Culture

La révolution R.E.M.

Bill Wyman, mis à jour le 03.10.2011 à 17 h 20

Comment un groupe post-punk de Georgie a changé l’histoire du rock et provoqué la révolution indie.

Michael Stipe lors d'un concert au Pérou en 2008. REUTERS/Pilar Olivares

Michael Stipe lors d'un concert au Pérou en 2008. REUTERS/Pilar Olivares

Le monde qui vit la naissance et l’émergence de REM est très différent du nôtre. Ils étaient certes un groupe post-punk, mais ils sonnaient bien plus comme les Byrds que comme les Dead Kennedys.

Leurs racines musicales plongeaient dans l’Americana (un genre musical qui n’est pas encore reconnu à part entière), le psychédélisme froid du Velvet Underground et, dans une certaine mesure, dans la folk éthérée de Nick Drake, mais ils faisaient, philosophiquement, partie du mouvement du punk et de ses mécontents. Les questions d’intégrité, d’autodétermination et d’esthétique faisaient partie du discours général porté sur et par le groupe, d’une manière qui nous est aujourd’hui presque étrangère.

Dans les années 1970, une bonne partie de la colère du mouvement punk était née de la déception provoquée par les compromissions artistiques grandissantes d’artistes comme Rod Stewart ou les Rolling Stones, ainsi que par les flatulences de rockers pompiers comme Yes et Emerson, Lake and Palmer. S’inspirant de ces exemples négatifs et des groups punks qui les avaient attaqués frontalement, R.E.M. naquit avec l’idée de ce que pouvait être le comportement approprié pour une rock-star.

Le groupe, qui a annoncé sa séparation la semaine dernière après 31 années de vie commune, avait fait son entrée dans le monde de la musique avec un single corrosif, Radio free Europe; un premier maxi, Chronic Town et un album, Murmur, qui annonçaient la suite: paroles troubles, grande ouverture sur le plan musical et, surtout, une grande puissance. Le côté rêveur se trouvait en permanence confronté à des agressions musicales vibrantes.

L’excellente section rythmique du groupe (Mike Mills et Bill Berry) posaient les fondations pour le jeu de guitare de Peter Buck, cristallin et énergique. (A l’époque ou le groupe mettait en transe de petites salles, comme on peut le voir dans cette petite vidéo tirée du show de Letterman, comme à l’époque où ils jouèrent dans de plus grandes salles, les concerts du groupes tournaient à la gigantesque soirée dansante.)

Des synthés partout

La voix profonde de Michael Stipe et ses gazouillis mystérieux rendaient les chansons aussi impénétrables que fascinantes, avec ici ou là une phrase ou une expression «Gardening at night», «Please find my harborcoat» ou «We could gather/Throw a fit» pour semer encore davantage le trouble.

Comme avec chaque époque, il est facile d’évoquer le foisonnement musical des années 1980 et ses déficiences. Il est irréfutable que le mouvement général était celui d’une prise de distance avec l’authenticité, de la montée en puissance de groupes sans batteur, comme Depeche Mode ou les Pet Shop Boys, et d’une tendance à l’artifice chez les plus grandes stars de l’époque, de Michael Jackson à Boy George et Madonna, voire Springsteen (rappelons que le single qui lança la fusée «Born in the USA» était un morceau qui démarrait au synthé: «Dancing in the Dark.») Cela n’avait rien de terrible: lorsque les boîtes à rythme ont rendu les batteurs inutiles, je me disais que l’étape suivante devrait être l’apparition des machines à chanter.

Mais R.E.M, dont les inspirateurs ne donnaient guère dans l’artifice, était donc, dès sa naissance, un groupe «out of time» (titre de l’album qui les consacra, NdT): en dehors du temps. D’ailleurs, à ses débuts, R.E.M. ne comptait pour rien. A l’époque, la seule façon d’écouter de la musique aux Etats-Unis consistait à écouter la station de radio locale. MTV avait démarré, mais le câble n’était pas très répandu et la majorité des jeunes gens n’y avait pas accès.

