Culture

Qui a tué la 3D?

Daniel Engber, mis à jour le 10.10.2011 à 12 h 02

Un polar dans le milieu du box-office.

Affiche du film Capitaine America. Paramount Pictures

Affiche du film Capitaine America. Paramount Pictures

L’année dernière, il se murmurait parmi les observateurs de l’industrie du cinéma et les directeurs des studios que le cinéma 3D venait d’entrer dans une ruelle sombre avec son portefeuille rempli de billets. L’été dernier, la 3D apparaissait pourtant comme la réponse à tous les problèmes d’Hollywood: baisse de fréquentation, piratage, home-cinéma. Les studios venaient d’enregistrer des bénéfices records grâce à une série de blockbusters coûteux: Avatar, Alice au Pays des merveilles, Comment dresser votre dragon, Le choc des Titans, Shrek 4 et Toy Story 3 – une demi-douzaine de films en 3D qui avaient rapporté plus de deux milliards de dollars de recettes aux Etats-Unis. Pourtant, dès la fin du mois d’août 2010, le futur du cinéma semblait à nouveau mal assuré. Les retours du box-office de la vague suivante de films 3D étaient décevants. Le mouvement de renaissance avait besoin d’être ranimé.

Une analyse, publiée sur Slate en août dernier montrait que l’encéphalogramme du patient était presque déjà plat. La rentabilité du cinéma 3D a chuté depuis le début de la vague, il y a plusieurs années de cela, et les films les plus récents sont à peine arrivés à l'équilibre financier sur leurs diffusions en 3D. Nous disposons à présent d'une année supplémentaire de données chiffrées – 12 nouveaux mois qui nous montrent que ce nouveau média est en péril. Selon un article du New York Times, du mois de juin dernier, la retombée d'enthousiasme pour la 3D attire déjà les vautours: les actions de DreamWorks Animation, le studio de Jeffrey «la 2D appartiendra bientôt au passé» Katzenberg, sont en chute libre. Les actions de RealD, un des acteurs majeurs de la projection stéréo, sont également dans la tourmente et ont perdu 70% de leur valeur depuis le mois de mai.

«N'importe qui se serait rendu compte qu'il est mort, il suffit de regarder ses yeux fixes» dit Grace Kelly dans Le crime était presque parfait, thriller d'Alfred Hitchcock qui fut une des dernières productions en 3D de la première période d'éclosion et de chute du procédé. Peu après la sortie de ce film, en 1954, la première grande vague de cinéma stéréoscopique était déjà enterrée sans plus de cérémonie. Il semble bien que son successeur du XXIe siècle suive la même pente.

Identifier la victime est relativement facile. Mais qui a fait le coup? Comme l'inspecteur Hubbard dans Le Crime était presque parfait, il est à présent temps de chercher des preuves, suivre les chiffres du box-office qui nous mèneront jusqu'à l'assassin. Voilà un an que la 3D bat de l'aile et nous disposons à présent de quelques indices concernant l'origine de sa chute. L'heure est donc venue l'aligner les suspects et de vérifier leurs alibis. Qui a tué la 3D?

Pour commencer, inspectons le corps. Est il encore chaud ou déjà sujet au raidissement cadavérique? L'an dernier, notre calcul se fondait sur un calcul simple: pour chaque film sorti simultanément en 2D et 3D, comment se répartissaient les recettes des deux films par cinéma? (En d'autres termes: quel format rapportait le plus d'argent?). A sa sortie en 2009, Avatar rapportait en moyenne 15800 dollars dans les cinémas le diffusant en 2D et 26800 dollars pour ceux le diffusant en 3D. Il n'est pas déraisonnable de penser que la propriétaire d'un cinéma traditionnel aurait ainsi pu augmenter ses recettes de 11000 dollars – soit 70% - en remplaçant son vieil équipement afin de diffuser avatar en 3D.

Malgré tout le buzz autour d'Avatar, ces chiffres étaient loin d'être exceptionnels. Presque tous les films en 3D sortis en 2009 et début 2010 rapportaient entre 50 et 100% de plus en 3D qu'en 2D, sur la base des entrées en salles. (Certains films comme Monstres contre Aliens ou Destination Finale firent plus que doubler leurs recettes). Le premier signe du danger est apparu le week-end du 18 juin 2010. Toy Story 3 rapporta 110,3 millions de dollars de recettes, une des plus belles réussites de l'histoire du cinéma. Mais les diffusions en 3D du film de Pixar ne contribuèrent que très peu aux bénéfices engrangés. Les recettes étaient inférieures de 5% à celles des diffusions en 2D – la première fois de l'histoire récente où la 3D se trouvait inférieure en termes de bénéfices lors de la première semaine d'exploitation. Six semaines plus tard, Comme Chiens et Chats – La revanche de Kitty Galore engrangeait 12,3 millions de dollars de bénéfices, avec un « bonus » 3D de -10%. Les bénéfices monstres de 2009 étaient de l'histoire ancienne dès la fin de l'été 2010.

