Monde

Difficile retour au pays pour Benoît XVI

Henri Tincq

Le pape est à Berlin et dans sa patrie natale pour quatre jours. Son Eglise est en crise et son pays de plus en plus déchristianisé.

Messe au stade olympique de Berlin, le 22 septembre. REUTERS/Fabrizio Bensch

Messe au stade olympique de Berlin, le 22 septembre. REUTERS/Fabrizio Bensch

Nul n’est prophète en son pays. Benoît XVI en fait de nouveau l’expérience au cours de son troisième voyage, le plus difficile, dans sa patrie natale. A l’invitation du catholique Christian Wulff, président de la République, ce déplacement conduit le Bavarois Joseph Ratzinger, du 22 au 25 septembre, à Berlin, l’une des capitales les plus déchristianisées d’Europe; à Erfurt, la ville de Martin Luther, le réformateur, qui ne compte que 7% de catholiques, dans cette ex-Allemagne de l’Est encore très marquée par l’idéologie athée; puis à l’Ouest, à Fribourg-en-Brisgau, ville représentative d’un catholicisme plus traditionnel, mais guère épargnée par l’affaissement de la foi chrétienne et les contestations qui secouent les deux grandes Eglises, catholique et protestante, pratiquement à égalité (24,9 millions de protestants - dont Angela Merkel -  et 24,1 millions de catholiques).

Peu de pays en Europe autant que l’Allemagne ont vu ainsi vaciller les piliers d’une tradition chrétienne ancienne et florissante. Moins de la moitié de la population allemande (47%) affirme, en 2011, croire en Dieu, et ce chiffre ne porte pas sur la seule ex-Allemagne de l’Est communiste. Entre 1950 et aujourd’hui, le nombre des protestants s’est effondré de 43 à 25 millions. Celui des catholiques n’a pas suivi dans les mêmes proportions, mais si, en 1950, un catholique sur deux assistait chaque dimanche à la messe, les pratiquants réguliers ne sont plus que 8%, avec une moyenne d’âge de 60 ans.

Autres clignotants rouges: pour la première fois en 2010, moins de cent prêtres ont été ordonnés, alors qu’on enregistre chaque année une chute des baptêmes et des mariages à l’église. Le désert de la foi gagne du terrain en Allemagne. Le réseau social des institutions chrétiennes - écoles, jardins d’enfants, hôpitaux, organismes caritatifs - ne fait plus illusion.

L'accélarion des «sorties d'Eglise»

La dégradation s’est accélérée avec la révélation de cas d’abus sexuels commis par des prêtres et des religieux. Le scandale a éclaté, en janvier 2010, au collège jésuite Casinius, de Berlin, pour des faits commis dans les années 1970-1980 et il s’est répandu. Depuis, des dispositions ont été prises, la justice civile a été saisie. Des sommes importantes ont été débloquées pour indemniser des victimes.

Même si le nombre de prêtres pédophiles impliqués en Allemagne ont été moins nombreux qu’en Irlande ou aux Etats-Unis, le sentiment domine que l’Eglise catholique a agi avec retard et n’a pas fait toute la clarté, y compris dans le diocèse de Münich, également touché, dont le cardinal Ratzinger fut l’archevêque de 1977 à 1982. Au cours de son voyage, Benoît XVI devrait recevoir des représentants de victimes de prêtres.

Le choc de ces révélations a accéléré le mouvement des «sorties» d’Eglise, terme qui désigne l’attitude des catholiques (ou des protestants) qui cessent d’acquitter leur impôt ecclésiastique (kirchensteuer) en vigueur. En 2010, 185.000 «sorties» ont été enregistrées dans l’Eglise catholique contre 139.000 en 2009. Pour la première fois, les «sorties» d’Eglise ont même été plus nombreuses dans le catholicisme que dans le protestantisme.

