dans l’adhésion à «Arnaud» plutôt que l’émotion qui s’était emparée en 2006 et 2007 du peuple de gauche… Montebourg semble avoir intégré le meilleur de la recette de campagne ségoléniste, sauce qui avait si bien pris lors de sa précédente campagne à l'investiture socialiste. Peut-être pour que cela se voie moins, l’équipe préfère se référer à la campagne d’Obama (mais après tout, Obama n’a-t-il pas lui-même…).

«On a vu Ségolène se montebourgiser»

Considéré comme l’ex-petit candidat qui peut se hisser à la troisième place –en finale selon son équipe!–, Arnaud Montebourg a l’impression d’être en phase avec l’air du temps. Sa conviction est que son discours à la marge est en train d’infuser et gagne du terrain dans le débat. Le centre de gravité de la gauche évolue en sa faveur, a-t-il encore répété sur France Inter le 30 septembre… «On a vu dans le deuxième débat télé Ségolène se montebourgiser sur les banques», poursuivent ses accompagnateurs. Mais quand on leur fait remarquer qu’historiquement c’est plutôt Montebourg qui s’est ségolénisé, ils admettent aussi cette influence: «Il a aussi pris une partie de ses intuitions, le fait d’aller parler à la majorité oubliée, Ségolène avait vu cette brêche…»

Majorité oubliée théorisée par Gaël Brustier, membre de son équipe et co-auteur en 2009 avec Jean-Philippe Huelin de Recherche le peuple désespérement,  petit essai critique sur la fracture croissante, culturelle et électorale, entre la gauche et les classes populaires. Inspirés par les propositions protectionnistes européennes d’Emmanuel Todd et les travaux sur les fractures sociales du géographe Christophe Guilly, les deux auteurs, proches du MDC de Chevènement, identifiaient «une large coalition sociale pouvant appuyer un programme alternatif», une France des oubliés «largement absente de la réalité médiatique alors qu’elle est majoritaire». Leur idée était de réarmer une gauche «qui a perdu le combat culturel et intellectuel contre la droite», explique l’auteur. Public visé: les perdants de la mondialisation, réfugiés en zones périurbaines et rurales, victimes des plans sociaux, de l’effritement du travail et de la précarité.

«L’anti Terra Nova total»

En somme, «l’anti Terra Nova total», assume Gaël Brustier, en référence à une récente note électorale du think tank progressiste et social-libéral. L’équipe de Terra Nova prônait une alliance des jeunes, des femmes, des diplômés urbains et des habitants des quartiers populaires issus de l’immigration et renonçait à l’électorat populaire, traditionnellement défini par des variables socioprofessionnelles (ouvriers et employés). En fait les auteurs de Recherche le peuple et Terra Nova ont posé exactement la même question et dressé le même constat: la gauche et les classes populaires, ça ne le fait plus.

Sauf que chacun y répond à sa manière. En cherchant un nouveau vivier électoral sur des bases plus culturelles qu’économico-sociales pour Terra Nova, en admettant pour les autres que retrouver cet électorat populaire passe par un exercice sévère d’autocritique. C’est le sens de la tribune du directeur de campagne d'Arnaud Montebourg, Aquilino Morelle, établissant le lien entre dérégulation financière et responsables du PS français qui ont dirigé les instances communautaires mais assi internationales (OMC et FMI)…

Avec la reprise en main de la finance comme leitmotiv, le protectionnisme social et écolo, le capitalisme coopératif et la reconversion industrielle verte comme moyens, le projet «La Nouvelle France» de Montebourg pourrait séduire «le petit entrepreneur, l’ouvrier, l’agriculteur bio, le jeune chercheur», veut croire Gaël Brustier. En somme «tous ceux qui sont pour une alternative à gauche». Et pour bien enfoncer le clou, Montebourg a rappelé à Marseille que la confrontation avec les puissances financières et les multinationales serait inévitable: «Si elle ne le fait pas, la gauche repartira sous les crachats de la classe ouvrière». Voilà qui a le mérite de la clarté.

Candidat des indignés ou à la solitude?

Montebourg, candidat des indignés? Ou candidat à la solitude? Seul ou presque, il l’a souvent été. Pour mettre Chirac en accusation en 2001, contre la ratification du TCE en 2005, sur l’affaire Guérini… Pour reconquérir l’électorat perdu du Parti socialiste, il a donc choisi sa méthode habituelle: faire sans le Parti socialiste, y compris contre lui quand il impose non sans réticences l’idée des primaires ouvertes (justement avec Terra Nova). L’idée de court-circuiter les appareils pour retrouver le gars qui vote dans un rapport non médiatisé emprunte là encore aux intuitions de Royal: elle a fait les adhérents à 20 euros pour peser sur le parti, renouvelant ainsi éphémèrement la base militante du PS? Montebourg ouvre encore plus grand les fenêtres en proposant ses primaires. Et invente les électeurs à 1 euro, bousculant profondément les modes de sélection du candidat du parti d’opposition. Ses supporters sont eux-mêmes recrutés à l’extérieur du PS (Christiane Taubira, Jean-Pierre Chevènement), voire en dehors de la classe politique (le philosophe Michel Onfray, l’architecte Roland Castro, le co-fondateur d’Attac Bernard Cassen).

Des surprises, il y en a eu et il y en aura encore, promet-on… Mais s’il n’est pas en finale, ce qui est probable ne serait-ce que parce que ses propres sympathisants sont eux-mêmes terrorisés par le spectre d’un 21 avril bis et obnubilés par la logique du vote utile qui profite aux favoris des sondages, Montebourg se rangera-t-il sagement derrière le vainqueur, comme il l’a promis? Ses divergences croissantes sur le fond et son goût pour la posture du non-aligné permettent d’en douter. D’ailleurs autour de lui, personne ne souhaite vraiment aborder le sujet.

Jean-Laurent Cassely

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