Monde

Au Moyen-Orient, du gaz sur le feu

Robin M. Mills , mis à jour le 11.10.2011 à 12 h 48

Le gisement de gaz naturel gigantesque qui vient d'être découvert par Israël va transformer le Moyen-Orient – et ajouter davantage de combustible à une région d'ores et déjà très inflammable.

Centrale électrique près de Lod, en Israël, en 2009. Gil Cohen Magen / Reuters

Centrale électrique près de Lod, en Israël, en 2009. Gil Cohen Magen / Reuters

Quand on regarde sa distribution des ressources pétrolifères et gazières à travers le monde, Mère Nature semble posséder un sens de l'humour bien sarcastique. Dans le Golfe Persique, en Mer de Chine méridionale et en Mer Caspienne, d'importants gisements se situent dans des zones disputées entre voisins ennemis.

Aujourd'hui, nous devons ajouter un autre point chaud à cette liste. De nouvelles découvertes de gaz, gigantesques, promettent de transformer la sécurité énergétique et l'économie d'Israël et, peut-être, celles de ses voisins. Mais ces trésors n'auraient pas pu trouver meilleur emplacement pour semer la zizanie, compliquant trois des conflits les plus insolubles du monde actuel: entre Israël et les Palestiniens, Israël et le Liban, et les Chypriotes grecs et turcs. La récente et sérieuse dégradation des relations entre Israël et la Turquie rend ces disputes gazières encore plus périlleuses.

Golda Meir, la téméraire, acariâtre et célèbre quatrième Premier ministre d'Israël, regrettait souvent que Moïse ait conduit pendant quarante ans les Israélites dans le désert pour les mener au seul endroit de la région dénué de pétrole. En 2000, après la découverte par les britanniques de BG des importants gisements gaziers de Gaza Marine, la moitié de ses griefs, au moins, se révéla infondée lorsqu'une société d'exploration américaine, Noble Energy, découvrit un champ aux dimensions comparables à Mari-B, dans les eaux israéliennes.

En 2009, néanmoins, Noble éclipsa complètement ces opérations. Une réflexion géologique créative et audacieuse permit à l'entreprise de trouver 240 milliards de m3 de gaz en pleine mer, à Tamar, soit le gisement le plus important découvert cette année-là. A la fin 2010, Noble tomba sur un champ gazier encore plus volumineux, baptisé à bon escient Léviathan, renfermant pour sa part 450 milliards de m3. A eux seuls, ces puits pourraient satisfaire la demande des États-Unis en gaz pendant toute une année.

Tamar et Léviathan ou l'indépendance énergétique d'Israël

Le Bassin du Levant, la zone géologique où se trouvent Tamar et Léviathan, s'étend non seulement sur les eaux israéliennes, mais aussi libanaises, chypriotes et syriennes. Selon l’Enquête géologique américaine, ses ressources en gaz sont estimées à 3400 milliards de m3, soit l'équivalent, quasiment, de la moitié des réserves américaines. Vu que la population de Chypre, du Liban, d'Israël et des territoires palestiniens s'élève à moins de 17 millions d'habitants, les profits potentiels de ces gisements sont énormes.

Le gaz, par conséquent, ôte d'un coup à Israël son principal point faible stratégique et économique: son manque de ressources énergétiques nationales. A lui seul, Tamar pourrait alimenter toutes les centrales israéliennes pendant plus de 20 ans. Et ces découvertes tombent à point nommé, car le gisement de Mari-B sera épuisé d'ici 2013, sans compter la versatilité soudaine des exportations de gaz en provenance d’Égypte.

Environ 40% de la consommation de gaz d'Israël provient d’Égypte, même si ce lien commercial est très impopulaire dans un pays où l'ex-président Hosni Moubarak et ses acolytes sont accusés d'avoir sous-évalué le prix du gaz et d'avoir touché des pots-de-vin sur ses ventes. Le gazoduc qui traverse l'instable Sinaï a déjà été attaqué cinq fois cette année, obligeant Israël à augmenter de près de 10% les prix de son électricité en août pour couvrir les coûts plus élevés du mazout.

Réitérer les succès d'Israël modifierait aussi les perspectives du Liban et de Chypre, deux pays pauvres en ressources énergétiques. Chypre ne s'est toujours pas remise de la destruction accidentelle de sa principale centrale thermique, dévastée en juillet par l'explosion d'une cargaison de munitions confisquées à l'Iran, et stockées avec une incroyable négligence à proximité.

Le retard d'Israël, le malheur de Gaza

Noble a reçu le feu vert de l'ambassade américaine à Nicosie pour continuer ses explorations dans les eaux territoriales chypriotes, près de Léviathan.

En revanche, le Liban et la Syrie ont pris conscience de l'opportunité qui s’offre à eux terriblement tard. Les premiers repérages dans la région effectués par les principales compagnies pétrolières remontent à 2001, mais le parlement libanais, très divisé, n'a voté de législation pétrolière qu'en 2010, après avoir lorgné les succès d'Israël. La Syrie avait prévu de commencer les forages exploratoires cette année, mais c'est peu probable qu'elle y parvienne tant que durera  le soulèvement contre le régime d'Assad.

Pendant ce temps-là, les malheureux habitants de Gaza, dont le gisement a probablement sonné le départ de toute cette agitation, souffrent quotidiennement de coupures de courant. De longues négociations qui leur auraient permis de développer leurs exploitations gazières se sont terminées, et c'était prévisible, dans un cul-de-sac, car les Israéliens n'ont pas la moindre intention d'offrir à l'Autorité Palestinienne une source supplémentaire de revenus, surtout depuis la victoire électorale du Hamas, en 2007, dans la Bande de Gaza.      

