France

Mon palmarès des palmarès de l'immobilier

Christophe Abric, mis à jour le 23.09.2011 à 9 h 38

Ce que j'ai appris du Nouvel Obs, du Point et de L'Express —et de leur lectorat— en explorant leurs dossiers spéciaux «Prix du m2».

Concours d'architecte pour le Paris Olympique, présenté en 2004, par le cabinet

Concours d'architecte pour le Paris Olympique, présenté en 2004, par le cabinet d'architecte Drexler-Guinand-Jauselin AG.

La saison de l’immobilier fut encore une fois bien brève. Après une dizaine de jours, elle est déjà en train de s’éteindre, laissant place à d’autres marronniers: il est temps de choisir avec quelle caisses de vin remplir sa cave, avant de choisir le meilleur hôpital en cas de longue maladie.

Car les hebdos l’ont décidé: c’est en septembre de chaque année, juste avant la rentrée, qu’il faut prendre le pouls du marché, jauger, calculer, et prendre le pari de se lancer dans une transaction immobilière. Le Point, l’Express, Le Nouvel Obs, mais aussi Capital, ont tous lancé leur numéro «Spécial pierre» de concert il y a quelques semaines. En lisant non pas un, mais trois guides immobiliers, ceux du Point, du Nouvel Observateur et de L’Express, j’en ai tiré une leçon: on y apprend plus sur ces journaux eux-mêmes et leur manière de traiter leurs infos saisonnières que sur le marché de l’immobilier.

La collection de tendances floues

L’immobilier a cela de pratique: on peut trouver dans la plus petite fluctuation du marché, même dans sa paralysie, une raison de pousser les acheteurs ou les vendeurs à s’activer. Pour les news, l’hameçon est tout prêt. Pousser le lecteur potentiel à se poser une question, même une toute petite, afficher que l’on aura TOUTES les réponses, le tour est joué.

En couverture, L’Express et le Nouvel Observateur ne se mouillent pas. Le premier se hasarde à un flou «Profitez du marché» qui pourrait tout et rien dire, tandis que le second tente d’instaurer un suspense frelaté: «Faut-il vendre? Faut-il acheter?». Le Point, lui, n’a pas peur des grands mots: «Tout change!». Après une lecture intensive, on se demande encore ce qui, cette année, a plus changé que les autres.

Car tout ce que l’on trouve, c’est une vague collection de tendances. Que l’on pourrait résumer ainsi: après des mois de folie, le marché se stabilise. Les prix montent moins, les acheteurs se font plus difficiles, les primo-accédants sont mal, mais le marché reste soutenu. Enfin, jusqu’à ce que ce soit l’apocalypse selon L’Express, qui décrit un marché sur lequel pèsent trop «d’incertitudes», «aveugle aux nuages», «qui présente de vrais signes de fragilité», une «hausse des prix totalement déconnectée de toute réalité économique» qui va cesser avec l’éclatement d’une «bulle» en 2012, «année de tous les dangers». Heureusement que les Français «veulent continuer à croire» en la pierre, on allait s’en servir pour se jeter dans la Seine. 

Le Nouvel Obs est bien plus prudent, pour ne pas dire flou. Dans un papier contenant pas moins de 30 pourcentages (dont celui des second-accédants continuant à investir dans le neuf), on nous explique ainsi que «la tendance est à la stabilisation des prix», même «s’ils ont continué d’augmenter» à Paris. Paris qui monte donc encore, mais reste toutefois une exception, même si les prix «ont augmenté de 7,24% sur toute la France», en particulier dans un bon nombre de villes, mais pas toutes. Certes. 

L’autre tendance, la nouveauté de fond, cette année, c’est l’acheteur raisonnable. Certains spécialistes en sont tous sonnés. Dans les trois hebdos, on trouve ainsi répétée cette terrible constatation: cette année, on n’achète plus n’importe quoi. «Les offres abusives ne passent plus», explique un consultant au Point. Dans le Xe arrondissement de Paris, «les appartements possédant des défauts ne se vendent plus à n’importe quel prix», note le Nouvel Obs. Dans L’Express, un directeur d’étude ne peut que le constater: «Depuis deux, trois mois, les biens médiocres ont du mal à partir».