Outre le scandale de la pédophilie, bien d’autres raisons de mécontentement expliquent ce phénomène, lié à des situations locales ou à des polémiques internationales, comme celles entraînées en 2009 par la réintégration de l’évêque intégriste et révisionniste Richard Williamson ou par l’excommunication d’une fillette brésilienne, enceinte de jumeaux à la suite d’un viol, et qui s’était fait avorter.

Complexe anti-romain

Dans une Allemagne très sécularisée, de tradition libérale et de concurrence protestante, le complexe anti-romain n’a peut-être jamais été aussi puissant. Non seulement le catholicisme allemand doute de lui-même, mais il est miné par ses contestations internes. Il s’accommode de plus en plus mal d’une «ligne» Ratzinger-Benoît XVI qui est celle d’un raidissement disciplinaire et doctrinal, éloigné des espoirs de réforme qu’avait fait naître dans ce pays, au début des années soixante, le concile Vatican II.

En février 2011, un «memorandum», signé par 143 théologiens allemands, intitulé «Un renouveau indispensable» , réclamait des changements sur ces sujets qui crispent les rapports depuis fort longtemps: suppression du célibat des prêtres; ordination des femmes; pleine réintégration dans l’Eglise des divorcés-remariés; «intercommunion» avec les protestants; participation des fidèles aux nominations épiscopales; assouplissement du discours moral et sexuel de l’Eglise; ouverture aux homosexuels, etc.

L’immobilisme du Vatican sur toutes ces questions n’est plus compris. Les Allemands ne parviennent pas à oublier que c’est leur compatriote Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI, alors en charge de la doctrine au Vatican, qui avait contraint les catholiques à se retirer des centres de consultation avant avortement où ils jouaient un rôle utile. C’est lui aussi qui, en 2000, avait rédigé cette «instruction», appelée Dominus Jesus, qui a bloqué pour longtemps le dialogue œcuménique avec les protestants, en voulant démontrer la suprématie du catholicisme sur les autres Eglises réduites à de simples «communautés ecclésiales».

Nombreux sont les prêtres et les laïcs en responsabilité qui manifestent aujourd’hui leur découragement ou se disent désireux de débats de fond. La question du célibat des prêtres et de l’ordination des femmes est l’une des plus irritantes. L’exemple protestant montre que des pasteurs mariés et des femmes pasteurs remplissent leur charge avec autant de compétence que des prêtres catholiques célibataires.

Un pape muet au milieu des divisions

Mais chacun campe sur ses positions. La hiérarchie épiscopale en Allemagne est divisée entre une aile très conservatrice, incarnée par le cardinal Joachim Meissner, archevêque de Cologne, alignée sans faille sur les orientations du Vatican, et une aile plus libérale, autour de Mgr Robert Zöllitsch, archevêque de Fribourg-en-Brisgau et président de la conférence des évêques.

Celui-ci vient de réclamer un assouplissement de la discipline pour les divorcés-remariés interdits de sacrements. Il l’a fait sans termes choquants, mais sa prise de distance a déplu au Vatican. Il a aussi lancé à Mannheim, en juillet dernier, un « processus de dialogue », étalé jusqu’en 2015, associant toutes les composantes, même critiques, du catholicisme allemand.

Le pape a prévenu ses compatriotes qu’il ne viendrait pas en Allemagne faire des miracles. Il ne s’immiscera pas dans les crises internes. Il subira les polémiques habituelles sur le coût de ce voyage et l’affront de cette centaine de députés de gauche (SPD, Die Linke) qui avaient annoncé leur décision de boycotter le pape en visite au Bundestag pour y prononcer un discours de chef d’Etat.

Dans son pays, malgré son impopularité, Benoît XVI entend prendre de la hauteur, prier avec les protestants à Erfurt, où fut formé Martin Luther, sans prendre d’initiative œcuménique spectaculaire, surtout parler de Dieu sur cette terre chrétienne où il est de plus en plus absent.

Henri Tincq

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Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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