Les radios commerciales ne diffusaient pas R.E.M.; les directeurs des programmes de l’époque n’avaient que mépris pour eux et ne s’en cachaient pas. Les playlists des radios commerciales étaient déterminées par ce qu’elles appelaient la «recherche» et qui consistait, pour l’essentiel, à écouter 30 secondes d’une chanson au téléphone. L’univers onirique et troublé de R.E.M. n’avait guère de chance de franchir un tel obstacle.

En attendant Nirvana

Mais c’est aussi la période ou émergent les radios universitaires et, au cours des années 1980, se forme un réseau de stations indépendantes, de gamins éditant des fanzines et de petites salles et de nouveaux groupes qui vont être à l’origine d’une culture alternative. Une bonne partie étaient des détritus de la période punk, mais un grand nombre d’autres venaient d’on ne sait d’où (I’m looking at You et Camper Van Beethoven) et d’autres enfin avaient le même potentiel d’excellence que R.E.M. (the Replacements, Hüsker Dü). Tous ces groupes ont alors commencé à produire des disques marquants, mais R.E.M. fut toujours le groupe phare du mouvement.

Alors que la décennie finissait, le groupe enchaînait les chansons parfaites, comme «So. Central Rain (I’m Sorry)» ou «Fall on Me.» La maîtrise des enregistrements et la capacité à produire des classiques du rock devenant de plus en plus manifeste chez R.E.M., leurs ventes décollèrent un peu et le groupe obtint même un premier succès radio avec «The One I love» alors qu’ils étaient encore chez un label indépendant, I.R.S. Un exploit pour l’époque.

Mais comparé aux chiffres de ventes de l’industrie du disque, les ventes du groupe étaient tout juste moyennes et les Replacements n’étaient pas non plus de sérieux clients. Il fallut attendre quelques années et l’émergence d’un groupe dont le leader avait une vision commune du métier à défaut d’une même inspiration musicale, ce qui permit au mouvement indé américain de se lancer à l’assaut de l’industrie.

Après la sortie de Nevermind de Nirvana, tout changea: les radios commerciales changèrent leur fusil d’épaule et laissèrent la part belle aux petits groupes; les maisons de disques se mirent à la recherche du prochain vivier musical; et les artistes, pour le meilleur ou pour le pire, purent exercer davantage de contrôle sur leur travail et leur image.

Revivifier le rock à guitare aux Etats-Unis

Comme je l’ai déjà dit, Mills et Berry étaient l’arme secrète du groupe; Mills était par surcroît un formidable compositeur. Les paroles de Stipe, qui s’apparentaient parfois à un simple assemblage de mots, parvenaient à inspirer les analyses plutôt qu’à les décourager. Mais mon préféré a toujours été Buck. C’était le prototype du rat de magasin de disques, plus âgé que les autres membres du groupe, qui avait une bonne vision du mode de fonctionnement des groupes de rock et de la manière dont les fans réagissent à leur travail.

Son style de guitare était naturellement inspiré par Roger McGuinn (guitariste des Byrds, NdT) et hum.. de pas grand monde d’autre à dire vrai. Mais il a malgré cela revivifié le rock à guitare aux Etats-Unis pendant près d’une décennie, avant que les petits gars du grunge ne prennent la relève.

Il s’est alors amusé dans la discographie complexe du groupe – avec une myriade de faces B, de reprises et de chansons qui n’apparaissaient alors sur aucun album – et dans la nomenclature complexe et les idiosyncrasies orthographiques des albums de R.E.M.

Avant que le groupe ne rejoigne Warner pour la sortie de l’album Green, il avait déjà enregistré sa plus grande chanson: «It’s the End of the World as We Know It (But I Feel Fine)» qui combinait les riffs pops de Buck, une rythmique soutenue et ce qui restera sans doute comme les meilleures paroles jamais écrites par Stipe. Chez Warner, avec une maison de disque internationale  derrière eux, les ventes et la reconnaissance du groupe commencèrent à grimper, l’écriture des chansons se sophistiqua pour donner des classiques comme «Losing My Religion.»

Le temps de l'apogée...