Les Israéliens jouissent aujourd'hui de ressources en abondance. Ils pourraient exporter leur gaz en  Jordanie, où l'économie peine à supporter les coûts d'un pétrole cher. Les Jordaniens, néanmoins,  feront peut-être jouer la concurrence avec l'Irak, un fournisseur plus acceptable, politiquement parlant, et qui aura lui aussi des excédents gaziers à vendre, dans quelques années. 

Revendications sur une zone réduite

Sinon, sans aucun allié dans la région, les Israéliens devront se tourner vers l'ouest pour trouver des débouchés commerciaux. Ils auraient pu construire un gazoduc reliant l'Europe occidentale en passant par Chypre et la Turquie. Mais avec un timing impeccable, la guerre rhétorique qui oppose le gouvernement de Benjamin Netanyahou à la Turquie vient de s'intensifier avec les récentes déclarations du Ministre des Affaires étrangères, Avigdor Liberman, menaçant de soutenir les Kurdes du PKK.

Israël aura donc plutôt besoin de se doter d'unités de liquéfaction plus complexes et plus coûteuses qui lui permettront d'expédier son gaz par tankers à ses clients du sud de l'Europe.

Les autres problèmes concernent les disputes territoriales de la région. Israël et la République de Chypre – c'est la partie grecque – ont délimité leurs frontières maritimes et partagé des intérêts économiques. Mais les contours de la frontière maritime entre Israël et le Liban n'ont pas été circonscrits, et le Liban a affaibli sa position avec plusieurs faux-pas diplomatiques, tandis que les deux partis ont chacun fait état de leurs revendications. Une question qui sera difficile à trancher: les arbitrages des tribunaux internationaux ne peuvent s'appliquer tant que les deux États n'ont pas de relations diplomatiques, et Israël n'a pas ratifié la Convention de 1994 sur le Droit de la mer.

Actuellement, ces revendications se chevauchent sur une zone étonnamment réduite, et Tamar et Léviathan se situent sans conteste, apparemment, dans les eaux israéliennes. Pourtant, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a promis de s'en prendre aux installations gazières israéliennes si Israël tentait de «voler» les ressources naturelles du Liban. Le gaz sous-marin est visiblement en passe de rejoindre les Fermes de Chebaa en termes de réclamation territoriale mineure servant à perpétuer le conflit israélo-libanais.

Le conflit chypriote s’invite dans les relations tendues entre Israël et la Turquie

Les Israéliens sont probablement parfaitement capables de défendre leurs installations en haute-mer contre des menaces libanaises ou palestiniennes, surtout que les puits se situent dans les profondeurs océaniques, sous 1600 mètres d'eau. Le problème de la Turquie est tout autre. La Turquie, évidemment, ne reconnaît ni la Chypre membre de l'Union européenne, vu qu'elle soutient la République turque de Chypre du Nord  depuis la guerre de 1974 et la partition de l'île, ni l'accord liant Chypre à Israël.

Le président de la partie turque de Chypre, Derviş Eroğlu a déclaré début août que le gaz chypriote (dont pas une seule molécule n'a encore été découverte) appartient non seulement aux Chypriotes grecs, mais aussi aux Chypriotes turcs et à la Turquie. 

La pression turque va probablement pousser Chypre dans les bras grands ouverts d'Israël. Solon Kassinis, directeur des services chypriotes de l'énergie, a vivement répliqué aux Turcs, «Je pensais que la Turquie allait aboyer, mais je ne pense pas qu'elle fera quoi que ce soit...si elle veut être considérée comme un pays qui respecte le droit international». La Grèce, qui a été courtisée par Israël après sa rupture avec les Turcs, a promis de défendre la souveraineté chypriote grecque.

La question la plus explosive, cependant, concerne la rupture des relations entre Israël et la Turquie. Même si la Turquie n'a aucune frontière maritime avec Israël, et ne peut prétendre un jour au partage du magot gazier sous-marin, les conflits chypriotes et libanais lui donnent une excellente occasion de faire payer aux Israéliens leur intransigeance quant à leur raid sur la Flottille pour Gaza, et autres pommes de discorde. 

Interviewé sur Al Jazeera, le Premier Ministre Recep Tayyip Erdoğan a  déclaré le 8 septembre: «La Turquie ne permettra pas à Israël un usage exclusif des ressources de la mer Méditerranée» et a précisé qu'il envisageait de dépêcher trois frégates pour s'opposer aux navires de guerre israéliens. Le Ministre israélien de l'Infrastructure, Uzi Landau a répondu: «Israël peut protéger et sécuriser les plate-formes que nous aurons en Méditerranée». Mais dans le climat politique actuel, ni le Liban, ni la Turquie ne veulent faciliter l'accès d'Israël à ses richesses.

Les États-Unis ont pressé la Turquie et Israël de résoudre leurs tensions, tout en déclarant voir d'un œil globalement positif ces nouvelles découvertes gazières. Dans quelques années, si tout se passe bien, une âme courageuse pourrait interpeller le Congrès sur l'ironie d'une situation où un important exportateur de gaz est aussi le premier bénéficiaire de l'aide étrangère des États-Unis.

Mais à court terme, l'attrait de ces richesses complexifie davantage la résolution du conflit, et offre  aux jusqu'au-boutistes des deux camps un casus belli supplémentaire. Tamar et Léviathan ne sont malheureusement pas les catalyseurs de la paix et de la prospérité de la région, au contraire, ils ajoutent davantage de combustible à un mélange d'ores et déjà très inflammable.

Robin M. Mills

Traduit par Peggy Sastre

Correction du 11 octobre 2011: contrairement à ce qui était écrit dans une première traduction de cet article, Hassan Nasrallah n'est pas le leader du Hamas palestinien mais du Hezbollah libanais.

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