Sports

Le rugby aussi a ses binationaux

François Mazet et Sylvain Mouillard, mis à jour le 03.10.2011 à 18 h 58

Une palanquée d’Argentins pour l’Italie, une pincée de kiwis pour l’Angleterre et le Japon, et quelques grand-mères écossaises pour des Australiens... Si les règles d’éligibilité se sont clarifiées en rugby, il est encore assez simple de porter le maillot d’un pays qui n’est pas le sien.

A Dunedin en Nouvelle-Zélande le 13 septembre 2011, REUTERS/Marcos Brindicci

A Dunedin en Nouvelle-Zélande le 13 septembre 2011, REUTERS/Marcos Brindicci

Ils sont onze. Onze étrangers à porter le maillot de la Squadra Azzurra lors de la Coupe du monde, soit un tiers de l’effectif. Record de l’édition. Et alors? Alors, aucun souci, le rugby n’a pas de problème de quota, bien au contraire. Il est encore assez courant pour un joueur d’opter pour l’équipe nationale d’un pays dont il n’est pas originaire.

Côté italien, une bonne partie du contingent est sud-américaine. Six Argentins (le capitaine Parisse, Castrogiovanni, Canavosio, Garcia, Orquera, Canale) se sont découvert une ascendance dans la botte. Selon cette explication il s’agirait principalement de gamins des campagnes ou des banlieues éloignées de Buenos Aires, et donc absents des radars d’une fédération argentine désargentée et encore gérée selon le mode amateur.

En général, on change de nationalité pour avoir l’opportunité de se frotter au niveau international lorsqu’on n’a pas la capacité de le faire avec son pays d’origine. C’est le raisonnement de beaucoup de joueurs originaires de nations dites «majeures». En plus d’être l’expérience ultime, le rugby international amène la reconnaissance et l’argent. Dans l’équipe italienne, c’est le cas des Sud-africains Carlo Del Fava (et oui), Quintin Geldenhuys et Cornelius Van Zyl, ainsi que de l’Australien Luke McLean. Le Canadien Robert Barbieri, dont le frère Michael a porté par deux fois le maillot à la feuille d’érable, fait lui figure de contre-exemple, puisque l’Italie est meilleure que son pays d’origine.

L’autre exemple phare est celui du Japon, qui comptera dans ses rangs dix joueurs étrangers, des Néo-Zélandais ou des joueurs du Pacifique formés au pays du long nuage blanc. Luke Thompson, Justin Ives, Sione Vatuvei, Michael Leitch, Murray Williams, Shaun Webb, Alesei Tupuailai, Ryan Nicholas, Ryukoliniasi Holani et James Arlidge doivent apporter puissance et sens tactique aux «brave blossoms» sous la houlette de l’ancienne star des All Blacks John Kirwan. Mais ne risquent-ils pas de bloquer la progression des joueurs locaux dans un pays qui compte plus de 120.000 licenciés?

Côté Japon, on fait remarquer que trois d’entre eux sont arrivés à l’enfance et à l’adolescence, et non comme joueurs de rugby. Le reste du contingent  est attiré par les hauts salaires de la Top League japonaise et la possibilité de se frotter au gratin international après des carrières modestes dans son pays d’origine.

Aujourd’hui, il existe deux possibilités pour changer d’allégeance, comme disent les anglo-saxons. Soit le joueur se trouve un grand-parent originaire du pays d’accueil, comme les Argentins de l’Italie, soit il se qualifie par la résidence. Le joueur en question doit alors avoir habité trois ans consécutivement dans son pays hôte pour pouvoir prétendre à jouer avec sa sélection. Sans bien sûr avoir porté auparavant les couleurs d’un autre pays (attention, les sélections dans les catégories de jeunes ne comptent pas !).

Phalange sud-africaine et Australiens en kilt

L’Angleterre a ainsi misé sur une légion étrangère. Des 40 joueurs retenus pour la préparation à la Coupe du monde, 7 n’étaient pas à l’origine des citoyens de sa majesté, et 4 voient la Nouvelle-Zélande: le Sud-Africain Matt Stevens, les Néo-Zélandais Hape et Hartley, et le Samoan Tuilagi. Si Dylan Hartley a quitté Rotorua pour l’East Sussex à 14 ans et a porté les couleurs de Saint Georges chez les jeunes, il n’en est pas de même pour son compatriote Shontayne Hape, qualifié par la résidence. Ancien international kiwi à XIII, Hape est arrivé en Angleterre en treiziste avant de passer à XV et de devenir international après six ans dans le royaume.

Le cas le plus emblématique est celui du petit dernier Manusamo Tuilagi. Comme son nom l’indique, Manu est Samoan. Il a rejoint l’Angleterre à l’adolescence, pays d’accueil de la fratrie. Ses cinq frères ont porté le maillot de leur pays d’origine. Désormais international anglais, Manu pourrait d’ailleurs affronter l’un d’entre eux, Alesana, pendant le Mondial. Ironiquement, le cadet des Tuilagi aurait dû être expulsé du Royaume-Uni pour être resté dans le pays grâce à un visa touristique... Autre cas de figure: Delon Armitage, né à Trinidad et Tobago, porte le maillot à la rose après un essai non concluant avec l’équipe de France des moins de 16 ans, alors que sa famille habitait la région niçoise. Tant pis pour nous, on gardera Damien Traille à l’arrière.