L’album Out of time sur lequel figurait cette dernière chanson fut tout de même vendu à plus de 10 millions d’exemplaires à travers le globe. L’intérêt de Stipe pour le cinéma permit également au groupe de faire partie du mouvement des rénovateurs des clips vidéos, de l’abstraction de «It’s the End of the World» aux paysages luxuriants de «Losing My Religion.» Sur scène, le groupe quitta sans encombre les petites salles et se mit à se produire, comme les autres artistes de l’establishment ou à la mode, dans les stades et les grandes salles à travers le globe.

R.E.M. a toujours été un groupe de six personnes. Les musiciens étaient flanqués d’un manager, Jefferson Holt, et d’un avocat, Bertis Downs IV. Downs fut leur premier conseiller en matière de business et est demeuré à leurs côtés jusqu’au bout. Holt, figure importante de la scène rock alternative des années 1980, quitta l’entourage du groupe brutalement, en 1996: on a évoqué des rumeurs de harcèlement sexuel, mais rien n’a jamais filtré sur ce point et il semble donc assez injuste que Holt soit encore associé à ces rumeurs.

Il est malgré tout certain que quelque chose s’est produit, au vu de la brutalité et de la soudaineté de la rupture. Le batteur Bill Berry, victime d’une attaque cérébrale en 1995 lors d’une tournée européenne, quitta le groupe peu après l’affaire Holt.

En 1992, le groupe avait sorti Automatic for the people, sans doute son meilleur album, qui les plaçait dans la catégorie rare (et nécessairement appréciée par Peter Buck) des groupes capables de produire un album classique à un stade avancé de leur carrière. Sur cet album, les paroles de Stipe sont plus terre-à-terre, mais conservent malgré tout leur ancienne résonance abstraite.

Le sommet de l’album est sans aucun doute une ballade érotique et douloureuse baptisée «Nightswimming» où Stipe chante de manière touchante sur une magnifique piste de piano de Mills.

... et le temps du déclin

Mais après Automatic, R.E.M. connaît un lent déclin, comme tous les groupes en connaissent. Certes, il y avait de bonnes chansons sur Monster, mais je dois bien avouer qu’en tant que fan de la première heure et qui attendait chaque nouvel album avec impatience, l’enthousiasme retomba peu à peu avec les albums suivants. La qualité d’écriture du groupe tendant à s’éclipser, R.E.M. était assez malin pour lancer chaque nouvel album avec une chanson qui claquait: «Imitation of Life» sur Reveal, «Leaving New York» sur Around the Sun et «Supernatural Superserious» sur Accelerate.

Mais je n’ai sans doute pas été le seul fan à avoir constaté, non sans déception, album après album, que c’était à chaque fois la seule bonne chanson. Autre indice du déclin: quatre étoiles à chaque sortie dans Rolling Stone, qui félicitait à chaque fois le groupe pour son grand retour au vrai rock, un signe de mort cérébrale qui ne trompe pas.

Leur dernier album, Collapse Into Now, n’avait pas même une seule bonne chanson. Le groupe avait demandé à des réalisateurs de tourner des clips pour chaque chanson. Tous ceux que j’ai regardés m’ont fait bâiller d’ennui.

R.E.M. a donc fini par tirer gracieusement sa révérence. Se souvenant sans doute des circonstances de leur naissance, les membres du groupe ont dû sans doute se rendre à l’évidence: malgré les revenus engrangés par les tournées, ils n’étaient plus capables d’enregistrer de bons albums. Quel post-punk idéaliste aurait voulu continuer de la sorte? Ils ont donc préféré mettre un terme à leur carrière avec bien plus de grâce et d’intégrité que tous les autres groupes qui me viennent à l’esprit.

Le groupe n’a jamais vendu une seule chanson à des fabricants de soda; il n’a jamais tenté de monstrueuses tournées des stades, comme U2. Des artistes aussi variés de Kurt Cobain, Warren Zevon, Uncle Tupelo et Patti Smith les ont toujours admiré et apprécié. R.E.M. laisse derrière lui entre six et huit albums qui font partie des meilleurs de leur temps et ses membres ont eu une opportunité qui n’arrive que rarement: voir la révolution artistique dont ils furent à l’origine changer le monde. Pas mal pour un putain de groupe des années 1980.

Bill Wyman

Traduit par Antoine Bourguilleau

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