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Que signifie la chute de testostérone des pères?

William Saletan, mis à jour le 27.09.2011 à 18 h 40

Le taux sanguin de testostérone diminue quand les hommes deviennent pères. Cela veut-il dire pour autant qu’ils sont faits pour élever leurs enfants?

Rafaela Blank & Augusto Etges/ Lost Control via Flickr CC License By

Rafaela Blank & Augusto Etges/ Lost Control via Flickr CC License By

Pendant des années, on nous a raconté qu’hommes et femmes étaient biologiquement programmés pour remplir des rôles différents. Les hommes chassaient, se battaient, obnubilés par leurs pulsions sexuelles, laissant les femmes élever les enfants. Voilà qu’à présent on nous sert une autre histoire: les hommes, comme les femmes, sont faits pour élever les enfants.

Certes, c’est une histoire plus jolie, mais tout aussi simpliste. Et la preuve produite est tout aussi ambiguë. 

Donc, la soi-disant preuve irréfutable à l’appui de cette nouvelle théorie est une étude publiée tout récemment dans les Annales de l’Académie nationale américaine des sciences (Pnas). Elle montre que les taux de testostérone d’un groupe de jeunes Philippins ont diminué de 30% après qu’ils sont devenus pères –une diminution deux fois supérieure à celle constatée parmi les hommes du groupe restés célibataires et sans enfant au cours des quatre ans qu’a duré l’étude.

La chute chez les pères de nourrissons était particulièrement significative. De plus, les pères qui déclaraient consacrer au moins trois heures par jour à leurs enfants enregistraient un taux de testostérone inférieur de 20% à celui des hommes qui n’étaient pas impliqués dans de telles activités.

L’étude a inspiré au moins une demi-douzaine d’interprétations politiquement correctes. Passons-les en revue:

1) La paternité éveille «l’instinct maternant» des hommes 

D’après Bloomberg, l’étude «suggère que les pères de famille font l’expérience d’un changement biologique qui pourrait éveiller en eux un côté maternant». La British Press Association affirme que «la diminution de la testostérone pourrait faire d’un homme un meilleur père en favorisant l’apparition de son côté maternant».

Côté maternant? Désolé, rien de cela n’est prouvé par cette étude. La seule chose mesurée est la testostérone.

2) La paternité rend les hommes attentifs à leurs enfants 

Du moins c’est ce qu’affirme un expert cité dans le New York Times. Mais l’attention, comme les soins prodigués aux enfants, n’a pas été mesurée. Une autre étude indique que les hommes qui ont un taux de testostérone bas sont mieux disposés et plus réceptifs à l’égard des pleurs des enfants. Mais cette étude ne mesurait pas les changements au cours du temps.

3) En calmant les hommes, la chute de testostérone fait de meilleurs pères

D’après l’International Business Times, «des taux bas les aident à devenir calmes, attentifs, et de meilleurs pères, ont découvert les chercheurs».

Les chercheurs n’ont découvert rien de tel. Ils n’ont pas mesuré la sérénité.

4) Les hommes sont faits pour aider à élever les enfants

«Les pères programmés pour prendre soin de leur progéniture», peut-on lire sur le communiqué de presse des auteurs de l’étude. «Notre étude montre que les pères humains sont biologiquement programmés pour aider à élever les enfants».

Vraiment ? L’étude montre que les hommes produisent moins de testostérone après que leurs enfants sont nés. Outre l’apport d’aide et de soins, il y a plusieurs raisons pour lesquelles  cette observation pourrait avoir du sens d’un point de vue évolutionniste. Par exemple :

  • Une testostérone basse est meilleure pour la santé. Comme les auteurs le remarquent, la testostérone est associée à des maladies cardiaques et à certains cancers. C’est une raison suffisante pour que la nature abaisse votre taux dès que vous avez accompli ce que la testostérone vous poussait à faire : devenir père.
  • Une testostérone basse réduit les comportements à risque. Les auteurs prennent l’exemple de l’abus de drogues. C’est déjà un avantage indéniable pour vos rejetons, et il n’implique nullement que vous aidiez votre femme ou que vous preniez soin d’eux. Pas besoin d’être un Super Papa: il vous suffit juste de ne pas être défoncé toute la journée, de ne pas emmener votre enfant à la chasse aux cochons sauvages, et de ne pas le laisser dans une voiture au soleil avec les vitres remontées.
  • Une testostérone basse réduit l’agressivité. Le père est communément considéré comme la personne la plus dangereuse du foyer. Changez les couches de votre enfant et jouez avec lui, c’est très bien. Mais ne perdez pas de vue ces règles élémentaires: on ne tue pas sa progéniture et on ne bat pas sa femme enceinte. La baisse de votre taux de testostérone est un bon moyen d’éviter ça.

