Monde

La reconnaissance de la Palestine, et après?

Aaron David Miller, mis à jour le 23.09.2011 à 7 h 17

Même si la Palestine obtient la reconnaissance de l’ONU en tant qu’Etat, elle est loin d’y ressembler vraiment, ou d’agir comme tel.

Zena, six ans, belge d'origine palestinienne, dans une manifestation à Bruxelles

Zena, six ans, belge d'origine palestinienne, dans une manifestation à Bruxelles le 21 septembre 2011.REUTERS/Francois Lenoir

Dans les prochains jours, la question des droits, de l’unité et de la reconnaissance de l’Etat palestinien sera beaucoup évoquée au sein des Nations unies et dans les capitales du monde. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) – le premier mouvement nationaliste palestinien – parviendra soit à obtenir le nouveau statut d’«Etat observateur non membre» de l’ONU, soit à faire adopter une résolution de l’Assemblée générale en faveur de la reconnaissance d’un Etat palestinien.

Mais au-delà des expressions de solidarité, des célébrations et du battage médiatique, une réalité beaucoup plus sombre se profile à l’horizon: le mouvement national palestinien est désormais fracturé, ce qui a de graves conséquences sur la paix entre Israël et la Palestine, sur la stabilité de la région et sur les Palestiniens eux-mêmes.

Les Palestiniens sont un peuple dont la cause est convaincante et juste; leur nationalisme et leur attachement à la Palestine ne peuvent être atténués ou effacés facilement. Il suffit de regarder les Juifs de la diaspora, dont l’attachement et le désir d’une terre d’Israël a résisté à des siècles de déracinement, de persécutions, et même à un génocide.

Pourtant, l’éthique, la moralité et la mémoire ne sont pas les seuls à faire l’histoire; la géographie, la démographie et le pouvoir politique jouent également un rôle important. Sur ce point, l’histoire palestinienne est beaucoup moins convaincante. Décentralisé, divisé et souffrant de dysfonctionnements, le mouvement national palestinien a longtemps manqué d’une stratégie cohérente pour réaliser les aspirations nationalistes de son peuple, que ce soit dans le cadre de conflits armés ou de relations diplomatiques. L’occupation israélienne, la perfidie des Etats arabes et les propres dysfonctionnements du processus de décision palestinien ont entraîné la Palestine à la dérive, avec peu d’espoir de devenir un jour un véritable Etat.

Les cinq pièces d'un puzzle

Au fil des ans, les forces centrifuges et l’histoire elle-même ont divisé la Palestine en cinq parties très bancales. La stratégie d’unité actuelle entre le Fatah (la principale faction de l’OLP, dirigée par le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas) et le Hamas (le mouvement nationaliste islamiste palestinien) ne fait que souligner ces divisions, qui ne portent pas sur le nombre de sièges à l’Assemblée, mais sur des visions fondamentalement différentes de ce qu’est la Palestine et de son territoire. Aucune résolution de l’ONU ne pourra effacer le fait qu’il sera très difficile de recréer une unité au sein de la Palestine.

1. L'enfer de Gaza

La première pièce du puzzle est la bande de Gaza, où plus d’un million de Palestiniens vivent dans un enfer politique et économique. Ici, le Hamas dirige plutôt mal, mais est tout puissant. Le blocus israélien, les conflits récurrents, les restrictions de mouvement et l’absence de réelles opportunités de croissance économique ont renforcé le sentiment d’isolement et de désespoir.

Les Gazaouis font bien sûr partie de la famille palestinienne et se targuent d’être à la tête de son combat nationaliste (la première Intifada est née ici, mais les Gazaouis sont coupés du monde et considérés par les Palestiniens de Cisjordanie comme de vulgaires cousins, qui ne sont pas à même de diriger le mouvement nationaliste). Combien de Palestiniens de Gaza ont accédé à des postes d’influence dans la politique nationale palestinienne? Même Yasser Arafat, le plus célèbre Palestinien au monde (et résident de la bande de Gaza) tenait à rappeler qu’il était né à Jérusalem, que ce soit vrai ou pas. Tant que le Hamas a le contrôle de la bande de Gaza, elle conservera son caractère provincial et suivra sa propre voie (plus traditionnaliste, plus islamiste et davantage tournée vers l’Egypte).

2. Le statu quo cisjordanien

La deuxième partie se situe en Cisjordanie, où 2,6 millions de Palestiniens composent ce qui ressemble fortement à un mini-Etat palestinien. Dans cette région, l’OLP préside plus qu’elle ne dirige, avec l’aval des Israéliens, qui contrôlent encore une grande partie du territoire cisjordanien, étendent les colonies comme bon leur semble et décident de ce qui entre et sort du territoire.

Paradoxalement, grâce à une situation qui s’est améliorée en termes de sécurité, une certaine croissance économique, une gouvernance responsable et le renforcement des institutions, sous le leadership du Fatah, la région est remarquablement stable, ce qui a contribué à préserver le statu quo. La Cisjordanie est loin d’être dans une situation pré-révolutionnaire et aussi bien Mahmoud Abbas que les Israéliens ont intérêt à ce que cela ne change pas.

Pourtant, les tensions au sein du Fatah (en raison d’un fossé entre les générations, du mécontentement face à la corruption et de l’opposition au manque de respect de l’Autorité palestinienne (AP) pour l’état de droit) sont nombreuses; Mahmoud Abbas attend lui patiemment de pouvoir renforcer sa propre influence. S’il venait à démissionner ou à prendre sa retraite, les Palestiniens de Cisjordanie n’auraient plus de figure nationale connue pour guider l’AP, ce qui exacerberait davantage les divisions et les dissensions.