La santé de cette nouvelle technologie n'a fait que péricliter depuis. Les studios ont ainsi sorti plus d'une vingtaine de films en 3D depuis Comme chiens et chats. Quelques-uns - Resident Evil : Afterlife et Tron : L'Héritage, semblent avoir bénéficié de l'effet 3D, mais pas les autres. Les trois-quarts des films de l'an dernier ont enregistré des retours négatifs de leur version 3D et certains ont atteint des chiffres de vente très inférieure à la moyenne. Le dernier Harry Potter, le dernier Kung Fu Panda, Captain America et Green Lantern ont enregistré un ajustement moyen de -65%. Pour le dire autrement, les entrées dans les salles équipées de 3D ont enregistré des bénéfices correspondant à un tiers de ceux de la 2D.

Le graphique ci-dessous figure presque tous les grands films sortis en 3D depuis début 2009. Le ratio des revenus de la 3D comparés à ceux de la 2D figurent sur l'Axe Y et la ligne rouge pointillée représente le point d'équilibre. La tendance qui commençait à prendre forme l'été dernier s'est accentuée lors des derniers mois. (Sont exclus du tableau les films ayant été diffusés dans moins de 1500 salles lors de leur première semaine et les films avec «3D» dans le titre et que seul un idiot irait voir sur écran plat.)

Il semble peut-être prématuré de déclarer que le cinéma 3D est mort, les Aventures de Tintin de Steven Spielberg vont en effet sortir cet automne, ainsi qu'un autre film stéréoscopique de Martin Scorcese et une comédie déjantée en 3D, avec Harold et Kumar. (Pointent également à l'horizon les rouleaux compresseurs Avatar 2 et Avatar 3, prévus respectivement pour 2014 et 2015.) Mais cette tendance à la baisse des bénéfices des films en 3D n'est pas près de s'inverser. Si ce nouveau média n'est pas mort, il est mortellement blessé.

- D'accord, inspecteur Hubbard. Mais alors, qui est responsable?

 

 La rapacité des grands circuits de distribution

Les premiers coupables sont naturellement les chaînes de distribution, qui ont répondu aux premiers succès du renouveau de la technologie en augmentant considérablement les tarifs des diffusions en 3D. Au printemps 2010, le Wall Street Journal rapportait qu'AMC, Regal et les autres grands circuits de distribution américains avaient l'intention d'augmenter leurs tarifs de 20% ou plus, en espérant faire en sorte que la bulle devienne plus grosse encore qu'au moment de la sortie d'Avatar et d'Alice.

Au début de cette année, l'entreprise de consultants PricewaterhouseCoopers s'est penchée sur les chiffres d'Hollywood et en a conclu que les circuits de distribution étaient allés trop loin dans leurs hausses de tarifs: «Les acteurs de l'industrie risquent de tuer la poule aux œufs d'or en la surévaluant (pdf) et, en certains cas, en sur-vendant l'expérience 3D». Selon un sondage cité par l'entreprise, plus des trois-quarts des Américains considèrent que la 3D ne vaut pas les 4 dollars supplémentaires du billet.

Le déclin des entrées et des bénéfices de la 3D est en effet très net depuis la montée des prix du début 2010. Si l'on compare les chiffres d'entre des dix films sortis avant l'augmentation aux dix films sortis après, le bonus financier moyen de la 3D est passé de 76 à 27%.

Mais cette hausse subite des prix des billets premium n'explique pas seule la chute de fréquentation du format dans les mois qui suivent. Alors que le prix des billets pour les salles diffusant des films en 3D se stabilisait (ou poursuivait son ascension), les dix films suivant virent leurs bénéfices chuter de 3%, et les dix suivants de 52%. Il apparaît également que cette chute vertigineuse a débuté bien avant que les grands circuits de distribution ne laissent libre cours à leur appétit. (Le graphique qui suit utilise les mêmes données de 2D et 3D que le précédent, exprimées en pourcentages et en moyennes, par groupes consécutifs de cinq films, de 2007 à aujourd'hui.)

