Le Brésil, bouée de sauvetage de l'Europe

L'Assemblée nationale, à Brasilia, le 16 septembre 2011. REUTERS/Ueslei Marcelin

L'Assemblée nationale, à Brasilia, le 16 septembre 2011. REUTERS/Ueslei Marcelino

Pour éviter de subir les effets collatéraux d’une éventuelle nouvelle récession mondiale, le Brésil a proposé aux autres grands pays émergents de donner un coup de main financier à l'Europe. L'initiative n’a pas rencontré beaucoup d’échos mais atteste de la santé du Brésil et de ses ambitions sur la scène internationale.

Le Brésil prêt à voler au secours d’une Europe incapable de surmonter sa crise de la dette… Il y a encore dix ans (quand le FMI accordait au Brésil un crédit de 30 milliards de dollars), un tel scénario aurait fait sourire. C’est pourtant ce que le pays s’est proposé de faire ces derniers jours.

Mi-septembre, face à l’incapacité des membres de la zone euro de se mettre d’accord sur le sort de la Grèce, Brasilia a suggéré à ses grands partenaires émergents du groupe des Brics (Brésil, Russie, Chine, Inde, Afrique du Sud, plus de 4.000 milliards de dollars de réserves de change à eux 5) de venir en aide à l’Union européenne, soit via le FMI, soit en rachetant directement de la dette européenne. Une proposition que son hyperactif ministre des Finances Guido Mantega a défendu le 22 septembre dernier à Washington, lors d’une réunion des Brics en marge d’un G20 Finances.

Mais ses partenaires, plutôt soucieux d’accroître leur représentation au FMI, se sont montrés réticents à ce genre de prise de risque. Cette tentative montre néanmoins à quel point la première puissance latino-américaine, longtemps à la traîne, a désormais confiance en elle (et espérait sans doute de cette initiative un renvoi d’ascenseur diplomatique… tel, par exemple, un siège permanent à l’ONU).

Avec plus de 364 milliards de dollars de réserves, elle peut en effet se permettre d’offrir un coup de pouce — même symbolique— à la vieille Europe. «Pas par bonté d’âme, s’empresse de préciser Yves Crébec, consultant à Sao Paulo, mais par crainte qu’un défaut de la Grèce et ses conséquences en cascade ne finissent par affecter les pays émergents, à commencer par la Chine». Or, la Chine, grande consommatrice de ses matières premières, est devenue l’an dernier le premier partenaire commercial du Brésil et son premier investisseur étranger. Autrement dit, leurs sorts sont liés.

Cela dit, le Brésil semble bien armé pour faire face à une éventuelle nouvelle récession mondiale. Ces jours-ci, la présidente Dilma Rousseff a réaffirmé que le pays était bien plus résistant qu’en 2008, bien qu’il se soit déjà relevé très rapidement de la précédente crise. Certes, après 4% de croissance annuelle moyenne depuis 2003 — dont une hausse quasi asiatique de 7,5% l’an dernier — les autorités ont revu à la baisse, de 4,5% à 4%, leur prévision pour cette année, le FMI se montrant encore plus prudent avec 3,8%.

De «bons» problèmes

Mais les fondamentaux du pays (fort de ses récentes découvertes pétrolières en eau profondes) sont solides, ses banques fortement capitalisées; sa politique industrielle volontariste a permis l’émergence de «multilatinas» puissantes comme Vale, Oderbrecht ou JBS Friboi; son économie s’appuie sur un marché intérieur en plein essor (la consommation représente 60% du PIB); le taux d’investissement est en progrès, le chômage à la baisse (6,4%) et la création d’emplois formels a battu tous les records en 2010, comme le rappelait fièrement Guido Mantega en juillet dernier à Paris, lors d’un séminaire sur le Brésil organisé par The Economist.

Durant ce même séminaire, l’ancien — mais toujours très influent — président de la Banque centrale Henrique de Campos Mereilles, est revenu sur les décennies de stagnation du pays, longtemps plombé par l’hyperinflation et une dette abyssale, avant de conclure: «le Brésil a mis 20 ans à dompter ses démons. Mais aujourd’hui, une inflation basse est devenue une valeur chez nous. Il y a encore des problèmes, mais ce sont de “bons” problèmes».  

