Culture

Avec «Britney», le monde est un roman

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 02.10.2011 à 13 h 27

Jean Rolin, en écrivant, n'a jamais cessé en fait de faire du cinéma. Avec son dernier opus, «Le Ravissement de Britney Spears», il poursuit son chemin, son travail entièrement dédié au récit du monde.

Un dessin représentant Britney Spears, à l'arrière d'un bus à Nairobi. REUTERS/Radu Sigheti

Un dessin représentant Britney Spears, à l'arrière d'un bus à Nairobi. REUTERS/Radu Sigheti

Au fin fond du Tadjikistan, un agent des services secrets français raconte le déroulement de la mission dont l’échec l’a mené en ce lieu aussi reculé qu’inhospitalier. Redoutant un projet d’enlèvement de Britney Spears par des islamistes, ses employeurs avaient chargé le narrateur d’une surveillance de la star américaine et d’une étude de son environnement afin de pouvoir agir en cas de besoin. Mais qui espérera du 17e ouvrage de Jean Rolin un classique roman d’espionnage en sera pour ses frais.

De même, quiconque comptera sur lui pour des déballages croquignolets sur l’intimité de l’interprète de Baby One More Time et de Femme fatale fera fausse route.

A la différence de ses précédents romans parus chez P.O.L. (La Clôture, Chrétiens, Terminal Frigo, L’Explosion de la durite, Un chien mort après lui), et qui composent un ensemble aussi cohérent que leur thématique paraît dispersée, Rolin, sans renoncer à l’écriture à la première personne du singulier, l’attribue clairement cette fois à un personnage de fiction, et même un personnage assez improbable d’espion dilettante et obsessionnel, dépourvu de la plupart des qualités généralement supposées pour l’exercice de ce métier, à commencer par l’art pourtant assez répandu de savoir conduire.

Rolin fait son cinéma

Mais ce passage par le romanesque n’est qu’un nouveau moyen pour mieux poursuivre le même chemin, continuer le même travail d’écriture. Un travail entièrement dédié au récit du monde, à la mise en œuvre d’un exceptionnel talent de description qui, en ne cessant de représenter les lieux, les personnes, les lumières, les bruits que croise le narrateur, compose un véritable récit d’aventure, une dramatisation tout entière née de la capacité à voir ce qui l’environne et à le raconter.

Journaliste conteur, Jean Rolin chemine sur une étrange ligne de crête, où le versant fiction et le versant document se rejoignent. Mais ce sont ses pas, et ses mots, qui les font ainsi tenir ensemble. Ce que fait Rolin l’écrivain –il l’est à n’en pas douter– ne ressemble guère à ce que fait la littérature, et bien davantage à ce que fait, ce que peut faire le cinéma. Son écriture procède d’ailleurs d’une manière très comparable aux pratiques de mouvements de caméra (changement d’axe, gros plans, travelling et plus encore panoramique) et de montage.

A première vue, on le rapprocherait du documentaire, qui comme les livres même les plus réalistes de Rolin est toujours aussi une fiction, une construction, une mise en récit. Pourtant il s’agit de bien autre chose que de la volonté de description qui reste au centre de la démarche documentaire classique, à laquelle correspond, côté écriture, la pratique journalistique.

Aux limites de Paris (La Clôture), dans la mémoire de béton d’une épopée défunte des villes portuaires (Terminal Frigo), à Bethléem et dans d’autres localités de Palestine occupée (Chrétiens), au fond de la brousse congolaise (L’Explosion de la durite) ou pistant partout dans le monde les peuples de chiens qui hantent les villes et les terres délaissées (Un chien mort après lui), Jean Rolin prouve en l’écrivant combien le monde est un roman, pour qui sait l’observer et le bien dire. Non pas une fiction au sens d’invention, mais –sens infiniment plus intéressant– une fiction au sens de remise en forme du réel, réorganisation d’éléments factuels qui leur confère davantage de sens et de vérité.

La réalité qui nourrit Le Ravissement de Britney Spears n’est ni la starlette de la chanson et des cliniques de désintoxication mentionnée par le titre, ni sa rivale dans ces deux discipline Lindsay Lohan, pour laquelle le protagoniste confesse avoir davantage d’intérêt –sentiment partagé à n’en pas douter, sur le plan libidinal, par l’auteur. Ce ne sont pas non plus ces personnages auxquels Rolin porte de toute évidence bien davantage d’attention, les paparazzi qui alimentent en ragots et en images magazines et sites spécialisés. Le véritable sujet du livre, c’est clairement la ville de Los Angeles aujourd’hui.

Los Angeles, la ville rêvée

Pointilleuse et enchanteresse, incantatoire parfois, l’énumération des caractéristiques d’un nombre considérable de rues et de bâtiments, le relevé méticuleux des successions de transports en commun pour rejoindre deux points éloignés d’un espace entièrement conçu pour les voitures, la capacité à rendre sensible comme pour la première fois les effets de lumière sur le décor si célèbre de cette cité décrite par 1.000 romans, 1.000 films et encore plus de photos, élabore une «sensation du réel» qui tient du rêve, mais un de ces rêves où l’impression de vérité est extrême. Somnambulique, à peu près inefficace dans tout ce qu’il entreprend, le narrateur se révèle pur accomplissement flaubertien, admirable miroir qui passe au long des Drive, des parkings et de Venice Beach.

Les contrepoints tadjiks, dont l’inoubliable «panoramique littéraire» décrivant les sommets montagneux de quatre pays qui scandent l’horizon du poste militaire où a échoué le héros, renforcent l’improbable cocktail de légèreté amusée, d’obscurité menaçante et de factualité d’une rigueur (apparemment) vaine qui enivre le texte comme d’un élixir.

Les romans de Jean Rolin durant les années 2000, et singulièrement celui-ci, relèvent donc d’une pratique qui s’apparente au cinéma. Pas exactement le documentaire, on l’a dit, et pas non plus ce cinéma formaliste qui recompose de manière volontariste la réalité, et dont l’exemple le plus clair serait L’Homme à la caméra ou Berlin Symphonie d’une grande ville.

Les livres de Rolin s’apparentent plutôt à un style expérimental dont des œuvres comme Le Traité de bave et d’éternité d’Isidore Isou ou les courts métrages de Guy Debord à la fin des années 1950 ont esquissé le modèle, mis en œuvre plus tard par des réalisations telles que Quelque part quelqu’un de Yannick Bellon ou Un Homme qui dort de Georges Perec et Bernard Queysanne –Perec qui, comme écrivain, reste une des principales référence de la description documentée du monde comme production romanesque, bien qu’avec d’autres outils que Rolin. Ou encore la plupart des films de Marguerite Duras.

Le rapprochement avec l’auteure du Ravissement de Lol V. Stein suggéré par le titre prend soudain un sens fort, alors qu’on pourrait dire, comme cela a souvent été fait, que Duras filmant n’a jamais cessé d’écrire tandis que Rolin écrivant n’a, lui, jamais cessé de filmer. Avec le tour d’écrou fictionnel supplémentaire que se permet son Britney Spears, ce «cinéaste du texte» n’aurait au fond fait qu’accompagner les exigences de ce réel particulièrement saturé de fiction qu’est le berceau de Hollywood, la capitale mondiale du show bizness.

Jean-Michel Frodon

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