Selon PricewaterhouseCoopers, la 3D pourrait survivre – où être ranimée – à la condition que les circuits de distribution limitent le prix des billets premium à quelques dollars. Mais les données pointent clairement une autre cause.

La rapacité des studios

Si vous demandez aux évangélistes les plus dévoués de ce nouveau média ce qui cloche avec la 3D, ils pointeront tous du doigt la médiocre qualité des versions converties en post-production qui ont envahi le marché après Avatar. «Elles ont été appliquées comme on applique une nouvelle couche, pour de pures questions de profit» affirme James Cameron, qui estime la qualité de cette 3D équivalente à du 2,2D ou 2,5D. Selon cette théorie, la véritable et authentique 3D marche, alors que la version pourrie, les conversions effectuées à pures fins mercantiles – la «fausse» 3D – tue la vraie 3D.

Encore une fois, il existe quelques indices pour étayer cette hypothèse. En utilisant des informations glanées sur RealOrFake3D.com, il est possible de comparer les chiffres du box-office des films 3D, originaux et convertis: depuis 2010, les «vrais» films ont un ratio moyen de 1.00, ce qui signifie que les versions 3D rapportent à peu près autant d'argent que les versions 2D par salle. Les «faux» films en 3D sortis à la même période ont un ratio de 0,87, ce qui équivaut donc à -13%. La fausse 3D est par ailleurs en net augmentation – elle correspond peu ou prou à la moitié des sorties 3D – ce qui pourrait bien expliquer la chute générale des revenus de la 3D.

Mais les données sont délicates à interpréter. La définition de «vraie» ou «fausse» 3D est difficile à attribuer aux films d'animation, par exemple. (Le processus de conversion 2D-3D s'applique en effet à des images réelles.) Une partie des films qui figurent sur la liste des films 3D sont au moins partiellement des films d'animation et certains, comme Transformers 3 – La Face cachée de la Lune et La Grotte des rêves perdus – utilisent un mélange d'éléments naturels et convertis. La qualité des tournages en 3D peut également varier et les effets 3D d'un film peuvent être la fois «vrais», mais ratés, et les «faux» s'avérer plus réussis.

Si les studios, qui se sont adonnés à la conversion 3D à tout va, sont sans doute complices de la mort de la 3D, nous ne disposons pas pour l'instant de preuves suffisantes pour les faire condamner

La rouerie des spectateurs

Et qu'en est-il du public – les spectateurs auraient-ils tué la 3D à force d'indifférence? Le mobile est facile à deviner : le format n'est rien d'autre qu'un gadget qui fait mal au crâne, disent certains, qui tend à produire une image terne, distordue et dégradée. Ou même pire: il n'apporte rien: Près de 10% de la population est anatomiquement incapable de percevoir les effets de la 3D.

Si les premiers films du renouveau de la 3D recourraient abondamment à des effets spéciaux spectaculaires – comme des pics à glace sortant de l'écran, et autres choses du même genre – les films récents utilisent plutôt la 3D pour l'atmosphère et font rarement voler l'écran en éclats. Mais la modération, en l'espèce, n'est pas sans danger. Au mois de juin, A. O. Scott l'évoquait: «c'est un des défauts de ce format; si la 3D n'est pas assez présente, vous ne la remarquez pas et vous pouvez même vous passer des lunettes et du surcoût qu'elles entraînent.» Le vice-président de la Paramount a résumé l'affaire en expliquant au Times que les consommateurs en ont «marre de s'asseoir dans un cinéma et de se dire: 'il est en 3D ou il est pas en 3D ce film?'»

C'est un peu une histoire à la perdant-perdant: les effets de la 3D sont soit trop appuyés soit trop subtils, une nouveauté ou une bagatelle. (Une autre théorie veut que la stéréoscopie fonctionne pour certains genres – comme les films d'animation pour enfants – mais ne sert à rien pour d'autres.) Tout ceci pourrait avoir fini par pousser le public à penser, comme Roger Ebert, que la 3D n'a aucune valeur. Dans le meilleur des cas, elle sert à remplir les salles des centres commerciaux et à abreuver les marchés étrangers qui consomment sans sourciller tout ce qui vient des Etats-Unis.

Mais quel intérêt à donc réellement la 3D ? La critique est partagée. Nous avons recensé des mentions favorables ou défavorables dans 128 critiques publiées dans le New York Times, Entertainment Weekly et le Hollywood Reporter, qui évoquaient 43 films 3D récents. Un peu plus de la moitié des critiques ne mentionnaient pas du tout la 3D ou la mentionnaient en passant, sans émettre le moindre jugement à ce sujet. Environ 28% des critiques se prononçaient contre cette technologie, en la considérant comme une distraction inutile ou pire. Les 21% restants louaient l'utilisation de la 3D qui apporte un réel plus, lorsqu'elle est bien utilisée.