3. L'anomalie de Jérusalem-Est

Dans la troisième partie, à Jérusalem-Est, près de 300.000 Palestiniens (environ 38% de la population) sont une anomalie. Résidents permanents, mais pas citoyens israéliens, ces Palestiniens vivent dans la crainte permanente de perdre leur habitation, leur vie quotidienne étant encore plus compliquée depuis la construction du mur de séparation. Ils bénéficient bien des prestations de l’Etat israélien, telles que les soins de santé et l’éducation, payent des impôts pour cela, mais la part et la qualité de ces prestations sont loin d’être équivalentes à celles des Israéliens (bien qu’elles soient déjà bien meilleures que celles des Cisjordaniens, sans parler des Gazaouis).

Ici, les Palestiniens ont appris à s’adapter et à survivre – et nombreux sont ceux qui ont même réussi à prospérer. Ils ne supportent pas les restrictions et la discrimination dont Israël fait preuve à leur encontre et la plupart souhaiteraient avoir leur propre Etat s’ils étaient sûrs que ce dernier soit bien gouverné. Mais nombre d’entre eux craignent de perdre leur liberté de parole dans un Etat palestinien contrôlé par l’AP, que le gouvernement soit corrompu et que les droits de l’homme soient foulés au pied.

4. Les réfugiés palestiniens

La quatrième pièce du puzzle comprend 5 millions de Palestiniens déclarés en tant que réfugiés – près d’un tiers, selon l’Office de secours et de travaux de l’ONU, se trouvant dans 58 camps de réfugiés officiellement reconnus en Jordanie, en Syrie, au Liban, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. A l’époque où l’OLP était elle-même dans la diaspora, ces communautés avaient davantage d’influence.

Aujourd’hui encore, elles continuent de limiter, voire de bloquer, la marge de manœuvre de l’OLP et ses concessions sur la question du droit au retour (le droit, pour les réfugiés palestiniens et leurs descendants, de retourner dans leurs foyers en Israël) lors de négociations avec les Israéliens. En pratique, ces communautés représentent un monde perdu; leurs options et leurs perspectives d’avenir ne sont guère réjouissantes.

En l’absence de solution, elles suivront également leur propre voie, seront susceptibles de se radicaliser et continueront de faire pression sur les gouvernements des Etats tiers. Le mouvement national palestinien (contrairement aux sionistes) n’a pas non plus réussi à tirer profit de la puissance de riches et influents expatriés aux Etats-Unis, en Europe ou en Amérique latine.

5- Les Palestiniens israéliens

Même sans compter la dernière pièce (les 1,3 million de Palestiniens qui sont citoyens d’Israël et veulent le rester - bien qu’ils soient traités sur un pied d’égalité), les conséquences de ces divisions sont profondes. Aucun mouvement national ne peut devenir un véritable Etat sans contrôler les forces de la violence au sein de la société, centraliser les ressources et adopter une stratégie cohérente. Ancrée en Cisjordanie, l’OLP ne dispose d’aucun de ces éléments. Elle ne peut mobiliser le peuple de Gaza ou de Jérusalem-Est, que ce soit grâce à l’argent, par une démonstration de force ou une diplomatie efficace, et encore moins les Palestiniens de la diaspora.

Tant que le Hamas sera susceptible de déclencher un conflit militaire avec Israël en utilisant des lance-roquettes et des missiles à trajectoire haute, le Fatah restera à la merci des évènements et ne contrôlera jamais vraiment la situation.

Enfin, le président Abbas n’a ni la légitimité, ni un mandat assez étendu pour négocier sur la question des réfugiés et de Jérusalem au nom de tous les Palestiniens.

Un gouvernement israélien plus que réticent à une solution négociée à deux Etats (tel que celui dirigé par le Premier ministre Benjamin Netanyahou) a tendance à considérer le fractionnement de la Palestine comme une raison supplémentaire de faire preuve de complaisance et de soutenir qu’il est impossible de mettre fin au conflit israélo-palestinien. Même un gouvernement qui serait déterminé à trouver une solution se poserait de sérieuses questions avant de faire des concessions à un président palestinien qui ne contrôle pas toutes les populations ou les armes de Palestine.

Ce ne sont pas les Israéliens qui ont un problème démographique, mais peut-être simplement les Palestiniens qui ne parviennent pas à contrôler leurs différents camps et à les mobiliser pour adopter une stratégie efficace. Tout gouvernement israélien (même un gouvernement déterminé à mener à bien les négociations) serait tenté d’adopter différentes approches pour tenir compte de ces divisions: une politique sécuritaire/militaire dans la bande de Gaza, une stratégie de cooptation en Cisjordanie et un système de gestion des frontières pour la diaspora.

S’il s’avère qu’au final, ce sont les forces de la diplomatie, et non les forces de l’histoire, qui détermineront l’issue du conflit israélo-palestinien, le problème du puzzle palestinien pourra être résolu. Mais aujourd’hui, alors qu’aucun processus de négociation durable ne se profile à l’horizon, cela ne semble pas être le cas. Le fractionnement de la Palestine n’est pas de bon augure pour mettre un terme au conflit israélo-palestinien; aucune résolution ou nouveau statut à New York ne changera la donne.

Aaron David Miller

Traduit par Charlotte Laigle

Aaron David Miller
Aaron David Miller (7 articles)
Spécialiste du Moyen-Orient
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