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Le nouveau Facebook veut tuer le goût

Mark Zuckerberg. REUTERS/Robert Galbraith

Mark Zuckerberg. REUTERS/Robert Galbraith

Facebook et son horrible plan de nous faire dire absolument tout ce que nous faisons sur le Web.

Mark Zuckerberg veut vous faire partager. Il ne cherche pas vraiment à savoir si vous avez envie de partager. Le partage, dans l'esprit de Zuckerberg, est passé d'un acte affirmatif –cette vidéo était hilarante, je crois que je vais la liker– à quelque chose tenant davantage du principe existentiel et inconscient. J'ai regardé cette vidéo, donc elle sera partagée.

Les changements techniques de Facebook, annoncés par Zuckerberg jeudi dernier lors d'une conférence destinée aux développeurs, semblent relativement francs du collier.

Facebook vous offre un profil bien mieux conçu (cela s'appelle la Timeline, et elle est magnifique) et permet aux sites de mettre au point des applications «sociales» au sein de Facebook. (Par exemple, la maison-mère de Slate.com, le Washington Post, sort un agrégateur social d'actualités).

Une vision du web radicale

Mais c'est une façon de voir le Web bien plus radicale qui se cache derrière ces changements, et si Zuckerberg arrive à l'imposer, toutes nos vies numériques s'en verront à jamais modifiées. Si le PDG de Facebook triomphe, tout ce que vous ferez sur Internet sera partagé par défaut. Vous lirez, vous regarderez, vous écouterez ou vous achèterez quelque-chose –et tout le monde sera au courant sur Facebook.

Prenez la nouvelle application Facebook du service de musique en ligne, Spotify, qui annonce automatiquement à vos amis le titre que vous êtes en train d'écouter.

Regardez à droite de votre écran Facebook, dans un nouveau menu baptisé le Ticker [le télex], vous lirez ce message: Farhad écoute les Spice Girls sur Spotify. Perplexe devant mon choix, vous cliquerez sur mon lien –et magie ! Facebook vous fera entendre cette chanson.

Un partage «sans friction»

Pour Zuckerberg, il s'agit d'un partage «sans friction». Ce qu'il entend par là, c'est que je n'ai pas à m'embarrasser de la «friction» que je rencontre quand je choisis de vous dire que j'aime quelque-chose.

Sur Facebook, aujourd'hui, contentez-vous de jeter un œil, sur n'importe quoi, cela suffit pour déclencher son partage. Une fois l'application Spotify installée, mon consentement est implicite: quand j'écoute, je partage.

Ce qui s'applique aussi aux très nombreuses applications que les partenaires de Facebook sont en train de lancer. Si je regarde quelque-chose sur Netflix ou Hulu, si je lis un article du Daily Mail, ou encore si je joue à un jeu, comme Words With Friends, Facebook le dira à mes amis. Tous mes contacts Facebook jouiront désormais d'un accès permanent à ma vie.

Facebook est en train de tuer le goût

C'est un cauchemar, mais pas pour les raisons qui pourraient vous venir spontanément à l'esprit. Je ne déteste pas cette nouvelle interface parce qu'elle porte atteinte à ma «vie privée», ou parce que Facebook est clairement intéressé financièrement par le partage de mes informations personnelles.

Zuckerberg a bien insisté sur le fait que ces applications requéraient l'accord de l'utilisateur avant de lancer leur partage automatique; pour moi, c'est une protection de la vie privée suffisante.

Et je ne reproche pas à Facebook de se remplir les poches avec ce que les gens font sur son site –si les gens aiment suffisamment Facebook pour y revenir sans cesse, le site devrait être à même de se faire le maximum d'argent possible.

Mon problème avec ce «partage sans friction» est bien plus fondamental: Facebook est en train de tuer le goût.

Voici trois ans, Zuckerberg avait fait état d'une statistique Internet étonnante –chaque année, les gens partagent deux fois plus de contenus que l'année précédente. Si vous avez liké 100 articles l'an dernier, vous en likerez 200 cette année, et 400 l'an prochain.

On parle même aujourd'hui de la Loi de Zuckerberg, et il est évident que, pour Facebook, le «partage» est la pierre angulaire de ses projets futurs. Plus les gens partageront sur Facebook, plus les gens reviendront sans cesse sur Facebook, et plus Facebook sera un élément central de nos vies.

Pour l'instant, cela semble fonctionner: il y a peu, sur une seule journée, Zuckerberg a déclaré que 500 millions de personnes s'étaient connectées sur Facebook.

Pourquoi partagez-vous?

Mais il a beau s'investir tellement dans le partage, Zuckerberg n'a visiblement pas la moindre idée des motivations d'un tel acte. Pourquoi partagez-vous un article, une vidéo ou une photo? Parce que vous voulez que vous amis les voient.

Et pourquoi voulez-vous que vos amis les voient? Parce que vous pensez qu'ils vont kiffer. Je sais, cela semble évident, mais Zuckerberg n'a apparemment pas tilté que le partage était fondamentalement une affaire de choix.

Tous les jours, vous jetez un œil à une quantité de choses, mais vous ne choisissez d'en communiquer qu'une part infime à vos amis, car la majorité ne vaut même pas la peine d'être mentionnée. 

Aujourd'hui, Zuckerberg veut baisser la barre. «Nous l'avons entendu et réentendu: les gens ont envie de partager des choses, sans vouloir pour autant casser les pieds de leurs amis en remplissant leurs fils d'actualités de choses ennuyeuses», a-t-il déclaré lors de sa présentation.

A mon sens, je n'y vois pas un problème qui se doit d'être résolu. Si les utilisateurs de Facebook ne partagent pas des trucs par peur de casser les pieds de leurs amis, c'est très bien! Merci, peuple de Facebook, pour votre retenue dans votre choix de ne pas me casser les pieds.

Chuuut

Mais Zuckerberg ne pouvait pas laisser perdurer ce sous-partage. «Notre solution a été de créer un nouvel endroit, plus insignifiant, permettant d'y voir des choses plus légères –et nous avons eu l'idée du Ticker». Si vous traduisez «légères» par «ennuyeuses», vous comprendrez ce que dit Zuckerberg:  Facebook a désormais un endroit réservé pour les informations ennuyeuses.

Zuckerberg a raison de dire le Web s'améliore lorsque tout le monde partage davantage. J'adore découvrir de nouvelles musiques, de nouveaux films et de nouveaux articles grâce à Facebook et Twitter. Et en effet, aujourd'hui, ma navigation médiatique se fait principalement en suivant l'avalanche de recommandations qui se déversent sur ces sites.

C'est pourquoi je salue toute méthode qui aide les gens à partager plus facilement. Si vous aimez cet article, alors vous devriez liker cet article.

Et même si vous le détestez, likez-le aussi (ajoutez-y un commentaire expliquant à vos amis pourquoi je suis un abruti). Mais si vous vous contentez de lire cet article –qu'il ne vous fait ni chaud ni froid, et que vous pensez que vos amis n'y verront qu'un bruit supplémentaire dans leur univers d'ores et déjà très bruyant– s'il vous plaît, rendez service à tout le monde, et n'en dites absolument rien.

Farhad Manjoo

Traduit par Peggy Sastre

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