Monde

La leçon de politique de Benoît XVI

Henri Tincq, mis à jour le 28.09.2011 à 17 h 11

Point saillant de son voyage en Allemagne, le pape devant le Bundestag a martelé les impératifs du droit et de la défense de la nature dans l’action politique.

Benoît XVI, le 22 septembre 2011 au Bundestag à Berlin. REUTERS/Tobias Schwarz

Benoît XVI, le 22 septembre 2011 au Bundestag à Berlin. REUTERS/Tobias Schwarz

Du voyage du pape Benoît XVI en Allemagne qui s’est achevé dimanche 25 septembre, on retiendra surtout la leçon de philosophie politique qu’il a donnée devant les députés du Bundestag à Berlin et l’ovation qui l’a accueillie.

Après celui de Ratisbonne en 2006 sur le rapport entre la religion et la violence –qui avait déclenché une polémique internationale avec l’islam– et après celui du collège des Bernardins à Paris en 2008 où il avait mis en cause le «relativisme» des valeurs en politique, le discours du Bundestag restera comme le troisième grand discours du pontificat de Benoît XVI.

Par-delà les parlementaires allemands, il s’est adressé à l’ensemble des démocraties. Faisant référence au passé tourmenté de son pays natal et à aux interrogations présentes de l’Allemagne, notamment sur le rôle de l’écologie, Joseph Ratzinger a posé les principes d’une action politique «juste» et réfléchi aux sources de l’Etat de droit libéral et de la législation.     

La primauté du droit est le fondement de l’Etat libéral. Puisant dans l’exemple biblique du roi Salomon, le pape rappelle d’abord que l’appétit de pouvoir, la séduction, la richesse, le profit matériel ne sauraient être des critères suffisants et sains de l’action politique. Celle-ci doit être subordonnée à l’engagement pour la justice, à «la volonté de mettre en œuvre le droit et l’intelligence du droit». La recherche du succès en politique n’est pas un mal en soi, mais elle peut ouvrir à des «contrefaçons». Benoît XVI cite Saint-Augustin, son théologien favori, qui, au cinquième siècle, disait déjà:

«Enlève le droit, et alors qu’est-ce qui distingue l’Etat d’une grosse bande de brigands?»  

A la tribune du Bundestag, le pape n’a pas craint de remonter au passé de l’Allemagne et d’évoquer l’expérience nazie:

«Nous, Allemands, nous avons fait l’expérience qui consiste à séparer le pouvoir du droit, à soulever le pouvoir contre le droit, à fouler aux pieds le droit, de sorte que l’Etat était devenu une bande de brigands.»

Puisse le monde, ainsi menacé, agressé, poussé au bord du précipice, s’en souvenir! Benoît XVI a rendu hommage à tous les résistants, aux dissidents qui, en combattant le régime nazi et d’autres régimes totalitaires, ont rendu service au droit et à l’humanité entière.

Soixante ans après, l’homme a acquis un pouvoir technologique et politique inimaginable. Il est en mesure de détruire le monde, d’aliéner ses semblables, de les manipuler, de créer des êtres humains, mais aussi de les exclure sous le seul prétexte qu’ils sont hommes.

L’exigence politique de «distinguer entre le bien et le mal», entre «le vrai droit et le droit seulement apparent» n’en est que plus urgente. Servir le droit et combattre l’injustice est et demeure la tâche fondamentale de tout législateur. Mais le critère de la «majorité» parlementaire, soumis à trop d’aléas, ne suffit pas pour établir une bonne législation. Dans la formation de son jugement, le responsable politique doit suivre sa propre orientation, se soumettre aux principes que lui dicte sa propre conscience morale.

Selon le pape, le christianisme est légitime pour tenir un tel discours sur les fondements de l’Etat libéral. L’autonomie du politique, dit-il, est une conquête chrétienne:

«Contrairement aux autres religions, le christianisme n’a jamais imposé à l’Etat et à la société un droit révélé, un règlement juridique découlant d’une révélation.»

Il s’est opposé au droit religieux édifié sur le culte des divinités païennes. Il a pris le parti de la philosophie grecque et du droit romain pour faire de la nature et de la raison les «vraies sources du droit». Il a été partie prenante de toute cette culture occidentale qui a conduit, à travers le Moyen-Age chrétien, au développement juridique des Lumières, à la déclaration universelle des droits de l’homme qui a suivi la guerre, jusqu’à la Loi fondamentale allemande de 1949 qui, souligne Joseph Ratzinger, a reconnu «les droits inviolables et inaliénables de l’homme comme fondement de toute communauté humaine».

Le pape «écolo»

La situation a bien changé, déplore le pape. Cette conception de la raison et de la nature, qui mettait en harmonie la philosophie et la foi, est contredite depuis, au moins, un demi-siècle par la toute puissance d’un «positivisme juridique» qui obscurcit l’horizon, prive le législateur de toute référence à Dieu.

Une «vision scientifique» du monde, qui écarte tout ce qui n’est pas «vérifiable, ni falsifiable», tend à l’exclusivité. Elle rend le législateur incapable de créer des ponts entre l’éthos, la religion –renvoyés au subjectif– et la Loi.

La «raison positiviste» ne perçoit que ce qui est «fonctionnel». Elle ressemble, dit Benoît XVI, «à un édifice de béton armé sans fenêtre, dans lequel nous nous donnons le climat et la lumière tout seuls, et nous ne voulons plus les recevoir du vaste monde de Dieu».

Là est la clé de la sécularisation du monde et de la loi. Le «positivisme» est devenu la culture commune en Europe, le fondement commun pour la formation du droit, alors que toutes les autres convictions et valeurs sont réduites à des «sous-cultures».

Comment redonner ses droits à la nature et sa grandeur à la vraie raison, celle qui n’exclut pas Dieu? A la surprise des députés allemands, notamment des Verts –dont beaucoup avaient boycotté cette visite du pape au Bundestag–, Benoît XVI cite le mouvement écologique comme une manière d’ouvrir une fenêtre dans ce béton:

«L’apparition du mouvement écologique dans la politique allemande, à partir des années soixante-dix, a été et demeure un cri qui aspire à l’air frais, un cri qui ne peut être ignoré, ni mis de côté.»

Sous les applaudissements, et se défendant de faire la promotion d’un parti, il ajoute que l’importance de l’écologie est désormais indiscutée:

«Nous devons écouter le langage de la nature et y répondre avec cohérence.»

Car il existe une «écologie de l’homme»: celui-ci possède une nature qu’il doit respecter et ne peut manipuler à volonté. L’homme n’est pas seulement «une liberté qui se crée de soi».

Primauté du droit dans la décision politique, urgence de distinguer le bien du mal, de servir le vrai droit et la justice, restauration, face à la domination du «positivisme», de la nature et de la raison, défense d’un ordre naturel et écologique: ce sont autant de lignes de force d’un programme politique que le pape a exposé dans cette enceinte du Bundestag, témoin de l’histoire allemande.

Ce sont pour lui autant de formes de reconnaissance de la dignité inviolable de l’homme, dont la défense, a-t-il dit en conclusion, est «notre tâche historique pour aujourd’hui».

Henri Tincq

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Journaliste
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