Aucune de ces théories alternatives n’explique pourquoi le fait de passer plus de temps avec vos enfants diminue plus votre testostérone que le simple fait de devenir père. Mais elles n’ont pas à expliquer cela, étant donné que l’étude elle-même ne le montre pas.

Dans leur communiqué, les auteurs indiquent le taux de testostérone de chaque homme à deux moments définis : avant qu’il ne devienne père et après. Ils ne présentent pas les taux de testostérone avant et après que chacun a passé du temps avec ses enfants. S’il est vrai que les pères prodiguant le plus de soins à leurs enfants présentent des taux de testostérone inférieurs à ceux des pères qui ne s’en occupent pas, rien ne permet de prouver que c’est bien le temps consacré aux enfants qui provoque une diminution de la testostérone, et non l’inverse.

Les auteurs ne tiennent pas compte de la possibilité qu’un taux de testostérone bas détermine l’implication paternelle, étant donné que les niveaux de testostérone antérieurs à la paternité ne prédisaient pas d’engagement ultérieur envers l’enfant. Mais les taux ont chuté radicalement dès que ces hommes sont devenus pères. Quel était le taux de testostérone de chacun à ce stade? Sans cette information, on ne peut pas savoir si un taux bas est l’indice d’un engagement plus important du père envers ses enfants.

Ce que nous savons en revanche, c’est que la corrélation entre la testostérone et le temps passé à s’occuper des enfants n’est pas linéaire. Les hommes qui consacrent plus de trois heures par jour à leurs enfants présentent un taux de testostérone plus élevé le matin que les hommes qui n’y consacrent qu’une à trois heures. Ces derniers présentent des taux plus élevés le soir que les hommes qui ont passé moins d’une heure avec leurs enfants. Il en résulte que le lien n’est pas clair.

Dans un autre document basé sur l’étude du même groupe de Philippins, les auteurs reconnaissent que leur tentative de démontrer l’effet de l’interaction père-enfant sur la testostérone a échoué:

«Nous avions formulé l’hypothèse que les taux de testostérone diminueraient après que les hommes auraient interagi avec leurs enfants, mais nous avons découvert que la testostérone ne subissait pas de modification au cours d’un échange père-enfant de 30 minutes.»

5) La paternité réduit l’infidélité

«Devenir père provoque une baisse de testostérone qui rend les hommes moins enclins à tromper leur femme», titre le Daily Mail de Londres. Selon cet article, «des scientifiques ont découvert que la paternité peut diminuer de moitié le taux de testostérone –et empêcher les hommes d’aller voir ailleurs».

La Press Association est du même avis: «Une étude a montré que les hommes sont moins enclins à tromper leur femme quand ils deviennent pères car la paternité diminue leur taux de testostérone».

Mais l’étude ne montre rien de tel. Elle n’a pas mesuré l’infidélité.

6) La paternité sape la libido

«Avoir des enfants réduit l’appétence sexuelle des pères», titre l’Independent. Le Mirror ajoute: «Les hommes perdent leur appétence sexuelle lorsqu’ils deviennent pères afin d’être en mesure de se concentrer sur leurs enfants». Pour preuve de cette assertion, le Mirror avance que la nouvelle étude «a mis en lumière que les hommes en couple depuis peu qui ne sont pas devenus pères présentaient des taux de testostérone similaires à ceux des célibataires».

Balivernes: la testostérone et l’appétence sexuelle sont parfois liées mais jamais équivalentes. «Il n’est pas évident… que la diminution de testostérone que nous montrons puisse avoir quelque influence que ce soit sur la libido de quiconque», déclare l’un des auteurs de l’étude à Bloomberg. Pour le Times, il précise: «Pas besoin d’avoir beaucoup de testostérone pour avoir de la libido». L’étude corrobore ceci: les diminutions de testostérone consécutives au fait de devenir père n’ont pas empêché les hommes d’avoir d’autres enfants.

La testostérone influe sur beaucoup de choses, comme beaucoup de choses influent sur elle. Elle s’adapte probablement à l’environnement lorsque les hommes se mettent en couple puis deviennent pères.

Mais nous commençons à peine à explorer de quelle façon et pourquoi cela se produit. La nouvelle théorie de psychologie évolutionniste dont on nous a abreuvé a moins à voir avec des preuves stupéfiantes qu’avec des changements dans notre économie et notre culture.

Les femmes sont mieux respectées et considérées. Les salaires ont baissé, et les deux parents ont besoin de travailler pour gagner leur vie. Les hommes doivent donner un coup de main à la maison, et on ne leur pardonne plus aussi facilement leurs infidélités. Pour de nombreuses raisons, nous avons besoin d’une théorie plus familiale et égalitaire de la masculinité. Et on se sert de cette étude pour la vendre.

William Saletan

Traduit par Florence Boulin

William Saletan
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Journaliste
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