Économie

Relance: et si on avait eu tout faux

Temps de lecture : 3 min

On a cru que, puisque l'économie se rétablissait, elle retrouvait sa route. Mais elle a replongé. La leçon est limpide: c'est le mode de croissance qu'il faut entièrement redéfinir.

Un trader au New York Stock Exchange, en septembre 2011. REUTERS/Brendan McDermid
Un trader au New York Stock Exchange, en septembre 2011. REUTERS/Brendan McDermid

Donc pile trois ans plus tard, après avoir dépensé des milliers de milliards, nous revoilà «au bord de la récession». Les plans de relance ont dramatiquement alourdi les dettes, mais ils ne sont pas parvenus à atteindre leur objectif: «relancer» les économies pour qu'elles vivent d'elles-mêmes.

Dès qu'on ôte au malade son dispositif de survie, massage cardiaque budgétaire et tente à oxygène monétaire, il calanche. Quant aux banques, elles-mêmes intubées par des taux d'intérêt proches de zéro et toute la chimie qu'il est possible d'inventer comme «facilités quantitatives», elles n'ont l'air en bon état que pour se distribuer de gros bonus.

Naît un doute: s'est-on trompé du tout au tout? Les plans n'ont-ils servi à rien si ce n'est à aggraver la situation puisqu'en plus il faut maintenant engager des douloureux plans d'austérité? Avons-nous eu affreusement tort d'avoir fait de lord Keynes l'homme de l'année 2009 (1)?

Ces interrogations viennent à l'esprit à la lecture du dernier rapport du Fonds monétaire international [PDF]. Olivier Blanchard, le chef économiste, y fait amende honorable. Il admet n'avoir pas vu en début d'année que la reprise était «beaucoup plus lente [que prévu] dans les pays avancés».

En vérité, il n'est pas le seul: les drôles d'experts de Goldman Sachs prévoyaient une expansion de 4% sur 2011! Elle ne sera finalement que de 1,5%, selon le FMI... Ensuite, poursuit Oliver Blanchard, le ralentissement depuis l'été était annoncé, mais il est d'une ampleur qui, là encore, a surpris les économistes. Bref, «la reprise est devenue beaucoup plus incertaine».

Rien n'a été corrigé

Et que propose le Fonds monétaire? De rajouter une dose de relance. Il salue le nouveau plan pour l'emploi que propose Barack Obama de 400 milliards de dollars. Il admoneste les Européens qui plongent tous ensemble dans l'austérité.

On comprend le président américain. Il a sa réélection en tête et puis, s'il y a des personnes non responsables du maelström, ce sont bien les chômeurs. Mais sur le fond, faut-il suivre le FMI et s'en référer encore et encore à Keynes?

Sur le principe, on admettra volontiers qu'en 2008 l'effondrement était tel qu’il fallait agir. Les courbes étaient impressionnantes: les productions comme la Bourse chutaient plus vite qu’en 1929. Agir, relancer, a évité que ne se reproduisent les errements du XXe siècle. Mais la chute stoppée n'a pas entraîné la remontée.

Là est l'erreur: on a cru que, puisque l'économie se rétablissait, elle retrouvait sa route. Or, et il faut souligner qu'Olivier Blanchard et beaucoup d'économistes n'ont cessé de le dire: «les fragilités structurelles» de la période achevée par la crise des subprimes n'ont pas été corrigées, ou bien trop peu. C'est vrai de l'économie réelle: les pays importateurs comme les Etats-Unis ou la France doivent régler leur problème d'emploi, c'est-à-dire de compétitivité. C'est vrai du système financier, qui a cru pouvoir «repartir comme avant», c'est-à-dire recevoir un argent facile des banques centrales et faire des bulles avec. Quelle est la bonne finance post-Lehman? Les disputes sur cette question ne sont pas réglées, au contraire, comme on le voit sur les cours de Bourse des établissements français.

Nous n'avons pas regardé le mal en face

Aujourd'hui, les dettes sont là. La politique économique doit être conduite talon-pointe, comme disaient les pilotes naguère, en massacrant les dépenses inutiles à la croissance et en grossissant les autres. Il faudrait aussi que les banques centrales vers qui on se tourne, car elles seules disposent encore d'un peu de marge de manoeuvre (surtout la BCE), n'agissent qu'en échange des réformes structurelles engagées par les gouvernements.

La leçon générale de la replongée, de ce «double-dip soft» que nous traversons, est désormais limpide: la crise a révélé que c'est le mode de croissance qu'il faut entièrement redéfinir. Non pas seulement à cause de l'endettement public (France) ou privé (monde anglo-saxon, Espagne). L'endettement n'est pas la racine du mal, il est l'analgésique qui a permis d'éviter de regarder le mal en face. Le mal, c'est le formidable changement nécessaire imposé par la mondialisation du comment produire et du comment protéger.

Pour parler de la seule France, le plan de relance a permis d'éviter le pire, mais la croissance qui retombe vers 1% impose d'affronter cette fois-ci «face à face» le problème d'un déficit commercial monstrueux qui prouve qu'on produit de moins en moins en France. Le déficit public est moins fondamental par son volume que par le problème d'un Etat providence qui est sapé dans ses tréfonds par la mondialisation, l'individualisme et le grippage des mécanismes de la redistribution. Allons-nous, cette fois enfin, en prendre conscience?

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos

(1) Dossier d'«Enjeux-Les Echos» décembre 2009. Retour à la chronique

Eric Le Boucher Cofondateur de Slate.fr

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