Trop de chiffres tuent le chiffre

Mais les articles de fond, les encadrés, ne sont au final là que pour garnir le plat de résistance de ces dossiers: les tableaux, les chiffres, les prix. 24 pages dans Le Point, à peine moins dans L’Express, et 86 (oui, oui) dans le Nouvel Obs.

Et si vous pensiez que les articles avaient un potentiel migraineux, vous n’aviez rien vu. Ne reproduisez pas notre pari: il ne sert à rien d’acheter les trois numéros. Rien ne s’y ressemble. Les villes sont classées par ordre alphabétique de département dans l’un, par région dans l’autre. L’un donnera un prix moyen global, l’autre détaillera au point de distinguer le prix du neuf, de l’ancien, et de l’ancien réhabilité.

Et tout ça pour quoi? Pour des chiffres qui ne se recoupent quasiment jamais. Un appartement neuf à Rennes? 3.687 €/m2 pour L’Express, 650 euros de moins pour le Nouvel Obs. Le prix moyen à Paris? 8.022€/m2 pour Le Point, 8.344 pour le Nouvel Obs. Le tout s’appuyant sur des chiffres donnés par des notaires, des agences, des sites web, des courtiers... A moins d’un mouvement Paris-province, l’acheteur décide rarement de déménager de plusieurs centaines de kilomètres avec pour seule motivation les prix immobiliers. Et dans un même secteur, la différence se joue dans un mouchoir de poche... qui varie selon les hebdos, appuyés par des sources trop nombreuses. Bref, cela devient presque une lecture de loisir, un guide branlant.

La palme de l’absurdité revient tout de même à ce calcul étrange sur la capacité d’achat d’un jeune couple. Prenez donc un couple qui souscrit un crédit à 1.000€ par mois. Pour Le Point, s’il emprunte pendant 20 ans, il pourra s’offrir un 21 m2 à Paris. Pour le Nouvel Obs, avec 5 ans de plus, il pourra être un peu plus fou. Allez, 22,6 m2. Ce mètre carré et demi doit être plaqué or...

Chacun son public

Mais le plus délicieux reste la subtile tendance à flatter son public. L’angle des encadrés ou des articles «de fond» diffère largement d’un news à l’autre. On devine le lecteur traditionnel du Point plus à l’aise que celui de L’Express. Alors qu’on déconseille fortement à ce dernier d’acheter une résidence secondaire sans y réfléchir à deux fois, on invite le premier à s’émerveiller devant les audacieuses rénovations effectuées sur de vieilles propriétés de campagne. 

Le Nouvel Obs se place du côté de l’acheteur pur (qui n’investit pas pour louer): coût des crédits, inquiétudes sur le pouvoir d’achat qui bloque les quadras dans la location, économies d’énergie... Alors que pendant ce temps, Le Point conseille les investisseurs qui voudraient profiter de la loi Scellier ou du boom des résidences pour seniors.

Puis l’on regarde en détail les articles consacrés à certains quartiers de Paris, aux villes de banlieue, à celles de province, pour y retrouver la même accumulation de chiffres et de pourcentages, enrobés de citation d’agents et de quelques phrases décrivant sommairement l’endroit. Le VIIe arrondissement de Paris est «résidentiel et ultrachic», le XIe «toujours aussi branché», Créteil une «commune dynamique», Enghien offre «calme, verdure et bonne desserte».

Et le lecteur de se sentir pris d’un soudain vertige. Pour vraiment savoir où vivre, il lui faudrait savoir si l’on est bien dans ces villes, dans ces quartiers... Une seule solution: attendre le printemps, quand les hebdos sortiront le «Palmarès des villes où il fait bon vivre». Une suggestion : les vendre couplés avec les numéros immobiliers.

Christophe Abric

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