En France justement, sélectionner des étrangers est commun, mais pas courant. Le premier XV de France, en 1906, comptait un Anglais et un Américain dans ses rangs. Plus récemment, si les passages des Sud-africains Eric Melville (6 sélections en 1990-91) ou Steven Hall (2 sélections en 2002) n’ont pas été des succès, les contributions de Brian Liebenberg (12 sélections de 2002 à 2005) ou du maori Tony Marsh (21 sélections de 2001 à 2004) sont beaucoup plus significatives (surtout pour l’ancien Clermontois).

Et que dire du natif de Malmesbury Pieter de Villiers, qui a calé la mêlée bleue à 69 reprises de 1999 à 2007, participant aux deux éliminations des All Blacks en Coupe du monde ainsi qu’à deux Grands Chelems dans le Tournoi des VI nations? Depuis le début de son mandat, Marc Lièvremont n’a jamais convoqué d’étrangers en équipe nationale, malgré les appels du pied de deux autres Sud-af’, Claassen et Vosloo.

A noter aussi dans l’hémisphère Nord, deux Australiens en kilt grâce à leur grand-mère: Dan Parks et Nathan Hines. Ou encore un buveur de Guinness d’origine australienne, Tom Court (et on en oublie). Ils marchent dans les pas de leurs aînés, une belle ribambelle de joueurs de l’hémisphère sud pas assez bons pour y rester, mais juste assez pour gagner des sélections de l’autre côté du globe. Comme Shane Howarth, quatre fois All Black en 1994 puis international Gallois lors du Mondial 1999. Comme les frères Leslie, fils de All Black, et 60 tests à eux deux pour l’Ecosse à la même époque.

Ascendance ou résidence

Avant, on représentait une fédération et non une nation, ce qui expliquait la facilité avec laquelle certains pouvaient changer de maillot, au risque de perdre tout le monde. Le système est beaucoup plus simple désormais, grâce à l’intervention de l’IRB. Au tournant des années 2000, l’International Rugby Board, la FIFA de l’ovalie, a décidé de clarifier les règles de nationalité pour mettre fin au foutoir des nineties, en imposant le principe de la représentation unique (un joueur ne peut représenter qu’une sélection nationale pendant sa carrière). 

L’Australie et surtout la Nouvelle-Zélande sont d’ailleurs pointées du doigt pour leur entreprise de pillage des plus petites fédérations. Les Australiens ont notamment compté dans leurs rangs le Tongien Toutai Kefu et le pilier argentin Patricio Noriega, Puma de 1991 à 1995 puis Wallaby de 1998 à 2003. Plus récemment, Lote Tuqiri (30 essais en 67 sélections) avait lui évolué avec la sélection fidjienne de rugby à XIII avant de revêtir le maillot vert et or.

En Nouvelle-Zélande, on a désormais pris l’habitude de repérer rapidement les jeunes d’origine polynésienne, de les intégrer dans la All Black Factory, et d'empêcher les pays du Pacifique de venir les récupérer. Tant pis pour les Samoa, qui, selon les anciennes règles, pourraient faire jouer les ex-All Blacks Rodney So’oialo et Jerry Collins, en attendant Jerome Kaino. Les Fidjiens, eux, ont perdu dans l’opération Rokocoko et Sivivatu.

En ce qui concerne ce dernier, futur joueur de Clermont, la fédération néo-zélandaise s’est même assurée que la rencontre des hommes en noir contre les Pacific Islanders (sélection qui regroupe des joueurs des Samoa, Fidji et Tonga), à laquelle Sivivatu avait participé en 2004, ne soit pas considérée comme un test-match au sens réglementaire. Ce qui lui a permis de récupérer le joueur pour en faire un All Black l’année suivante.

Les petites fédérations ne peuvent donc plus récupérer leurs stars vieillissantes afin qu’elles rendent quelques derniers services à leur pays natal. Cela a le don d’énerver le Premier ministre samoan Tuilaepa Sailele Malielegaoi, qui rêve que ses voisins du Pacifique aient «les tripes» de s’attaquer «au monopole de l’IRB» et de remettre en cause le principe de la nationalité unique. Egalement président de la fédé locale, Malielegaoi égratigne tout autant les puissances néo-zélandaise et australienne, «ces couards qui feraient mieux de se dresser et de se battre».

En prenant son raisonnement à rebours, on peut aussi considérer que les nations du Pacifique profitent de la formation néo-zélandaise pour se renforcer avec des joueurs en-dessous du niveau All Blacks, mais passés par les bonne écoles (ça vous rappelle rien, ce débat sur les binationaux?). 17 joueurs nés en Nouvelle-Zélande portent les couleurs des Manu Samoa.

François Mazet et Sylvain Mouillard

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