Ainsi, la sortie de près de 40 millions de personnes de la pauvreté depuis 2003 selon une récente étude de la Fondation Getulio Vargas, et l’essor d’une classe moyenne avide de consommer (représentant désormais 50% de la population), ont rendu plus aigus le manque d’infrastructures, ou l’engorgement du trafic aérien, qui progresse de 28% par an. L’explosion du crédit et le boom des prix de l’immobilier dans les métropoles a créé des risques de surchauffe et d’apparition de bulles (malgré les démentis vigoureux de Mantega). Et l’inflation, qui atteint 7%, commence à s’éloigner sérieusement de sa cible de 4,5%.

Réactivité et audace

Cela dit, en ces temps de grande instabilité mondiale, ces «bons» problèmes du Brésil présentent quelques dangers, dont Brasilia s’inquiète manifestement. Depuis quelque mois, le tandem Rousseff-Mantega est donc à la manœuvre —en harmonie manifeste avec la banque centrale — ajustant et révisant en permanence sa politique économique au gré de l’évolution de la situation. Démontrant, il faut bien le dire, une réactivité et une audace qui tranchent avec la quasi impuissance d’un Obama entravé par son opposition républicaine ou les atermoiements pathétiques de l’Union européenne.

En début d’année, la banque centrale brésilienne a, à plusieurs reprises, resserré sa politique monétaire, précisément pour lutter contre l’inflation. Parallèlement, Dilma Rousseff, économiste de formation, a donné des gages de rigueur budgétaire en annonçant un plan d’économies de 22 milliards d’euros, épargnant cependant les programmes sociaux phares du pays.

Changement de cap soudain début septembre. Invoquant «une détérioration importante des perspectives à l'international», la Banque centrale baisse d’un demi-point de base son taux directeur à 12% (qui reste l’un des plus élevés du monde). Objectif: enrayer la flambée du real qui, entre autres maux, ruine la compétitivité de l’industrie nationale.

Peu avant, Brasilia avait promis 11 milliards d’euros d’exonérations fiscales pour l’industrie, notamment pour les secteurs les plus exportateurs. Nouvelle annonce il y a quelques jours, avec la hausse de 30 points d’une taxe sur les importations de voitures. Sont visés les véhicules chinois et sud-coréens, dont les importations ont explosé de quelque 150% ces trois derniers mois. Cette mesure radicale destinée à protéger les constructeurs brésiliens (priés néanmoins d’utiliser plus de 60% de composants locaux s’ils ne veulent pas être punis eux aussi), n’est pas sans risque, mais Brasilia ne semble nullement craindre les accusations de protectionnisme ou une probable plainte de Pékin devant l’OMC. 

Des défis restent à relever

Pour Guido Mantega, «la crise mondiale risque de durer longtemps», et le Brésil va devoir poursuivre son numéro d’équilibriste entre rigueur budgétaire, assouplissement monétaire, politique sociale et soutien de la croissance. Car dans le même temps, il doit faire face à de lourds défis. La perspective de la Coupe du Monde 2014 et des JO en 2016 rend encore plus aigu le manque d’infrastructures. Le gouvernement s’est résolu à faire appel majoritairement au privé pour moderniser ses grands aéroports, Brasilia et Sao Paulo en tête, pour lesquels l’appel d’offres doit être lancé avant la fin de l’année.

De nombreux observateurs s’inquiètent cependant du retard pris. Dilma Rousseff est d’autre part toujours confrontée aux exigences de réduire les inégalités ou d’améliorer la qualité de l’éducation, aux problèmes de violence ou à la corruption endémique de la classe politique. Des défis qu’elle a pourtant pris à bras le corps. Ces trois derniers mois, quatre ministres ont dû quitter son gouvernement en raison de malversations ou de scandales.

La présidente a promis la tolérance zéro, ce qui devrait lui valoir l’appui de l’opinion publique, mais au risque de se brouiller avec le parti des Travailleurs (PT ), celui de son prédécesseur Lula, qui l’a portée au pouvoir…

Il y a bien un pilote dans l’avion Brésil, apparemment assez doué. C’est là un grand avantage sur l’Europe, même si les turbulences sont fortes.

Anne Denis

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