Ce qui démontre que la critique est loin d'être unanime dans sa condamnation de ce nouveau format ; il est parfois considéré comme une aubaine. La qualité de la 3D ne semble pas non plus affecter la qualité des retours. Tout le monde a apprécié les effets stéréoscopiques d'Avatar et les spectateurs se sont rués aux séances en 3D. Mais les effets 3D de Kung Fu panda, de Transformers et du dernier Harry Potter ont eux aussi été salués par la critique – ce qui n'a pas empêché la fréquentation des salles en 3D d'atteindre des bas niveaux historiques.

Les spectateurs commencent à se détourner des films en 3D, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Mais leur indifférence ne semble pas liée au format lui-même.

L'indigence des auteurs

Voici donc les réalisateurs et les scénaristes, derniers suspects de la mort de la 3D. Une série de mauvais films (avec un mauvais script, mal joué, mal réalisé) pourrait bien avoir eu la peau du format: un film pourri est un film pourri, quelle que soit la dimension. Personne n'est prêt à payer un supplément pour un cochon avec du rouge à lèvre. Si la moisson annuelle de films en 3D est d'une qualité inférieure la moisson de l'année ou des années précédentes, le public a peut-être fini par se dire que ça ne valait pas la peine de s'en soucier.

Les données fournies par RottenTomatoes.com suggèrent que la qualité des films 3D va en périclitant. Le «Tomatomètre» des derniers films 3D est passé par tous les niveaux, de Toy Story 3 à Harry Potter (qui ont atteint le 100% d'opinions favorable chez les critiques les plus influents) a Destruction Finale et Shark Night 3D (0% dans le même classement.) Mais malgré tout ce vacarme, les chiffres sont clairement en chute libre. Plus d'une vingtaine de films majeurs ont été réalisés en 3D depuis 2004 et la fin de l'été dernier, avec un Tomatomètre moyen de 57%. Les 32 films 3D sortis depuis ont vu la moyenne des notes passer à 41%.

La théorie du mauvais film n'est pas sans rappeler les recherches sur les causes de la mort de la première vague de cinéma en 3D, durant les années 1950. Dans un article publié dans la revue Film History et intitulé «la Tragédie du Cinéma 3D» (accès payant), l'historien Rick Mitchell évoque les causes possibles de la mort de la 3D il y a 60 ans. Les deux explications les plus répandues, dit-il, sont que les spectateurs finirent par être agacés par les grosses lunettes – particulièrement les premiers modèles, en carton de médiocre qualité – et que les projections désynchronisées donnaient la nausée et des maux de têtes.

Mais Mitchell n'est pas sûr que ces explications tiennent. De 1952 à 1954, les grands studios ont ainsi expérimenté: comédies musicales en 3D, comédies en 3D, drames en 3D, science-fiction en 3D et même westerns en 3D, dit-il. Ils ont tenté toutes les approches possibles, mais tous leurs films avaient un point commun: ils étaient à chier. La mode a débuté vers la fin de l'année 1952 avec la sortie de Bwana Devil – sorte d'Avatar de son temps – et la ruée vers l'or a commencé. Les films qui devaient sortir en 2D ou qui n'étaient qu'à demi tournés, furent immédiatement transformés – à l'économie - en films 3D. Si certains grands films furent finalement produits en stéréoscopie, ils arrivèrent un peu tard devant le buffet où se bousculait déjà une belle brochette de nanars, comme Robot Monster ou Cat-Women of the Moon.

C'est un peu ce qui s'est passé ces dernières années. Pour un grand film produit en 3D, comme Toy Story 3 ou La Grotte des rêves oubliés, nous avons dû nous taper une demi-douzaine de films pour enfants débiles, une poignée de films d'horreurs et deux ou trois resucées de films de super-héros. On peut naturellement en dire autant des films en 2D, mais c'est précisément là que le bât blesse: si les films en 3D sont aussi mauvais que le reste de la production d'Hollywood, pourquoi donc payer sa place plus cher ?

Alors, de quoi est morte la 3D ? Sans doute d'une septicémie aiguë: trop de merde dans le système.

Daniel Engber

Traduit par Antoine Bourguilleau

Daniel Engber
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Journaliste
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